1er juillet 2020 — La COVID-19 contribue à augmenter les souffrances liées à la faim dans les pays vulnérables et pas seulement dans ceux qui enregistraient des niveaux élevés d’insécurité alimentaire avant l’apparition du coronavirus. Tel est le constat que dressent les Nations Unies, en première ligne dans la réponse à la menace d’une crise alimentaire mondiale aux possibles répercussions à long terme pour des centaines de millions d’enfant et d’adultes.

« Il y a plus qu’assez de nourriture dans le monde pour nourrir les 7,8 milliards de femmes et d’hommes qui peuplent la Terre.  À ce jour, pourtant, plus de 820 millions de personnes ne mangent pas à leur faim », a averti le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, à l‘occasion de la publication d’une note de synthèse consacrée aux impacts de la COVID-19 sur la sécurité alimentaire et la nutrition.

« Nos systèmes alimentaires ne fonctionnent plus et la pandémie de COVID-19 aggrave la situation », a-t-il martelé, indiquant notamment que 144 millions d’enfants de moins de 5 ans souffrent d’un retard de croissance, soit plus d’un enfant sur cinq dans le monde.

La note de synthèse prévient que, cette année, 49 millions de personnes supplémentaires pourraient tomber dans l’extrême pauvreté en raison de la crise induite par la pandémie, ce qui devrait avoir pour conséquence d’accroître rapidement le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire grave ou souffrant de malnutrition sévère. Or chaque fois que le produit intérieur brut mondial baisse d’un point de pourcentage, 700 000 nouveaux cas de retard de croissance sont à déplorer chez les enfants.

Selon les estimations du Programme alimentaire mondial (PAM), le nombre de personnes souffrant de la faim dans les pays où il opère pourrait atteindre 270 millions avant la fin de l'année. Cela représente une progression de 82 % par rapport à la période précédant la pandémie, a précisé lundi David Beasley, Directeur exécutif de la plus grande organisation humanitaire mondiale.   

Ces chiffres complètent ceux du Rapport mondial 2020 sur les crises alimentaires, présenté en avril au Conseil de sécurité de l’ONU par les responsables du PAM et de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).  D’après ce document, élaboré par cinq agences onusiennes et 11 partenaires dont l’Union européenne, le nombre de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire aiguë (niveau 3 ou plus) pourrait atteindre 265 millions cette année, contre 135 millions en 2019 dans 55 pays affectés par les conflits, les effets des changements climatiques et les crises économiques.  

L’insécurité alimentaire atteint de nouvelles zones

La crise liée à la COVID-19 frappe aujourd’hui des régions du monde « qui avaient auparavant échappé à de graves niveaux d’insécurité alimentaire », a encore observé M. Beasley. Les conséquences de la pandémie se font ainsi sentir dans les communautés urbaines des pays à faible et moyen revenu, qui sont entraînées dans la misère par les pertes d'emplois et la chute brutale des envois de fonds depuis l’étranger. 

Pour répondre à ces nouvelles manifestations de la faim, le PAM axe une large part de ses actions sur les milieux urbains. Plus de la moitié de son nouveau plan d'intervention prendra la forme d’aides financières en espèces et en bons d'alimentation afin de permettre aux communautés urbaines de satisfaire leurs besoins alimentaires sur les marchés locaux, tout en stimulant les économies.

La situation est particulièrement alarmante en Amérique latine, où trois fois plus de personnes ont besoin d’une aide alimentaire. Selon les projections du PAM, 10 millions d’individus supplémentaires pourraient basculer dans la faim dans 11 pays de la région, y compris dans des petits États insulaires en développement des Caraïbes. Au total, le nombre de personnes en situation de grave insécurité alimentaire pourrait passer de 3,4 millions en 2019 à environ 13,7 millions en 2020, en grande partie en raison du coronavirus.

L’agence onusienne constate également des pics de la faim en Afrique de l’Ouest et centrale, où le nombre de personnes en situation d'insécurité alimentaire a bondi de 135 %, de même qu'en Afrique australe, où l'on enregistre une hausse de 90 %.

Dans toutes ces zones, la hausse du nombre des infections au coronavirus entraîne des restrictions de circulation et des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement, tandis que les réserves alimentaires sont déjà faibles. C’est pourquoi le PAM s’emploie à compléter les stocks existants, conformément à son plan de prépositionnement de trois mois d’aide alimentaire pour les communautés vulnérables.

À ce moment de l'année où les agriculteurs attendent les fruits de leurs récoltes, d’autres fléaux viennent menacer la sécurité alimentaire de régions entières, qu’il s’agisse de conflits ou d’événements météorologiques tels que les ouragans et les moussons. En Afrique de l’Est, une nouvelle invasion record de criquets pèlerins pourrait détruire des centaines de milliers d’hectares de cultures, ternissant des perspectives déjà sombres.  

Une quinzaine de pays en situation extrêmement préoccupante

En s’appuyant sur les données fournies par le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), initiative mondiale à laquelle participent plusieurs entités de l’ONU, la FAO a récemment fait état d’une nouvelle aggravation de l’insécurité alimentaire en Afghanistan du fait de la COVID-19. Dans ce pays, 10,3 millions de personnes sont aujourd'hui confrontées à un niveau de faim aiguë, voire pire, selon les dernières estimations.

La même tendance est observée en République centrafricaine, où près de 2,4 millions de personnes font face à un niveau de crise, ou pire, d'insécurité alimentaire aiguë qui, d’après l’IPC, aurait augmenté de 11 % par rapport à la période précédant la pandémie.

En Somalie, d'ici les prochains mois, ce sont 3,5 millions de personnes qui pourraient avoir à faire face à un niveau de faim considéré comme de crise, ou pire, soit trois fois plus qu'en début d'année, indique la FAO.

Les rayons d'un petit supermarché sont vides.

Ces trois pays figurent parmi les 31 identifiés par le PAM comme nécessitant une attention accrue en raison de leur niveau d’insécurité alimentaire, de l'ampleur de l’aide nécessaire et de la complexité des opérations. Parmi ces pays, en grande majorité africains, 15 se trouvent dans une situation jugée extrêmement préoccupante.

C’est notamment le cas du Yémen, pays en guerre où plus de plus de 20 millions de personnes souffrent d'insécurité alimentaire, dont près de 10 millions de famine sévère. La COVID-19, qui se propage à un rythme difficile à cerner, vient noircir encore le tableau puisque plus de la moitié des établissements de santé ont fermé et que le pays n’a pas les moyens de fournir une assistance aux millions de personnes déplacées. Face à cette situation gravissime, l’ONU a lancé un appel de fonds de 2,4 milliards de dollars afin d’aider les populations en détresse à accéder aux services essentiels, y compris la nourriture. 

 

 

Dans cette région, où les effets des conflits prolongés, de l’effondrement économique et des tensions politiques sont exacerbés par la pandémie, plus de 9 millions de Syriens sont eux aussi confrontés à une crise alimentaire sans précédent. Au niveau régional, le PAM s’efforce de maintenir son aide à 26,5 millions de personnes mais estime que huit millions supplémentaires ont besoin d’une assistance alimentaire.

Au Soudan du Sud, pays parmi les plus pauvres au monde, se sont plus de 6,5 millions de personnes, soit la moitié de la population nationale, qui risquent de se retrouver en situation d’insécurité alimentaire.  Selon le PAM, qui vient de reprendre ses livraisons directes depuis le Kenya voisin, interrompues depuis 2018, la COVID-19, les invasions de criquets pèlerins et la reprise de la violence font planer la menace d’une famine. D’ores et déjà, l’agence prévoit d’aider 1,5 million de personnes supplémentaires.

Une intervention humanitaire sans précédent

« Nous sommes au bord d’une pandémie de la faim », avertissait en avril le Directeur exécutif du PAM, en expliquant que 30 millions de personnes dépendent de l’aide de l’agence pour rester en vie.  Si ces opérations devaient être entravées ou arrêtées faute de moyens, ajoutait-il, 300 000 personnes pourraient mourir de faim chaque jour, sans compter l’impact de la COVID-19 sur la sécurité alimentaire.

De la République démocratique du Congo à Haïti, en passant par la Colombie, le Honduras, le Bangladesh, le Soudan, l’Éthiopie et les États du Sahel central (Burkina Faso, Mali, Niger), la situation s‘est encore dégradée, au point que le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë dans le monde a presque doublé depuis 2019.

Afin de contrer cette recrudescence de la faim, le PAM a décidé d’entreprendre la plus grande intervention humanitaire de son histoire, faisant passer le nombre de bénéficiaires à près de 138 millions cette année, contre un nombre record de 97 millions en 2019.  Il a pour cela affiné ses projections grâce à un suivi et à des évaluations en temps réel.

En plus de fournir une assistance vitale aux premières lignes de la lutte contre la faim, via son réseau mondial de plateformes d’intervention, l’agence aide les gouvernements et les partenaires humanitaires dans leurs efforts pour freiner la propagation de la COVID-19 et répondre à ses retombées socioéconomiques.

Le PAM contribue à autonomiser les communautés vulnérables en soutenant les systèmes de protection sociale et l'accès aux services nutritionnels de base. Aux côtés du Fonds des Nations Unies pour l‘enfance (UNICEF), le programme onusien s’efforce notamment de remplacer les cantines scolaires pour des millions d’enfants toujours privés d’école.    

Il s‘agit désormais de venir en aide à 83 pays avant la fin de l’année, ce qui nécessite un financement durable de toute urgence, a souligné lundi M. Beasley en lançant un appel de 4,9 milliards de dollars pour les six prochains mois.

Le PAM a par ailleurs averti qu’à moins d’une rentrée de fonds substantielle avant la première semaine de juillet, il n’aurait d’autre choix que d’immobiliser l’essentiel de sa flotte aérienne de transport humanitaire à la fin du mois. Sur les 965 millions de dollars nécessaires pour maintenir l'opération jusqu'à la fin 2020, seuls 178 millions de dollars ont pour l’heure été confirmés ou avancés, a indiqué Elisabeth Byrs, Porte-parole de l'agence.   

Grâce à ce dispositif logistique, le PAM transporte d'énormes volumes de fret humanitaire mais aussi de fournitures médicales d’urgence, alors qu’une grande partie des avions commerciaux restent cloués au sol. L’agence ainsi a pu ainsi acheminer 14 500 m3 de marchandises liées à la COVID-19 dans 129 pays d'Afrique, d'Asie, du Moyen-Orient et d'Amérique latine. Elle fait aussi voyager médecins, infirmiers et agents humanitaires là où ils sont attendus.

Plus de 78 000 m3 de cargaisons vitales restent à transporter avant la fin juillet pour 30 organisations humanitaires. La demande augmentant à mesure que l'offre se met en place, les projections actuelles indiquent qu'environ 700 000 m3 de cargaison devront être livrés dans le monde entier d'ici la fin de l'année. « Il est donc primordial que le déficit de financement critique soit comblé de manière imminente », a insisté la porte-parole du PAM.