New York
Nations Unies

Note aux correspondants : Lettre du Secrétaire général de l'ONU aux dirigeants du G20


Notes à l'attention des correspondants


Madame [la Présidente/la Première Ministre]/
Monsieur [le Président/le Premier Ministre],

Un virus microscopique a mis le monde à genoux.

La pandémie de COVID-19 a mis à nu les failles systémiques de nos sociétés, de notre système économique mondial et des institutions qui régissent le système international.  Les conséquences sautent aux yeux: les inégalités s’accentuent, le fardeau de la dette pèse plus lourd que jamais et de plus en plus de familles, de communautés et d’économies ont besoin d’un soutien vital et se tournent vers les dirigeants de tous les pays, au moment où elles sont le plus dans le besoin.

L’action rapide du Groupe des Vingt (G20) a été déterminante en ce  qu’elle a atténué les premières retombées sociales et économiques de la pandémie.  L’Initiative de suspension du service de la dette est venue à point nommé et a été un témoignage fort de solidarité avec les pays les plus vulnérables, et sa prolongation a été saluée par tous.  L’adoption d’un cadre commun pour le traitement de la dette au-delà de l’Initiative montre aussi que le G20 sait qu’un nouvel allégement de la dette sera nécessaire.  Ce groupe doit maintenant faire preuve d’une plus grande ambition et proposer des mesures plus audacieuses pour permettre aux pays en développement de faire face à la crise de manière efficace  et éviter que la récession mondiale ne se transforme en dépression mondiale.

L’Organisation des Nations Unies suit une stratégie globale reposant sur trois piliers : sauver des vies, protéger les sociétés et reconstruire en mieux. Nous avons réaffecté 2,9 milliards de dollars pour répondre aux besoins suscités par la COVID-19 et nous donnons la priorité à l’aide socioéconomique aux pays en développement.  Mais l’Organisation a besoin de l’appui sans réserve de ses  États Membres, en particulier du G20.

Alors que nous luttons contre cette pandémie sans précédent, le monde a plus que jamais besoin d’être guidé par des dirigeants unis, qui cherchent à faire face à la crise et à reconstruire en mieux.  La pandémie doit être un signal d’alarme pour tous les dirigeants: être divisés, c’est mettre tout le monde en danger, prévenir c’est économiser de l’argent et sauver des vies.
 
Nous ne réussirons que si nous coopérons les uns avec les autres pour obtenir des résultats dans chacun des domaines suivants:

Faire face à l’urgence

Les premiers résultats positifs obtenus récemment lors des mises à l’essai du vaccin contre la COVID-19 montrent qu’il est de plus en plus urgent d’agir pour l’accès équitable aux vaccins, aux diagnostics et aux traitements.  Il est aussi essentiel d’investir dans des systèmes de prestations sanitaires accessibles à toutes et à tous, notamment en favorisant la couverture sanitaire universelle.

J’engage le G20 à combler le déficit de financement de 28 milliards de dollars nécessaires pour financer le dispositif visant à accélérer l’accès aux outils de lutte contre ‎la COVID-19 et son mécanisme COVAX, à généraliser la distribution des produits médicaux essentiels et à offrir des soins de santé de base, notamment dans les pays en développement où les systèmes de prestations sanitaires et l’économie sont moins bien outillés pour relever le défi.  Nous devons également résister à toute forme de nationalisme vaccinal.

Quelque 115 millions d’autres personnes risquent de tomber dans l’extrême pauvreté, et la faim aiguë pourrait presque doubler pour toucher plus de 250 millions de personnes.  Les envois de fonds – une bouée de sauvetage indispensable pour beaucoup – ont diminué de plus de 20 pour cent.  La violence fondée sur le genre a considérablement augmenté, et c’est aux femmes que revient, dans la plupart des cas, la charge supplémentaire que représentent les soins à prodiguer en raison de la pandémie.  L’éducation des enfants est perturbée partout dans le monde, surtout dans les pays et les communautés les plus pauvres, où l’accès au numérique est limité.  La pandémie a aggravé les effets cruels des crises humanitaires et des conflits armés sur les populations civiles: les réfugiés sont refoulés aux frontières désormais fermées, privés de leur droit humain fondamental, celui de demander l’asile.

J’engage le G20 à favoriser la mise en place de socles de protection sociale pour toutes les personnes, quels que soient leur âge, leur genre, leur religion, leur origine, leur statut migratoire ou leur orientation sexuelle, notamment pour celles qui travaillent dans l’économie informelle et invisible qu’est le secteur des services à la personne.  Le Groupe devrait se mettre d’accord pour lever certaines restrictions aux déplacements qui entravent le respect du droit des droits de l’homme et du droit des réfugiés.  J’engage également le G20 à prendre immédiatement des mesures pour ramener le coût des envois de fonds à un niveau proche de zéro.  Les économies du G20 doivent aussi veiller à ce qu’il soit tenu compte du genre lors de l’élaboration de plans de relance budgétaire et de programmes d’aide sociale.

Cette pandémie a également fait apparaître que la dégradation de l’environnement engendre des pandémies.  Le G20 devrait augmenter les investissements dans la biodiversité, l’action climatique et la restauration des écosystèmes, qui constituent le fondement de nos sociétés et de nos économies.

Stabiliser la croissance économique, préserver une marge de manœuvre budgétaire et adopter des mesures visant à alléger le problème de la dette

Face à l’aggravation de la crise, la nécessité d’adopter de nouvelles mesures se fait de plus en plus pressante.  Une nouvelle crise majeure de la dette souveraine pourrait se profiler à l’horizon.  À la fin du mois de septembre 2020,     le Premier Ministre du Canada, le Premier Ministre de la Jamaïque et moi-même avons réuni les chefs d’État et de gouvernement pour discuter des mesures d’urgence à prendre afin de mobiliser la communauté internationale en vue d’une reprise durable.

Conformément aux options qui ont été évoquées à la réunion des dirigeants, je lance un appel au G20 pour qu’il prenne plusieurs mesures importantes:
  • soutenir une nouvelle émission de droits de tirage spéciaux et la réaffectation des droits inutilisés;
  • proroger la durée de l’Initiative de suspension du service de la dette jusqu’à la fin de 2021 et en étendre la couverture pour inclure les pays à revenu intermédiaire vulnérables qui en ont besoin;
  • étendre l’éligibilité au cadre commun pour le traitement de la dette aux pays vulnérables à revenu intermédiaire et envisager de nouveaux allégements de la dette, y compris des annulations;
  • mettre en place un dispositif mondial pour accroître la transparence  de la dette et la soutenabilité de la dette.
La protection de l’emploi, en particulier pour les femmes et les jeunes,   doit être un élément clef des mesures socioéconomiques mises en place.  J’invite les chefs d’État et de gouvernement à se faire le fer de lance de la protection sociale universelle et de l’initiative de l’Organisation internationale du Travail  qui vise à l’universalisation du travail décent, et à aider les pays en développement à mettre en place rapidement un revenu minimum provisoire et à affecter des fonds  à des programmes de création d’emplois et de reconversion professionnelle, tout particulièrement pour les jeunes.
 
Pour maintenir les liquidités nécessaires aux pays en développement,    je mets de nouveau en garde contre le retrait prématuré du soutien budgétaire et monétaire aux économies.  L’aide publique au développement doit être augmentée pour répondre aux besoins urgents de tous les pays vulnérables, y compris les petits États insulaires en développement, en matière de financement contracyclique.  Par ailleurs, des mesures doivent être prises pour lutter contre       les flux financiers illicites, notamment en numérisant les opérations des administrations fiscales et les échanges automatiques d’informations, et en taxant les entreprises du secteur du numérique.

Harmoniser les mesures de relèvement avec le Programme de développement durable à l’horizon 2030 et l’Accord de Paris

Cette crise est l’occasion de construire une reprise inclusive et un avenir durable et résilient.  Je demande au G20 de continuer d’appliquer des mesures  de relance ambitieuses, alignées sur le Programme de développement durable  à l’horizon 2030 et l’Accord de Paris sur les changements climatiques.

Je trouve encourageant que les dirigeants d’un nombre croissant de nations du G20 aient rejoint la coalition de pays qui se sont attachés à atteindre un niveau d’émissions nettes nulles d’ici 2050.  J’attends avec impatience que tous les membres du G20 s’engagent à respecter cette vision et soumettent, bien avant la COP 26, des contributions déterminées au niveau national plus ambitieuses et des stratégies de neutralité carbone qui soient cohérentes avec les moyens permettant d’enrayer l’augmentation de la température mondiale à 1,5°C.  J’invite tous
les dirigeants du G20 à mettre à profit le Sommet Action Climat,     que je coorganise le 12 décembre 2020 avec la France et le Royaume-Uni,   en partenariat avec le Chili et l’Italie, pour annoncer leurs plans et politiques        en vue d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris.  Pour parvenir à l’objectif d’émissions nettes nulles, il faudra recourir à toutes les formes de financement.   Le financement public – y compris l’engagement pris par les pays développés       de fournir et de mobiliser 100 milliards de dollars en faveur de l’action climatique – étayera le développement d’infrastructures résistantes et bâtira l’économie des énergies renouvelables.  L’intégration de financements privés durables est cependant essentielle pour que le monde ait accès aux trillions de dollars nécessaires à la transition de nos économies vers des émissions nettes nulles.
 
À cette fin, les pays du 20 doivent:
•     Définir une orientation claire pour la politique climatique en transformant les engagements de Paris en objectifs légiférés  au niveau national.
Cela permettra aux entreprises et aux investisseurs de savoir avec  plus de certitude où canaliser leurs investissements et de réduire au minimum les coûts de transformation des économies en vue d’un niveau d’émissions nettes nulles, assurant ainsi une transition plus douce tout en augmentant les emplois et les revenus.
•     Harmoniser les dépenses publiques consacrées au relèvement à la suite de la COVID avec les objectifs climatiques et les objectifs de développement durable.
L’échange de créances peut servir à transformer la dette publique en investissement durable.  Les obligations vertes peuvent aider à financer la durabilité environnementale.  Les mesures fiscales devraient inclure la tarification du carbone et la suppression des subventions aux combustibles fossiles.
    • Intégrer un cadre pour garantir que chaque décision financière tienne compte du changement climatique, avant tout en rendant obligatoire la publication d’informations financières liées au climat.
En outre, la création de normes et de systèmes de certification pour aligner les financements publics et privés sur les objectifs de développement durable et l’Accord de Paris devrait être une priorité.  L’Alliance mondiale des investisseurs en faveur du développement durable, que j’ai convoquée, a concouru à ouvrir la voie à cette évolution avec une définition commune de l’investissement dans le développement durable.
    • Utiliser les banques multilatérales, régionales et nationales de développement pour favoriser et réduire les risques d’investissement dans les économies en développement et les économies émergentes, en soutenant la mobilisation de financements et d’investissements privés, et insister pour que ces institutions alignent leurs financements et leurs opérations sur les objectifs de Paris.
Je me réjouis à la perspective de mobiliser le G20 pour favoriser une transformation radicale de l’ensemble du système financier dans l’intérêt du développement durable.
    • Placer la solidarité mondiale et la coopération multilatérale au centre de notre action
Le monde fait face à la crise la plus profonde qui soit, depuis la Seconde Guerre mondiale.  Aucun pays ne peut faire cavalier seul ou s’en sortir seul; nous traversons tous cette épreuve ensemble.  La seule façon de surmonter cette crise et de construire un avenir plus inclusif, plus résilient et plus durable est la solidarité mondiale et la coopération internationale.  Il est essentiel que nous nous engagions en faveur d’un multilatéralisme audacieux et inclusif, qui place la solidarité avant l’action isolée.

En ce soixante-quinzième anniversaire de l’Organisation des Nations Unies, nous portons une immense responsabilité collective envers les générations futures.  J’invite instamment le sommet des dirigeants du G20 à répondre à l’appel de l’ensemble des membres des Nations Unies, à adopter des mesures ambitieuses  et globales en mettant l’accent sur les pays et les personnes les plus vulnérables,   et à renforcer notre capacité à tous de prévenir les crises futures.

Je vous prie d’agréer, Madame [la Présidente/la Première Ministre]/Monsieur [le Président/le Premier Ministre], les assurances de ma très haute considération.



                                                                            António Guterres