24 avril 2020 — Si la pandémie de COVID-19 affecte hommes et femmes indifféremment, ses conséquences socioéconomiques et sur le plan de la sécurité sont nettement plus marquées pour les femmes et les filles, au point de remettre en question les progrès en matière d’égalité des sexes enregistrés ces dernières décennies, constatent les Nations Unies, qui avancent des recommandations pour inverser cette tendance alarmante.

« L’égalité des sexes et les droits des femmes sont essentiels pour traverser ensemble cette pandémie, pour se rétablir plus rapidement et pour construire un avenir meilleur pour tous », a assuré António Guterres, Secrétaire général de l’ONU, le 9 avril, lors de la présentation d’une note de politique générale traitant de l’impact de la COVID-19 sur les femmes.

Ce document, publié à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du Programme d’action de Beijing en faveur de l’égalité des sexes et de l’autonomisation des femmes, est pourtant sans équivoque :  l’impact de la COVID-19 sera plus fort pour les femmes déjà marginalisées économiquement, prévient-il. 

Placer les femmes et les filles au cœur des plans de réponse

L’alerte concerne les 740 millions de femmes qui travaillent dans le secteur informel, « gagnant moins, épargnant moins et risquant davantage de tomber dans la pauvreté que les hommes », a expliqué M. Guterres. Elle vise aussi celles qui ont perdu leur emploi, du fait de la chute des marchés et de la fermeture des entreprises, et celles dont le travail de soins non rémunéré a augmenté en raison des fermetures d’écoles et des besoins accrus des personnes âgées.

Face à ce constat, le chef de l’ONU appelle les gouvernements à placer les femmes et les filles au cœur de leurs plans de réponse, d’une part en assurant une représentation des femmes dans la planification du redressement post-crise, d’autre part en garantissant l’égalité dans l’économie des soins. Il demande aussi de cibler les femmes et les filles dans tous les efforts budgétaires et d’assistance sociale, d’autant plus qu’elles sont victimes d’une aggravation de la violence domestique en ces temps de confinement.    

 

« L’égalité des sexes et les droits des femmes sont essentiels pour traverser ensemble cette pandémie, pour se rétablir plus rapidement et pour construire un avenir meilleur pour tous ». -  António Guterres

 

Les inégalités de genre dans le contexte de la COVID-19 sont également au centre des travaux de plusieurs entités des Nations Unies qui, chacune, proposent des angles spécifiques pour traiter efficacement ce problème exacerbé par la crise.      

Mettre en œuvre des politiques intégrant une perspective de genre

Dans une note technique à l’intention des décideurs politiques, diffusée le 22 avril, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) identifie trois domaines d’action interdépendants pour lesquels des solutions peuvent être envisagées pour réduire les effets socioéconomiques de la COVID-19 sur les femmes.

Pour cette institution onusienne, il importe tout d’abord de développer des systèmes de santé inclusifs qui prennent en compte les besoins différents des femmes et des hommes. Une perspective de genre doit donc être intégrée aux plans de réponse sanitaires, avec par exemple la fourniture d’équipements de protection adaptés aux femmes, la mise à disposition de données ventilées par sexes et le renforcement de l’information sur la santé sexuelle et reproductive.   

Le PNUD note, d’autre part, que les expériences passées de gestion des crises ont démontré que la prise en compte des préoccupations des femmes augmente l'efficacité de la réponse. Il préconise par conséquent d’inclure le leadership des femmes et la participation d’organisations de la société civile dans les stratégies de riposte à la COVID-19. Selon l’agence, des campagnes de sensibilisation sont également à prévoir pour assurer un comportement équitable entre les sexes pendant et après la pandémie. 

De l’avis du PNUD il est, enfin, essentiel d’inclure dans les plans de réponse des programmes de protection sociale sensibles au genre ainsi que des mesures de stimulation économique, notamment fiscales, et de préservation de l’emploi afin de permettre aux femmes de surmonter la crise. 

Protéger la santé et les droits en matière de sexualité et de reproduction

Le Fonds des Nations pour les activités en matière de population (UNFPA) estime, pour sa part, crucial de veiller à ce que la réaction à la COVID-19 « ne reproduise ni ne perpétue les normes sexospécifiques néfastes, les pratiques discriminatoires et les inégalités ». Il demande à cet égard qu’une grande attention soit accordée à la santé et aux droits en matière de sexualité et de reproduction pendant la crise actuelle, notamment pour garantir des grossesses et des accouchements sans risques.

Dans un exposé technique sur les effets de la pandémie, l’entité onusienne en charge des questions de planification familiale appelle à ne pas détourner les ressources allouées aux services de santé sexuelle et reproductive pour répondre aux efforts déployés contre le coronavirus. Cela contribuerait, selon elle, à une recrudescence de la mortalité maternelle et néonatale, à un besoin élevé de contraception non satisfait ainsi qu’à un nombre accru d’avortements à risque et d’infections sexuellement transmises.

L’UNFPA ajoute que la collaboration entre les autorités sanitaires des pays et les agences de l’ONU, à commencer par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), est fondamentale pour garantir que des informations précises sont fournies aux femmes en âge de procréer, en particulier sur les précautions à prendre en matière d’infection, sur les risques potentiels et sur les moyens d’obtenir des soins médicaux en temps opportun.

Alors que les femmes représentent 70% de la main-d’œuvre du secteur social et de la santé dans le monde, l’agence recommande par ailleurs de doter les sages-femmes, les infirmières et les travailleuses de la santé communautaire, en première ligne dans les efforts menés pour contenir la maladie, d’équipements de protection appropriés. Elle souhaite en outre que soit pris en compte le fait que leur environnement de travail peut les exposer à la discrimination.

Lutter contre la violence domestique et faire participer les femmes aux prises de décision 

Au-delà des impacts directs de la maladie de COVID-19, l’Entité des Nations Unies pour l’égalité de sexes et l’autonomisation des femmes (ONU Femmes) met l’accent sur les conditions de sécurité des femmes, affectées par le confinement et les restrictions de mouvement, faisant remarquer que, « de manière perverse », les moyens mis en œuvre pour lutter contre la propagation du virus « créent des situations idéales pour les agresseurs ».

Entre autres mesures contenues dans son récent appel aux gouvernements, l’agence conseille à ces derniers de s’assurer que les lignes d’assistance téléphonique et les services d’abri pour les victimes de violence domestique soient considérés comme des « services essentiels » dans le cadre de la réponse à la pandémie. Elle les enjoint également de veiller à ce que les forces de l’ordre soient sensibilisées à la nécessité de réagir vite aux appels des victimes.

L’ensemble de ces services « doivent non seulement obtenir l’attention et le financement dont ils ont besoin maintenant mais aussi être maintenus après la pandémie », a insisté Phumzile Mlambo-Ngcuka, Directrice exécutive d’ONU Femmes, lors d’une table ronde virtuelle de femmes dirigeantes organisée le 21 avril avec Gabriela Ramos, sherpa de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour le G20.

Cet échange a aussi été l’occasion d’aborder la question de la participation des femmes aux prises de décision concernant la réponse et le relèvement post-crise. Un tel processus au niveau local, municipal ou national produira de meilleurs résultats, a fortiori s’il s’appuie sur les capacités des organisations de femmes, assure l’agence onusienne, qui rappelle que la réponse à la crise Ebola a bénéficié de cette mobilisation.

 

 

Notant que « la pandémie a mis en lumière des inégalités entre les sexes qui ne datent pas d’aujourd'hui », l’Organisation internationale du travail (OIT) s’intéresse quant à elle aux mesures permettant aux femmes, en particulier les quelque 100 millions qui travaillent dans des institutions de sante et de soins, de mener de front leurs activités professionnelles et familiales.  

En temps normal, précise l’agence, les femmes effectuent en moyenne chaque jour 4 h 25 d’activités de soins non rémunérées, contre 1 h 23 pour les hommes. Or la crise actuelle, qui s’accompagne de la fermeture des écoles, des services de garde d’enfants et d’autres structures de soins, a « considérablement accru le temps consacré chaque jour aux tâches domestiques non rémunérées », souligne-t-elle.

Dans ce contexte, l’OIT encourage toutes les mesures permettant aux travailleuses de la santé de faire face à « la tâche surhumaine qui consiste à la fois à lutter contre la COVID-19 et à prendre soin de leur famille une fois rentrées chez elles ». Elle se félicite ainsi de la « prime à la garde d’enfant » octroyée en Italie aux agents de santé. Elle salue aussi la décision de pays comme l’Allemagne, l’Autriche, la France et les Pays-Bas de laisser ouvertes des structures d’accueil pour les enfants des travailleurs de services essentiels. 

Elle relève également que l’Allemagne a élargi l’accès aux allocations de garde d’enfants pour les parents à faible revenu, tandis que la République de Corée a émis des bons à hauteur de 2 400 milliards de wons, soit 2 milliards de dollars, pour les ménages à faible revenu, qui, faute de crèches, doivent désormais faire appel à des services de garde d’enfants à domicile.

Faire en sorte que les filles ne pâtissent pas des fermetures d’écoles

Pour l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO),  la fermeture des établissements d’enseignement pour cause de COVID-19 dans 188 pays « risque d’exacerber les inégalités entre les sexes dans le domaine de l’éducation ou d’en créer de nouvelles, sauf si des mesures sont prises à cet égard ».

A ce jour, 1,57 milliard d’élèves inscrits ne vont pas en cours, dont 743 millions de filles. Pour ces dernières, la situation de confinement comporte le risque de se retrouver surchargées de travail non rémunéré, de ne pas être en mesure de poursuivre leurs études à distance et de subir plus de violences domestiques.

« Sans action ciblée, nous laisserons retomber l’élan imprimé en faveur de l’éducation et de l’égalité des genres, et risquons un retour en arrière », a mis en garde Maki Hayashikawa, Chef de la Section pour une éducation de qualité inclusive au Bureau régional de l’UNESCO pour l’éducation en Asie et dans le Pacifique, lors d’un webinaire organisé le 3 avril par l’agence.

Parmi les mesures proposées par les intervenants à ce séminaire en ligne figurent la mobilisation des parents et des communautés pour soutenir l’éducation des filles et la promotion de partenariats pour répondre aux problèmes sanitaires, sociaux et éducatifs transversaux qui influent sur la poursuite de l’apprentissage. Les participants ont aussi relevé l’importance de sensibiliser les communautés aux programmes d’éducation à distance.

Pour répondre à cette demande et favoriser les possibilités d’apprentissage inclusif pour les filles, les garçons et les jeunes en cette période de perturbation sans précédent, l’UNESCO a lancé une Coalition mondiale pour l’éducation, qui associe les organisations internationales, la société civile et le secteur privé dans la recherche de solutions pour la continuité scolaire.