Valeur fondamentale de l’Organisation des Nations Unies, le multilinguisme est mis en pratique dans les délibérations de l’Assemblée générale et d’autres organes grâce à l’interprétation simultanée des débats et à la traduction des documents dans les six langues officielles, auxquelles s’ajoute l’allemand dans le cas de la traduction. Au début de la pandémie de COVID-19, lorsque les activités en présentiel ont été brutalement réduites au Siège et dans d’autres centres de conférence, le passage des services de traduction du Département de l’Assemblée générale et de la gestion des conférences (DGACM) au télétravail s’est fait quasiment sans heurt et ces services n’ont cessé d’assumer leur rôle essentiel de garants du multilinguisme.

« Plusieurs facteurs nous ont permis d’opérer cette transition en douceur, notamment notre volonté de rester à la pointe des technologies linguistiques et de développer en interne notre propre suite d’outils Web performants », explique Oxana Sobkovich, du Service russe de traduction. « En effet, le Département avait déjà mis en place un flux de travail entièrement électronique et développé des applications sophistiquées de traduction et d’édition assistées par ordinateur, comme eLUNa et UNTERM, à l’appui de la production de documents multilingues. De plus, nous venions juste de réorganiser toutes les bases de connaissances en ligne des services de traduction à la fin de 2019 et nous avions commencé à travailler avec SharePoint et Teams. Bien que les conditions de travail actuelles, loin d’être idéales, ne soient en rien comparables à notre mode de fonctionnement normal, nous avons pu nous adapter à ces circonstances difficiles et travailler dans des conditions de crise depuis la mi-mars ».

Même des activités stratégiques telles que le recrutement étaient déjà menées à distance avant la pandémie. Le 7 juillet, les services de traduction ont organisé la première partie de leur sixième concours de recrutement entièrement en ligne et à distance, cette fois pour les traducteurs, éditeurs et rédacteurs de procès-verbaux de langue espagnole. Plus de 1 400 candidats ont passé cette première épreuve. Et le 1er avril, la Division de la documentation a lancé sa nouvelle plateforme de formation en ligne, nommée SPOT (qui, comme l’indique cet acronyme en anglais, offre au personnel la possibilité de se former en ligne à son propre rythme). On y trouve plus de 500 activités d’apprentissage conçues par des membres des services de traduction et d’édition de la Division à l’intention de leurs collègues. Le projet sera étendu ultérieurement à d’autres secteurs du Département et à d’autres lieux d’affectation.

Carla Mavrodin, du Groupe anglais de traitement de texte.

La suite gText d’outils de traduction, d’édition et de terminologie s’est révélée extrêmement utile, à tel point que d’autres départements et même d’autres entités des Nations Unies ont demandé à s’en servir. En avril, des membres du Département de la communication globale, ainsi que des interprètes et des rédacteurs de procès-verbaux de la Division des réunions et des services de publication (qui s’étaient portés volontaires pour aider la Division de la documentation à assumer sa lourde charge de travail), ont été formés à l’utilisation de ces outils. Le même mois, l’Organisation mondiale de la Santé a rejoint la grande famille des entités des Nations Unies qui ont adopté eLUNa et UNTERM comme outils de traduction et de terminologie.

Il ne s’ensuit pas pour autant que tout s’est déroulé sans accroc. Lorsque le télétravail est devenu obligatoire, la plupart des fonctionnaires de la Division se sont mis à utiliser leurs propres ordinateurs, mais certains n’étaient pas équipés pour travailler à domicile, de sorte que la continuité des opérations s’en est trouvée menacée. Il a rapidement été possible d’obtenir plusieurs ordinateurs portables et écrans, mais les stocks étaient limités, et dans un élan de solidarité et d’esprit d’équipe caractéristique du personnel de la Division, certains collègues ont prêté des ordinateurs portables de rechange à celles et ceux qui en avaient besoin. Les fonctionnaires auxquels le Bureau de l’informatique et des communications avait attribué des ordinateurs portables ont dû se rendre au bâtiment du Secrétariat pour les récupérer, et ce à des heures convenues d’avance pour des raisons de santé et de sécurité. Beaucoup de ceux qui ont fait ce déplacement ont dû marcher plusieurs heures pour éviter de prendre le métro au plus fort de la pandémie. Les logiciels nécessaires ont ensuite été installés à distance avec le concours de la Section de l’analyse de gestion du Département et du Bureau de l’informatique et des communications.

Heng Tan, du Groupe chinois de traitement de texte.

« Je suis vraiment reconnaissante de l’aide que j’ai reçue pour l’installation des macros à distance, c’était une vraie bouée de sauvetage », témoigne Carla Mavrodin, du Groupe anglais de traitement de texte.

Toutefois, le matériel n’était qu’un problème parmi d’autres. L’édition et la traduction sont des activités intellectuelles intenses, qui exigent un environnement propice à de longues heures de concentration ininterrompue devant un écran d’ordinateur. Peu de fonctionnaires disposent à domicile d’un espace de travail adapté. La plupart vivent dans des appartements typiquement new-yorkais, très petits par rapport à ceux d’autres villes, et n’ont pas la possibilité d’installer un bureau. « Au début, je travaillais assise sur le canapé, mais j’ai vite commencé à vraiment souffrir du dos et du cou. J’essaie maintenant de changer de position plusieurs fois par jour et de passer du canapé au lit puis au comptoir de la cuisine, mais c’est loin d’être idéal », explique Tala Zgheib, du Service arabe de traduction. « Mes deux grands écrans me manquent vraiment », ajoute Heng Tan, du Groupe chinois de traitement de texte. « Je trouve que le fait de devoir passer d’un onglet à l’autre pour consulter toutes les ressources au lieu de pouvoir les afficher sur un autre écran me ralentit vraiment. C’est aussi beaucoup plus difficile de mettre en page des tableaux et des graphiques complexes ou de relire de longs documents budgétaires sur un petit écran ; je dois beaucoup plus souvent faire défiler la page de haut en bas et zoomer pour pouvoir lire chaque phrase dans son contexte, ce qui entraîne aussi une fatigue oculaire. »

Guillermo Siminiani, du Service espagnol de traduction.

Par ailleurs, beaucoup ne disposent pas du calme dont ils auraient besoin. Pour certains, le fait de partager leur espace de travail avec un(e) conjoint(e) qui passe beaucoup de temps en visioconférence ou au téléphone est une source de stress majeure ; pour d’autres, il s’agit de faire coexister le télétravail avec ce qui, dans les faits, s’apparente à une scolarisation à domicile.

« Comme mes enfants étaient à la maison et que je devais superviser l’apprentissage à distance et les autres activités d’un enfant très actif de 7 ans et d’un autre de 11 ans, les interruptions étaient constantes. Pour traduire, il faut se concentrer, et je devais sans cesse relire ce que je venais d’écrire et reprendre le fil de ma pensée, ou attendre la fin de journée pour m’y remettre », témoigne Olga Begisheva, du Service russe de traduction.

Cheng Bi, du Service chinois de traduction.

« Mes deux adolescents ont eu du mal à s’adapter à l’apprentissage à distance. Je recevais presque chaque semaine des appels téléphoniques et des courriels de leurs professeurs, qui constataient qu’ils travaillaient moins bien. C’était un combat de tous les instants de vérifier qu’ils faisaient bien leur travail de classe, de leur rappeler les horaires, d’organiser des rencontres en visioconférence avec les professeurs, etc., tout en essayant de gérer les tâches domestiques, de soutenir mon mari qui s’est soudainement retrouvé sans emploi et de faire mon propre travail », ajoute Karina Tabacinic, du Service espagnol de traduction. Dans la plupart des cas, la solution est venue d’un esprit de flexibilité et de compromis et de l’adoption d’horaires de travail décalés.

« Pour moi, l’idéal était de me lever très tôt et d’essayer de faire l’essentiel de mon travail le matin, pour pouvoir ensuite consacrer l’après-midi à l’enseignement à domicile, aux tâches ménagères et à mon fils, en ayant l’option de travailler une ou deux heures de plus pour terminer ma journée de travail une fois que mon fils était couché. Mais, malgré tous mes efforts, mes journées se déroulent rarement comme prévu. Je suis constamment distrait et interrompu, ce qui me rend moins productif pendant les heures que je consacre au travail le matin et m’oblige ensuite à travailler plus longtemps le soir pour atteindre mes objectifs quotidiens. Certaines semaines ont été extrêmement difficiles », explique Guillermo Siminiani, également du Service espagnol de traduction.

Malgré les bouleversements survenus dans leur vie personnelle, les éditeurs, les traducteurs et les assistants d’édition et de publication assistée par ordinateur sont parvenus à produire la documentation nécessaire aux travaux de l’Organisation. « Je suis très fière du dévouement et de l’engagement du personnel de la Division », déclare Cecilia Elizalde, Directrice de la Division de la documentation. « Il s’est montré à la hauteur des enjeux et a fait preuve d’un esprit d’équipe exemplaire ».

Oleg Chuykov, du Service russe de traduction.

C’est ce sentiment d’appartenance à une équipe que de nombreux fonctionnaires de la Division craignent le plus de perdre si le télétravail obligatoire devait durer encore longtemps. « Bien que j’éprouve toujours la satisfaction du travail bien fait et le sentiment de contribuer aux travaux de l’Organisation, je me rends compte aujourd’hui que ce qui rend mon métier si gratifiant et enrichissant, ce sont les échanges spontanés avec mes collègues », témoigne Cheng Bi, du Service chinois de traduction.

Nombreux sont celles et ceux qui ont la même impression : « Je me sens livrée à moi-même – je peux tenir pendant un certain temps, mais je ne fais pas de progrès. Or les services de traduction de l’ONU se caractérisent notamment par un apprentissage constant, qui passe en grande partie par des échanges d’idées et des discussions avec les collègues », ajoute Sandra Linden, du Groupe français de traitement de texte.

« Je pense que, si nous nous en sortons si bien pendant cette phase de télétravail obligatoire, c’est parce que nos équipes étaient soudées bien avant que la pandémie ne frappe » analyse Oleg Chuykov, du Service russe de traduction. « Nous avons toutes et tous réussi un même concours de recrutement, nous avons toutes et tous la même langue principale et, lorsque nous occupons les mêmes fonctions, nous faisons à peu près le même travail. Nous sommes donc bien placés pour nous entraider, répondre aux questions, échanger des conseils et des astuces, etc. Nous avons l’habitude de nous consulter et le faisons maintenant virtuellement, puisque nous ne pouvons plus aller frapper à la porte du bureau d’un collègue ».

Isabelle Delatour, du Service français de traduction.

Cependant, ces interactions ne sont peut-être pas aussi fréquentes que lorsque des collègues travaillent ensemble dans un même bâtiment. Alors même que les membres du personnel ont compris comment utiliser les nouveaux outils de communication et qu’ils savent maintenant qui préfère être contacté(e) par courriel, par téléphone ou par tchat, ils hésitent à contacter leurs collègues car ils savent que nombre d’entre eux ont adapté leurs horaires à leur situation personnelle.

Pour répondre à certaines de ces préoccupations, des services ont instauré des pauses café virtuelles régulières sur Teams et la Division a organisé une série de conférences en ligne pour remplacer celles qui se tenaient habituellement dans l’immeuble Albano, où elle a ses bureaux. Ces conférences ont porté sur des sujets très divers : visites d’expositions artistiques en ligne, exposé sur le calcul du nombre de cas de COVID-19, cours de yoga… Pour compléter les activités d’apprentissage autonome proposées sur SPOT, de petits groupes de discussion en ligne et des ateliers ont été constitués pour renforcer les compétences et faciliter le transfert de connaissances. Il ne s’agit là que de quelques exemples de ce que font les membres du personnel de la Division pour continuer d’innover, de gagner en résilience et de se soutenir mutuellement.

Certains se demandent toutefois combien de temps ils pourront continuer à travailler selon ces modalités de crise, privés de leurs conditions de travail habituelles et de la stimulation et du soutien réguliers dont ils bénéficiaient au bureau. En effet, la distanciation physique touche aussi d’autres aspects de la vie professionnelle. « Beaucoup d’entre nous saisissent aujourd’hui à quel point les contacts réguliers et les échanges informels avec les collègues étaient stimulants – nous regrettons ces discussions impromptues à la cuisine, au détour d’un couloir ou dans l’ascenseur, sur le chemin d’une réunion ou d’une séance de formation, autour d’un café ou d’un déjeuner », témoigne Isabelle Delatour, du Service français de traduction. « En ligne, ce n’est “pas pareil”, la qualité des échanges est bien moindre. Il est plus difficile de sentir l’atmosphère, les collègues ne participent pas autant ou ont l’impression de parler dans le vide, et les conversations peuvent manquer de naturel. Les rassemblements en ligne à caractère festif, qu’il s’agisse de se détendre après le travail ou de se retrouver pour une pause café, une fête d’adieu ou d’autres célébrations, se sont également révélés décevants et ont été progressivement abandonnés. Il est vraiment regrettable de ne pas pouvoir dire dignement au revoir aux collègues qui partent à la retraite, par exemple. Nous avons l’habitude de nous réunir au bureau pour célébrer les événements marquants de nos vies : naissances, mariages, promotions, etc. Pour nous expatriés, qui vivons très loin de nos familles et de nos amis, ces rassemblements sont particulièrement importants ». 

Frank Schramm, de la Section allemande de traduction.

Pour l’heure, la nécessité même de se montrer à la hauteur est source de motivation et de satisfaction. « Nous pouvons relever le défi et nous sommes disposés à le faire, malgré les difficultés personnelles et, pour certains, le décalage horaire, parce qu’il s’agit d’une situation de crise, mais je ne sais pas combien de temps il est possible de travailler à ce niveau d’exigence et à ce rythme dans ces conditions », s’inquiète Frank Schramm, de la Section allemande de traduction. « Mais nous sommes fiers de notre professionnalisme et de notre capacité à produire des traductions de qualité dans les délais impartis et à nous montrer à la hauteur des attentes de l’Organisation et du public du monde entier. Connaissant les services de traduction de l’ONU et leur capacité d’innovation, je suis sûr que nous trouverons les moyens de continuer sur cette voie ».