22 décembre 2025

« Les récits sans lutte sont de la persuasion, mais les récits sans dignité sont de la violence. »
     —Lisa Russell, You Will Not Erase Me (2025)

Mon parcours dans le domaine de la narration mondiale a commencé bien avant que je ne prenne un appareil photo.

À la fin des années 1990, alors que je travaillais dans l'aide humanitaire pendant la crise du Kosovo, j'étais assise avec un groupe de femmes kosovares déplacées à l'intérieur de l'ambassade des États-Unis à Tirana, en Albanie. Elles m'ont expliqué comment les journalistes réduisaient leurs vies complexes à un seul récit de violence sexuelle. Les histoires qui circulaient n'étaient pas fausses, mais elles étaient incomplètes.

Leur demande était simple : ne nous enfermez pas dans un récit que nous ne reconnaissons pas.

Ce moment a révélé une vérité qui a façonné chaque chapitre de mon travail depuis lors : la narration peut restaurer la dignité, ou la faire disparaître discrètement.

Aujourd'hui, à l'aube d'une nouvelle ère portée par l'intelligence artificielle générative (IA), cette vérité est plus cruciale que jamais. L'IA créative a profondément transformé la manière dont les récits sont imaginés, produits et partagés. Elle nous permet de visualiser des futurs encore inédits, de reconstituer des scènes jamais filmées et d'exprimer des métaphores d'une façon autrefois impossible, en raison de contraintes financières, géographiques ou physiques.

Pourtant, l'impact le plus important de l'IA n'est pas technologique, mais structurel. L'IA redistribue le pouvoir narratif. Une jeune créatrice à Nairobi peut désormais réaliser un court métrage d'animation sur son téléphone portable. Une militante pour le climat en Amazonie peut illustrer un avenir possible pour sa communauté. Une poétesse à Beyrouth peut traduire ses œuvres dans différentes langues tout en préservant les nuances culturelles.

Cette transformation est particulièrement visible chez les jeunes créateurs africains dont le travail remet en question les idées reçues sur le développement et redéfinit l'imaginaire global. Grâce à ArtsEnvoy.ai et à l'Africa AI Creator’s Academy, j'ai formé des jeunes à travers le continent dont les récits ne s'inspirent pas de représentations extérieures de la pauvreté ou des conflits, mais puisent leur inspiration dans l'afrofuturisme, la mémoire culturelle, l'imagination et la fierté.

L'IA créative a profondément transformé la manière dont les récits sont imaginés, produits et partagés.

Ils réinterprètent la sagesse ancestrale à travers des outils contemporains. Ils mêlent technologie et tradition, deuil et renouveau, résistance et renaissance. Leur œuvre fait écho à l'éternel proverbe : « Tant que le lion n'aura pas appris à écrire, chaque récit glorifiera le chasseur. »

Grâce à l'IA, le lion a enfin une plume.

Ce changement reflète ce que j'ai constaté pendant plus de vingt ans à organiser des rencontres de haut niveau entre poètes, danseurs, musiciens et cinéastes indépendants aux Nations Unies, longtemps dominées par les discours et la communication institutionnelle. Bien que souvent invités au nom du divertissement, les artistes remplissaient une fonction plus profonde. Nous sommes devenus des interprètes et des amplificateurs, portant les enjeux mondiaux complexes dans l'espace émotionnel où l'écoute est véritable.

Lorsque les artistes montaient sur scène, l'atmosphère se transformait. Les délégués se penchaient en avant. Les jeunes se sentaient reconnus. Les communautés se sentaient valorisées. Les ovations étaient fréquentes.

Ces moments ont confirmé que les artistes indépendants ne sont pas de simples instruments de la gouvernance mondiale. Nous sommes le pouls, le cœur même qui donne vie aux politiques publiques.

L'IA créative a également enrichi ma contribution à la narration pour les Nations Unies. Dans mon court-métrage « You Decide », qui a ouvert la réunion informelle multipartite de haut niveau des Nations Unies pour lancer le Dialogue mondial sur la gouvernance de l'intelligence artificielle, l'IA a permis de fusionner la mémoire, l’éthique de l'IA et la capacité d'action humaine pour les générations futures, créant ainsi un puissant langage visuel. Dans « Moving On », le premier clip musical africain sur le climat généré par l'IA et mettant en scène l'artiste nigérian AkayCentric, j'ai utilisé la narration climatique assistée par l'IA pour toucher un public plus large, des festivals de films sur l'IA à la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques de 2024 (COP 29), en passant par ONU Info.

Festival du film AI for Good (2025) : cinéastes et jurés, dont Lisa Russell (au centre), juillet 2025. Crédit photo : UIT

Dans « A Canvas Called Home », j’ai utilisé l’intelligence artificielle générative pour réinterpréter le symbolisme de la tente de réfugiés. Cette œuvre a été présentée au Sommet mondial « L’IA au service du bien social  » de 2025, dans le cadre de « Canvas of the Future : Visions de l'IA pour un monde durable », un concours artistique organisé par l’Union internationale des télécommunications.

L'IA m'a permis de créer des récits visuels riches en émotions sans avoir recours à des vols long-courriers, à du matériel coûteux ou à des processus de production nuisibles à l'environnement. Elle a réduit mon empreinte carbone tout en élargissant mon champ créatif.

La narration sur le climat présente un défi particulier. Les impacts climatiques sont vastes, abstraits et difficiles à visualiser d'une manière qui suscite une résonance émotionnelle. L'IA créative offre de nouvelles possibilités pour combler cet écart en permettant aux conteurs de personnifier notre planète, d'imaginer des avenirs sous l’eau ou post-climatiques et de construire des métaphores visuelles qui rendent la crise plus tangible et émotionnellement compréhensible.

Nous sommes en train de perdre la guerre narrative sur la crise climatique, non pas parce que la science n'est pas claire, mais parce que nous n'avons pas encore suffisamment d'histoires, et que celles dont nous disposons ne touchent pas toujours les gens au niveau émotionnel nécessaire pour les inciter à agir.

La narration sur le climat présente un défi particulier.

Pour les communautés de première ligne et les communautés autochtones qui détiennent un savoir écologique depuis des générations mais dont les points de vue restent sous-représentés, l'IA créative, lorsqu'elle est utilisée de manière responsable, peut contribuer à amplifier leurs récits et à rééquilibrer la répartition des rôles dans l'élaboration des discours environnementaux.

Mon travail au sein des Nations Unies a mis en lumière une autre vérité essentielle : la narration et la communication institutionnelle répondent à des mandats fondamentalement différents. La communication institutionnelle doit privilégier la clarté, la neutralité et la diplomatie ; son but est la cohérence, non la catharsis. La narration, en revanche, est émotionnelle, nuancée et souvent dérangeante. Elle porte en elle la mémoire, interprète le pouvoir et insuffle imagination et humanité dans des espaces que les politiques publiques seules ne peuvent atteindre.

Les deux sont essentielles, mais elles ne sont pas interchangeables.

Lorsque les institutions évoquent le « pouvoir du récit », elles pensent souvent à la communication persuasive. Or, la communication n'est pas du récit, et un récit sans dignité risque de déformer la réalité.

C’est pourquoi « l’artivisme » – pratique artistique ancrée dans la conscience sociale, l’analyse des rapports de pouvoir et la recherche de la vérité au sein des communautés – demeure irremplaçable. L’artivisme ne peut être piloté de l’intérieur des institutions. Sa légitimité repose sur une démarche menée par les artistes eux-mêmes. Son objectif est de mettre au jour des réalités que les institutions ne sont peut-être pas encore prêtes à affronter, tout en traduisant l’urgence en des formes qui invitent au dialogue plutôt qu’à la division.

Et surtout, il ne faut pas considérer la narration artistique audacieuse comme une menace pour la diplomatie internationale. Bien conçue, elle devient une invitation à une écoute plus attentive, à élargir le champ des possibles en matière de dialogue politique et à intégrer l'opinion publique et les points de vue des communautés dans les espaces diplomatiques, renforçant ainsi le dialogue mondial au lieu de le perturber. La narration artistique n'affaiblit pas la diplomatie ; elle l'enrichit.

À mesure que l'IA élargit la participation mondiale à l'expression créative, ce rôle artistique devient plus essentiel que jamais. Sans lui, les institutions risquent de confondre promotion et narration, représentation et appropriation. Si la narration par l'IA est façonnée par l'industrie, nous obtenons du contenu. Si elle est façonnée par les artistes, nous obtenons de la culture.

Pour s'orienter dans ce nouveau contexte, les institutions internationales ont besoin d'une éthique fondatrice. La justice narrative offre un tel cadre. Elle reconnaît que le récit est une forme de pouvoir façonnée par l'inclusion et l'exclusion, le cadrage et l'effacement, la paternité et l'autorisation. Elle reconnaît que lorsque les institutions définissent la narration sans consulter les artistes indépendants, nous risquons de perdre la spécificité culturelle, l'intelligence émotionnelle et l'expérience vécue qui confèrent aux récits leur intégrité.

La justice narrative reconnaît également une réalité souvent passée sous silence : défendre l’authenticité des récits au sein des institutions peut avoir des conséquences personnelles ou professionnelles. Or, cette résistance ne fait que souligner pourquoi la justice narrative doit guider la narration à l’échelle mondiale à l’ère de l’IA.

On privilégie de plus en plus l'authenticité au message, l'expérience vécue à l'abstraction et la vérité émotionnelle au ton institutionnel.

Les attentes du public en matière de communication évoluent rapidement. On privilégie de plus en plus l'authenticité au message, l'expérience vécue à l'abstraction et la vérité émotionnelle au ton institutionnel. Pour que la communication mondiale soit à la hauteur des enjeux actuels – notamment face à l'accélération de la créativité par l'IA – elle doit renouer avec le récit comme pratique culturelle et éthique partagée, ancrée dans la voix de la communauté et l'intégrité narrative.

Les institutions ne peuvent pas se substituer aux narrateurs, mais elles peuvent soutenir les créateurs. Les Nations Unies ont l'opportunité de jouer un rôle moteur en renforçant les groupes multipartites tels que l’Arts and Culture ImPACT Coalition; en créant des points d'accès officiels pour les cinéastes, poètes, designers et acteurs culturels utilisant l'IA ; en promouvant un accès équitable aux outils créatifs d'IA ; et en élaborant des lignes directrices respectueuses de la dignité humaine pour les médias générés par l'IA, protégeant ainsi les droits humains, les droits des artistes et la souveraineté narrative.

L'évolution de la participation des jeunes aux processus des Nations Unies illustre le potentiel de cette participation. Autrefois considérés principalement comme des bénéficiaires, les jeunes sont désormais reconnus comme des acteurs essentiels de l'action climatique, de la consolidation de la paix et de l'élaboration des politiques mondiales. Une évolution similaire est nécessaire pour une communauté mondiale d'artistes intergénérationnelle, d'autant plus que l'IA accélère la transformation des récits.

Ces mesures garantissent que les conteurs – en particulier ceux qui sont historiquement marginalisés ou qui travaillent de manière indépendante – puissent s'exprimer eux-mêmes.

Alors que les Nations Unies poursuivent leurs travaux sur la gouvernance de l'IA, la question n'est plus de savoir si l'IA va transformer la narration ; elle l'a déjà fait. La question urgente est de savoir si la dignité, l'inclusion et la justice – tant dans le contenu que dans la représentation – guideront cette évolution.

J'ai appris il y a longtemps, dans une pièce paisible de Tirana, que la dignité est le fondement de toute histoire qui mérite d'être racontée. L'IA créative offre aujourd'hui au monde l'opportunité d'honorer cette vérité en bâtissant un avenir où la justice narrative façonne les récits du monde entier – et où le lion, et non le chasseur, a enfin la parole.
 

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