Entrée des Africaines dans la politique

Août - Novembre 2019

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Entrée des Africaines dans la politique

Grâce aux systèmes de quotas, davantage de femmes accèdent à des postes électifs
Afrique Renouveau: 
Trois des femmes élues au parlement rwandais en septembre 2003. De gauche à droite : Constance Rwaka, Solange Tuyisenge et Athanasie Gahondogo. Photo : ©PNUD / Julie Pulowski
Trois des femmes élues au parlement rwandais en septembre 2003. De gauche à droite : Constance Rwaka, Solange Tuyisenge et Athanasie Gahondogo. Photo : ©PNUD / Julie Pulowski

Les femmes rwandaises occupent maintenant la première place mondiale dans les parlements nationaux, avec 49 % de représentantes contre une moyenne mondiale de 15,1 %. Cette année, le pays commémore le génocide de 1994, au cours duquel les femmes rwandaises ont été tuées, humiliées, persécutées ou ont subi des sévices sexuels lors d'un massacre qui a duré 100 jours et fait plus de 800 000 morts.

Alors que le pays traverse une période de reconstruction, les femmes jouent un rôle plus actif. Non seulement elles dirigent près du tiers des ménages, mais en outre elles occupent des emplois anciennement réservés aux hommes, notamment dans les secteurs du bâtiment et de la mécanique.

 


Trois des femmes élues au parlement rwandais en septembre 2003. De gauche à droite : Constance Rwaka, Solange Tuyisenge et Athanasie Gahondogo.

 

Photo : ©PNUD / Julie Pulowski


 

Toutefois, c'est dans le secteur politique que les avancées ont été les plus notables. Grâce à la nouvelle constitution, 24 des 80 sièges de la chambre basse du parlement sont réservés aux femmes. Lors des élections générales de septembre 2003, les premières après le génocide, 15 autres femmes ont été élues au titre des sièges non réservés, portant ainsi à 39 leur nombre à la chambre basse. A la chambre haute, sur 20 sièges, 6 sont réservés aux femmes. Pour atteindre ces objectifs, les femmes rwandaises se sont livrées à un lobbying tenace, ont contribué à la rédaction de la nouvelle constitution et élaboré des directives électorales garantissant des sièges aux candidates. Elles ont pu aussi exiger la création d'un ministère chargé de promouvoir des politiques favorables aux femmes.

"Dans les situations d'après conflit en particulier, lorsque de nouvelles constitutions et structures législatives sont mises en place, il est impératif que les femmes soient présentes à la table des négociations de paix et qu'elles participent à la prise des décisions après la guerre", dit la Directrice exécutive du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM), Noeleen Heyzer. Le Fonds a participé à la reconstruction après le génocide au Rwanda, en aidant les femmes à se préparer à occuper des postes politiques.

"Il sera intéressant de voir ce que l'entrée d'autant de femmes à l'Assemblée nationale apportera à la politique au Rwanda", déclare l'Union interparlementaire, organisation dont le siège est à Genève et qui représente 138 parlements dans le monde. Son président, Anders Johnsson, fait observer que l'histoire de la participation des femmes à la prise de décisions trouve certes son origine dans les pays nordiques mais c'est maintenant le Rwanda qui prend le pas sur le chef de file de longue date qu'était la Suède, pays où 45 % des parlementaires sont des femmes.

Les femmes et la politique

Le mouvement en faveur de la promotion des femmes à des postes de décision a pris de l'ampleur au cours des années 80 et au début des années 90 grâce à une série de conférences internationales. Une impulsion lui a été donnée par la quatrième Conférence mondiale sur les femmes, tenue à Beijing (Chine) en 1995, au cours de laquelle un appel a été lancé aux Etats pour qu'ils assurent aux femmes 30 % au moins de représentation dans leurs gouvernements respectifs. En septembre 2000, lors du Sommet du Millénaire, les dirigeants du monde se sont engagés à "promouvoir l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes comme des moyens efficaces de lutter contre la pauvreté, la faim et la maladie et de favoriser un développement qui soit véritablement durable". Lors de cette réunion, les dirigeants du monde ont adopté huit objectifs, collectivement dénommés objectifs du Millénaire pour le développement, dont celui de l'égalité des sexes. Depuis lors, le nombre de femmes occupant des postes de décision n'a cessé d'augmenter.

 



Bien que l'Afrique subsaharienne soit l'une des régions les plus pauvres du monde, elle compte un nombre plus élevé de femmes parlementaires que bien des pays plus riches.


 

"Différentes études ont montré que dans toutes les stratégies de développement efficace les femmes jouent un rôle central", note le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. Lorsque les femmes sont parties prenantes, indique-t-il, les avantages sont immédiats -- les familles se portent mieux, elles sont mieux nourries et leurs revenus, leur épargne et leurs investissements augmentent. "Ce qui est vrai pour les familles l'est également pour les communautés et, à long terme, pour l'ensemble du pays."

La manière dont le Rwanda a réussi à faire entrer les femmes sur la scène politique, reflète la situation d'un nombre réduit mais croissant de pays d'Afrique subsaharienne. En Afrique du Sud et au Mozambique, par exemple, les femmes détiennent 30 % des sièges au parlement, atteignant ainsi l'objectif international fixé. La représentation des femmes dans les parlements nationaux en Afrique subsaharienne atteint la moyenne mondiale de 15 % environ. Bien que l'Afrique subsaharienne soit l'une des régions les plus pauvres du monde, elle compte un nombre plus élevé de femmes parlementaires que bien des pays plus riches, fait observer l'UNIFEM dans son Rapport sur la promotion de la femme dans le monde de 2002. Aux Etats-Unis, en France et au Japon par exemple, les femmes occupent un peu plus de 10 % des sièges au parlement.

Systèmes de quotas

Entre 2000 et 2002, 23 pays d'Afrique subsaharienne ont organisé des élections et le nombre de femmes parlementaires a augmenté dans 14 d'entre eux. La plupart des pays ont vu une augmentation considérable de la participation des femmes grâce au système de quotas, une forme de discrimination positive en faveur des femmes. A l'échelle mondiale, 30 pays environ sur les 190 et plus que compte la planète, appliquent un système de quotas en faveur des femmes en politique.

En Ouganda, dit Mme Béatrice Kiraso, élue au parlement en 1996, le système de quotas a enclenché le processus visant à améliorer la participation des femmes à la politique nationale. Un cycle a été engagé, au cours duquel "les femmes ont pris confiance en elles-mêmes, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités". Le système de quotas en Ouganda est dû aux origines du gouvernement actuel issu de la guérilla des années 80, au cours de laquelle les femmes ont combattu aux côtés des hommes dans l'Armée nationale de résistance (NRA).

Dans chaque zone conquise par les rebelles, des conseils locaux ont été mis en place, chacun ayant une secrétaire chargée des affaires féminines. Lorsque la NRA a pris le pouvoir en 1986, elle a introduit ce système sur la scène politique nationale. En 1994, le gouvernement du Président Yoweri Museveni a nommé Mme Wandira Kazibwe Vice-Présidente, faisant d'elle l'une des femmes à occuper l'un des postes les plus élevés sur la scène politique africaine.

En Afrique du Sud aussi, les femmes ont joué un rôle essentiel dans la lutte de libération nationale et aujourd'hui elles bénéficient d'un système de quotas adopté par le parti au pouvoir, l'African National Congress (ANC).

Trois principaux systèmes de quotas sont appliqués en Afrique :

Quotas constitutionnels -- Certains pays, dont le Burkina Faso et l'Ouganda, ont des dispositions constitutionnelles réservant aux femmes des sièges au parlement national.

Quotas au titre de la loi électorale -- Des dispositions sont prévues dans la loi nationale, comme au Soudan.

Quotas au niveau des partis politiques -- Les partis adoptent des règles internes prévoyant un certain pourcentage de femmes candidates. C'est le cas des partis au pouvoir en Afrique du Sud et au Mozambique.

Manque d'appui

Cependant, si l'introduction de quotas permet de remédier à la sous-représentation des femmes en matière de prise de décisions, cette pratique bénéficie rarement de l'appui des acteurs politiques importants ou rencontre une certaine opposition dans les sociétés à forte tradition patriarcale. Comme dans le cas du débat autour des mesures en faveur des groupes défavorisés, les opposants au système de quotas estiment qu'il constitue une discrimination à l'égard des hommes.

Le Zambia National Women's Lobby Group accuse son gouvernement de manquer de volonté politique. Bien que le Gouvernement zambien ait ratifié divers instruments internationaux visant à promouvoir la femme dans le secteur politique, indique le groupe, "aucun de ces instruments n'a été intégré dans la législation nationale". Les pratiques culturelles et traditionnelles qui soumettent la femme à la domination de l'homme ont aussi empêché les femmes de parvenir à l'égalité en politique. Les femmes se heurtent à des obstacles tels que "les conflits, les menaces, les attitudes négatives, les stéréotypes sociaux et le manque d'appui de l'électorat", fait observer le groupe.

 


Electrice à Mpumalanga (Afrique du Sud) : C'est aux femmes qu'incombe au premier chef la responsabilité du changement.

 

Photo : ©iAfrika Photos / Eric Miller


 

Selon l'Institut pour la démocratie et l'assistance électorale (IDEA) de Stockholm, les femmes politiques du monde entier se heurtent au "modèle masculin" de la politique. Dans de nombreux cas, elles n'ont pas l'appui des partis politiques ni accès à une éducation ni à une formation de qualité leur permettant d'entrer en politique. "La vie politique est organisée selon des normes et valeurs masculines, voire très souvent pour un mode de vie masculin", note Margaret Dongo, femme politique zimbabwéenne. "Mais cela doit changer et changera." Le Zimbabwe est l'un des 4 pays d'Afrique subsaharienne où la proportion de femmes parlementaires a baissé avec les élections de 2000-2002.

Les quotas prescrits par la législation sont "complètement inadmissibles", a dit à Gender Links, groupe de défense des intérêts de la femme, Douglas Gibson, le chef du groupe parlementaire "Alliance démocratique", parti d'opposition d'Afrique du Sud. "Diriez-vous donc que 10 % des membres de l'équipe de cricket devraient être des Blancs et le reste des Noirs car telle est la structure de la nation ? Certainement pas, puisque ce n'est pas tout le monde qui veut jouer au cricket."A la différence de l'ANC, parti au pouvoir, l'Alliance démocratique ne réserve pas de sièges aux femmes.

Il reste encore à faire

Il ne suffit pas d'accroître la part des sièges qui reviennent aux femmes au parlement, indique l'UNIFEM dans son rapport, car cela ne garantit pas que les décisions prises seront favorables à la majorité des femmes. "Cette démarche ne peut que permettre aux femmes de lutter à armes égales", dit cet organisme des Nations Unies. De nombreux facteurs empêchent les femmes élues de promouvoir des lois favorables aux femmes. Ce peut-être notamment en raison des choix politiques limités que les parlementaires peuvent faire à cause des conditions dont sont assortis les prêts octroyés par les institutions financières internationales. Elles peuvent aussi avoir les mains liées face aux "constitutions nationales qui limitent le pouvoir du parlement par rapport au pouvoir exécutif du gouvernement, et face aux partis politiques qui imposent une discipline stricte à leurs membres".

Certains militants de l'égalité entre les sexes soutiennent aussi que les quotas peuvent constituer un "plafond de verre" au-delà duquel les femmes ne peuvent pas avancer à moins de s'engager dans une autre lutte. Selon d'autres, les femmes qui parviennent au pouvoir grâce à ce système pourraient être sous-évaluées ou perçues comme n'ayant aucun mérite politique. Les quotas "ne peuvent constituer qu'une solution transitoire ... pas une panacée propre à instaurer une démocratie véritable", dit Mme Mata Sy Diallo, ancienne Vice-Présidente de l'Assemblée nationale sénégalaise.

Selon l'institut IDEA, les femmes politiques du monde entier sont désavantagées en matière de ressources financières, étant donné que les femmes constituent la majorité des pauvres dans le monde et que, dans de nombreuses sociétés patriarcales, elles ne peuvent être propriétaire de biens et qu'elles ne possèdent pas de fonds personnels. Malgré ces obstacles, l'institut suggère dans une étude récente, que les femmes du monde entier apprennent les règles de la politique, créent les conditions qui permettront une plus grande participation féminine et, à terme, changent les règles afin de les adapter aux besoins de la majorité des femmes.

Selon Mme Birgitta Dahl, parlementaire suédoise, "les partis politiques, les systèmes d'enseignement, les organisations non gouvernementales, les syndicats, les églises -- tous doivent assumer la responsabilité, à leur niveau, de promouvoir systématiquement la participation des femmes, de la base au sommet."

La présidente du parlement sud-africain, Frene Ginwala, souligne que c'est au premier chef aux femmes qu'incombe cette responsabilité. "Dans toute société et situation, ce sont les personnes les plus touchées qui doivent susciter le changement", dit-elle. "Ceux qui sont privilégiés bénéficient d'un système qui marginalise les autres. C'est à nous, les femmes, d'engendrer le changement."

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