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'Le sida est la véritable arme de destruction massive'

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'Le sida est la véritable arme de destruction massive'

Le Secrétaire général de l'ONU appelle à un renforcement de l'action
Afrique Renouveau: 
Le Secrétaire général, Kofi Annan (à gauche), visite le Centre de santé Matola au Mozambique. Au centre : l'Envoyé spécial du Secrétaire général pour le VIH/sida en Afrique, Stephen Lewis. Photo : ©United Nations / E. Debebe
Le Secrétaire général, Kofi Annan (à gauche), visite le Centre de santé Matola au Mozambique. Au centre : l'Envoyé spécial du Secrétaire général pour le VIH/sida en Afrique, Stephen Lewis. Photo : ©United Nations / E. Debebe

Le 28 novembre, la British Broadcasting Corporation (BBC) a mis en ligne un entretien radiophonique avec le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, sur la lutte contre le VIH/sida. On peut écouter cet entretien dans son intégralité à http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/3244564.stm. Les extraits reproduits ci-dessous le sont avec la permission de la BBC. Par souci de clarté, l'entretien a été légèrement révisé.

 

BBC : Je vais commencer par vous poser des questions sur l'ennemi à combattre. Quand avez-vous compris pour la première fois à quel point le sida était un ennemi redoutable ?

Annan : Je crois que c'était en discutant de la question avec l'Organisation mondiale de la santé [OMS] et l'ONUSIDA [Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida] et en considérant les chiffres et les statistiques de même que les effets catastrophiques que la maladie avait dans de nombreux pays africains, ainsi que l'attitude des dirigeants. Nous avions besoin de la mobilisation des dirigeants à tous les niveaux. Mais le plus important, c'était d'amener les présidents et les premiers ministres à prendre position. Or ce n'était pas le cas. J'ai pensé que nous devions faire tout ce que nous pouvions pour les sensibiliser au problème et pour les faire agir.

 


Le Secrétaire général, Kofi Annan (à gauche), visite le Centre de santé Matola au Mozambique. Au centre : l'Envoyé spécial du Secrétaire général pour le VIH/sida en Afrique, Stephen Lewis.

 

Photo : ©United Nations / E. Debebe


 

BBC : Avez-vous été sur le terrain parler au personnes atteintes du sida ?

Annan : Je suis allé sur le terrain parler aux personnes atteintes du sida... J'ai vu la situation de certaines régions d'Afrique, où j'ai rendu visite dans des villages à des malades du sida; on voit une grand-mère et beaucoup de petits enfants mais aucune mère, aucun père... J'ai également perdu des amis très proches, dont certains travaillaient ici à l'ONU, et cela aussi est très marquant. Pour moi, il ne s'agit pas de statistiques. J'ai vu les souffrances et la douleur que cause la maladie. Ce qui est plus difficile encore, c'est de voir une personne allongée là, en train de mourir, et qui sait que quelque part dans le monde il existe des médicaments qui pourraient la sauver, mais qu'elle ne peut pas avoir parce qu'elle est pauvre et vit dans un pays pauvre. Où est notre humanité commune ? Comment lui expliquer que dans certaines régions du monde le sida est une maladie qui peut être traitée, avec laquelle on peut vivre et fonctionner, mais que dans sa situation particulière, c'est une condamnation à mort. C'est très difficile...

Je suis révolté, je suis abattu, je me sens impuissant du fait que je vis dans un monde où nous avons les moyens, nous avons les ressources nécessaires pour aider tous ces patients, mais ce qui manque, c'est la volonté politique. Comment mobiliser cette volonté politique pour leur venir en aide ? Et bien sûr, quelqu'un comme moi qui essaie de représenter les pauvres et ceux qui n'ont pas les moyens de s'exprimer a alors l'impression d'échouer, de ne pas en faire assez.

BBC : Et pourtant, que pouvez-vous faire de plus ?

Annan : Je pense que nous devons continuer à mobiliser la société pour qu'elle joue un rôle. Nous devons amener les dirigeants à prendre position contre la discrimination, contre les préjugés qui entourent la maladie. Nous avons besoin de ressources pour aider ces gens. Nous disposons d'un budget relativement faible. Nous estimons que d'ici à 2005, nous aurons besoin dans le monde de 10 milliards de dollars par an pour combattre la maladie.

BBC : Mais cet argent n'arrive pas, n'est-ce pas ? Le Fonds mondial (de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme) a pu distribuer 2 milliards de dollars sur deux ans. Vous êtes très loin du but. Avez-vous un sentiment d'échec ?

Annan : Il y a un échec de ma part et l'indifférence de ceux qui ont le pouvoir et les moyens financiers - l'indifférence de ceux qui devraient mobiliser la volonté politique d'agir... [Nous devons] augmenter le montant des contributions au Fonds mondial, qui a à ce jour octroyé des subventions à environ 93 pays. Où que j'aille, j'entends dire à quel point cela a été utile et, bien sûr, que tout le monde a besoin d'aide supplémentaire. Si nous n'obtenons pas les sommes nécessaires et si le Fonds mondial échoue, ce serait une mise en cause très grave des dirigeants du monde actuel.

BBC : Nous avons parlé de ce que vous attendez des pays développés. Parlons maintenant de la mobilisation des pays où l'épidémie se manifeste. Quel est le problème ? Pourquoi n'y a-t-il pas plus de mobilisation ?

Annan : Certains refusent d'en parler pour des raisons culturelles. Nous avons connu une situation dans laquelle un dirigeant africain était sur le point de faire un discours - je ne veux pas le nommer pour ne pas le mettre dans l'embarras - dans le discours qui avait été préparé à son intention, on lui demandait d'encourager les jeunes et la population à utiliser des préservatifs pour se protéger. Il a dit : "Je ne peux pas prononcer le terme de 'préservatif', je suis le père de la nation. Vous ne pouvez pas me demander d'encourager les jeunes à avoir de multiples partenaires sexuels." Mais on sauve ainsi des vies.

BBC : Et c'est ce que vous lui avez dit ?

Annan : Oui... J'ai parlé à un autre dirigeant africain qui était également complètement opposé à l'utilisation de préservatifs et disait : "Monsieur le Secrétaire général, nous ne voulons pas vous associer au terme de préservatif. Vous ne devriez même pas prononcer ce mot ni en parler." Je lui ai dit : "Monsieur le Président, j'ai même écrit au pape à ce sujet, pour envisager de coopérer avec l'église catholique dans les domaines de la prévention, de l'éducation, des traitements et des soins." Et il m'a regardé en disant : "Monsieur le Secrétaire général, lorsqu'il s'agit de préservatifs, le pape et moi sommes exactement du même avis." Et je lui ai répondu : "Monsieur le Président, mais votre peuple est en train de mourir. Il s'agit de sauver des vies humaines et c'est une question de la plus haute importance - Dieu comprendra."

BBC : Avez-vous réussi à le faire changer d'avis ?

Annan : Non, et c'est ce qui est frustrant. Ce sont les difficultés par lesquelles on doit parfois passer. Et ensuite si je vais voir des patients mourant du sida et qu'ils me demandent: "Aidez-nous - faites en sorte que notre président et les dirigeants nous aident." On ne peut pas leur dire quelle est l'attitude de leur président.

 


Des militants du groupe AIDS Therapeutic Treatment Now manifestent à Durban (Afrique du Sud) en faveur de la distribution de médicaments antirétroviraux.

 

Photo : © Getty Images / AFP / Rajech Jantilal 


 

BBC : C'est très difficile, n'est-ce pas, car beaucoup des populations les plus touchées par le sida sont déjà très marginalisées et les populations qui sont marginalisées n'ont pas la possibilité de s'exprimer. Si leur gouvernement ne s'exprime pas pour elles, qui va le faire ?

Annan : C'est la véritable question. C'est pour cette raison que je parle de ce sujet aussi souvent que possible. Mais je pense qu'il faut aussi [faire participer] la société civile. Les ONG sont des partenaires très efficaces et contribuent à mettre parfois dans l'embarras les gouvernements et à les inciter à faire ce qui doit être fait.

Nous avons vu à l'oeuvre les associations de femmes à l'échelle locale, qui sont très importantes, à cause de la féminisation du sida en Afrique à l'heure actuelle. Plus de 50 % des personnes séropositives sont des femmes et ce sont souvent d'innocentes victimes. Il faut vraiment donner aux femmes les moyens de se prendre en charge et faire participer les jeunes. Et j'ai vu dans les pays où la campagne est organisée par le chef d'Etat qu'elle se répercute à tous les niveaux, jusque dans les villages mêmes.

Au Sénégal, par exemple, ils utilisent même des griots - les griots sont les dépositaires de la tradition orale - pour parler aux gens du sida. Nous leur avons rendu visite il y a quelques années et ma femme a demandé à une griotte : "Êtes-vous gênée de parler franchement de sexualité et de toutes ces choses aux gens, dans leur village ?" La griotte a répondu : "Il s'agit de la mort. Il n'y a pas à être gêné face à la mort. Il n'y a pas à être gêné d'essayer de sauver des vies." Et c'est ce type de mentalité que j'espère voir chez les dirigeants africains et les dirigeants du monde dont les peuples sont menacés. Je veux qu'ils adoptent l'attitude de cette griotte qui était une véritable source d'inspiration.

 


"Je m'adresse aux gens sans passer par les gouvernements. Ils doivent s'engager dans cette lutte. Ils ne doivent pas avoir peur de s'exprimer. Ils ne doivent pas avoir peur de mettre leur gouvernement au défi de lutter contre l'épidémie."
-- Kofi Annan


 

BBC : Etes-vous en train de gagner la guerre ?

Annan : Eh bien, je voudrais pouvoir être de cet avis, mais je ne le suis pas. Je ne suis vraiment pas en train de gagner la guerre. Je ne suis pas en train de gagner la guerre car je crois que les dirigeants de la planète ne s'investissent pas suffisamment. Je demande également aux communautés et aux sociétés du monde entier de s'investir dans la lutte. Elles ne peuvent pas laisser à leurs seuls dirigeants le soin de le faire.

BBC : Donc dans un sens vous vous adressez aux gens sans passer par les gouvernements.

Annan : Je m'adresse aux gens sans passer par les gouvernements. Ils doivent s'engager dans cette lutte. Ils ne doivent pas avoir peur de s'exprimer. Ils ne doivent pas avoir peur de mettre leur gouvernement au défi de lutter contre l'épidémie. C'est de leur vie qu'il s'agit. C'est de la vie de leurs enfants, de leurs soeurs, de leur mère et de leurs frères et père. Et ils ont le droit d'exiger de l'aide. Ils ont le droit d'exiger qu'agissent les dirigeants, dont la principale responsabilité consiste après tout à garantir la sécurité et le bien-être de leur peuple... J'espère également que le monde se réveillera ... Pour les habitants de certains des pays dont nous parlons, le sida est la véritable arme de destruction massive, et que faisons-nous pour y remédier ?

BBC : Certains estiment que l'on est tragiquement passé à côté d'une possibilité d'action. Que le monde s'apprêtait à lutter énergiquement contre le sida. Mais, le 11 septembre, les tours jumelles se sont effondrées, le Pentagone a été attaqué et le monde entier a changé. Ça a été le début de la guerre contre le terrorisme. Est-ce ainsi que vous voyez les choses ?

Annan : Je formulerais les choses ainsi : j'espère que si nous n'avions pas eu le 11 septembre, beaucoup plus de ressources auraient été allouées au sida. Mais je n'en suis pas sûr. Je n'en suis pas sûr car j'ai vu d'autres situations dans lesquelles la mobilisation n'a pas eu lieu.

BBC : D'après les estimations, 3 millions de personnes sont mortes du sida cette année - dont 2 millions en Afrique. En tant qu'Africain, ressentez-vous cela comme une injustice ?

Annan : C'est pire que cela. Je le ressens en effet comme une injustice, mais cela témoigne également d'une incroyable indifférence que l'on n'aurait pas crue possible au XXIe siècle.

BBC : Et comment serons-nous jugés par les générations à venir pour cette incroyable indifférence ?

Annan : Durement, très durement, et je ne crois pas que nous aurons aucun argument à notre décharge.