9 juillet 2021

Alors que nous n’avons pas encore de vue d’ensemble des incidences de la pandémie de COVID-19 sur la fécondité, il est trop tôt pour s’alarmer d’une hausse ou d’un effondrement éventuel des naissances.

Ce qui devrait nous préoccuper, toutefois, ce sont les situations où les femmes ne peuvent pas exercer leurs droits et leurs choix en matière de sexualité et de procréation, que ce soit par le manque d’accès aux services de santé ou la discrimination fondée sur le sexe. Une femme qui dispose de son corps et a accès aux services lorsqu’elle en a besoin gagne non seulement une plus grande autonomie, mais bénéficie également des progrès en matière de santé, d’éducation, de revenu et de sécurité. Elle a plus de chances de s’épanouir, de même que sa famille et la société dans laquelle elle vit.

La population mondiale augmente depuis des centaines d’années avec des périodes d’effondrement de la natalité alternant avec des périodes de hausse. Ne voir que les vagues poussées ou tirées de manière inconsistante par des forces que, souvent, nous ne pouvons pas contrôler, c’est perdre de vue le rivage, les droits de l’homme qui sont notre base solide.

Lorsque La Bombe P1 a été publiée en 1968, l’ouvrage a alimenté une panique croissante selon laquelle la surpopulation condamnerait la planète dont les ressources limitées ne pourraient pas soutenir une croissance démographique infinie. Les auteurs, Paul R. Ehrlich et Anne H. Ehrlich, de l’Université de Stanford, prédisaient une famine massive face à une marée démographique irréversible.

Avec d’autres, ils présentaient des scénarios apocalyptiques qui annonçaient la mort de centaines de millions personnes pour cause de famine. Ces prédictions ont suscité la peur, mais aussi un intérêt sincère pour la santé de la planète et ont donné naissance au militantisme écologique, qui a perduré à juste titre.

Ce ne fut pas la fin du monde, bien sûr, mais l’alarmisme entourant la question de la population est toujours d’actualité. Aujourd’hui, plus de 50 ans après la publication de La Bombe P, dans une période de pandémie, on craint une autre avalanche démographique, cette fois dans le sens inverse : une crise imminente causée par des écoles vides, le vieillissement de la population, le manque de main-d’œuvre et des villes fantômes. C’est la nouvelle population, la « bombe à retardement », une crise de la dépopulation qui, si l’on en croit les gros titres qui reviennent de plus en plus souvent, menace tout, des soins aux personnes âgées aux économies en passant par l’existence même des pays et des cultures.

Entre ces deux prédictions sinistres, les dirigeants mondiaux, lors de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD), qui s’est tenue au Caire (Égypte) en 1994, ont atteint un rare consensus sur la nécessité de faire confiance à la sagesse des femmes et des familles qui, lorsqu’elles sont soutenues et qu’on leur offre des choix, peuvent faire des choix judicieux et durables. Ce consensus sans précédent du Caire annonçait un changement d’orientation mettant l’accent sur les droits de l’homme plutôt que sur les chiffres, l’idée étant que ce qui compte vraiment, ce n’est pas la population en soi, mais les personnes. Le Programme d’action de la CIPD a affirmé que « les progrès en matière d’égalité et d’équité entre les sexes, d’autonomisation des femmes, d’élimination de toutes les formes de violence à l’égard des femmes ainsi que les possibilités qui leur sont offertes de pouvoir contrôler leur propre fécondité sont les bases des programmes qui ont trait à la population et au développement ».

Le bien-fondé et l’efficacité de cette approche se sont confirmés à travers le monde, notamment l’accent mis sur l’éducation des filles ainsi que sur la santé, les droits et les choix en ce qui concerne la sexualité et la procréation. Par exemple, depuis 1994, l’accès aux méthodes de contraception modernes et volontaires a augmenté d’environ 25 % et la mortalité maternelle, là où elle peut être évitée, a diminué de plus de 40 %. Et s’il reste encore beaucoup à faire, les plus grandes possibilités d’éducation complète à la sexualité, à la fois dans le cadre de l’école et en dehors, indiquent que les pays sont plus nombreux à reconnaître le rôle essentiel de cette démarche pour autonomiser les jeunes et accélérer l’accès universel aux droits en matière de santé sexuelle et procréative.

Aujourd’hui, au milieu de la pandémie de COVID-19, nous nous trouvons dans une situation précaire. La violence domestique connaît une recrudescence dans le monde entier, le confinement ayant contraint les femmes et les filles à rester chez elles et à subir des violences, coupées de tout soutien vital. Dans de nombreux lieux, la pandémie a perturbé les services essentiels de santé sexuelle et procréative, donnant lieu à une augmentation du nombre de grossesses non désirées ainsi que des complications et des décès liés à la grossesse. Les mariages d’enfant, les grossesses chez les adolescentes et la mutilation génitale féminine ont augmenté. Selon les projections du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), les perturbations liées à la pandémie pourraient réduire d’un tiers les progrès réalisés vers l’élimination des violences fondées sur le genre et la mutilation génitale féminine au cours de la prochaine décennie et entraîner le mariage de 13 millions d’enfants supplémentaires. 

Les ressources étant réorientées vers la lutte contre le coronavirus, la pandémie freine les progrès vers la réalisation des objectifs de développement durable (ODD) d’ici à 2030, notamment l’ODD 3 sur la santé et le bien-être de tous et l’ODD 5 sur l’égalité des sexes.

Les perspectives économiques sont également assombries par la pandémie de COVID-19. Les femmes ont massivement quitté le marché du travail pour assumer une grande partie des soins et des travaux domestiques non rémunérés, que ce soit pour superviser l’enseignement à distance des enfants ou pour s’occuper de parents ou de proches âgés. Leurs emplois, souvent peu rémunérés et concentrés dans le secteur non structuré et celui des services sont parmi les plus affectés par la pandémie.

Or, alors même que les femmes et les filles s’efforcent de faire face à cette crise aux multiples facettes, dans une cruelle ironie, les femmes continuent d’assumer les responsabilités familiales, que la population augmente ou diminue. Dans les pires cas, lorsque les craintes alarmistes conduisent à des politiques restrictives et coercitives, leur liberté de disposer de leur corps et leurs droits en matière de procréation sont gravement bafoués. Là où la fécondité diminue, l’accès aux moyens de contraception peut être limité. Là où elle augmente, les femmes peuvent être soumises à une stérilisation forcée ou à des pratiques de planification familiale coercitives.

La crise actuelle a mis en danger l’avenir d’un nombre incalculable de femmes et de filles. Ne leur infligeons pas d’autres souffrances. Au lieu de demander aux femmes de remplir leur devoir envers l’espèce humaine, on devrait se demander quel est notre devoir envers elles.

Derrière les chiffres, il y a des personnes qui, lorsqu’elles décident ou non de devenir parents, devraient être soutenues à tous les niveaux. Les communautés devraient célébrer les choix des femmes. Les institutions et les gouvernements devraient permettre aux familles de prendre librement des décisions appuyées par des informations précises, plutôt que de les en empêcher. Cela signifie qu’il faut soutenir les soins de santé, y compris les soins en matière de santé sexuelle et procréative qui comprennent la planification familiale volontaire et les accouchements sans risque. Cela signifie qu’il faut soutenir une éducation complète à la sexualité. Cela signifie qu’il faut œuvrer sans relâche à la promotion de l’égalité des sexes en améliorant l’accès des filles à l’éducation en défendant la parité salariale avec des salaires fondés sur les compétences, l’expérience et l’éducation, et non pas sur le sexe, et en créant des services de garde d’enfants fiables et abordables ainsi que des politiques en matière d’emploi et de congé flexibles. Rien de tout cela n’est nouveau, mais cela pourrait être une révolution.

Depuis la Conférence internationale sur la population et le développement, on s’accorde depuis 25 ans pour dire que les droits de femmes en matière de santé sexuelle et procréative ainsi que l’égalité des sexes sont fondamentaux au bien-être et à la prospérité de tous. Que l’on fasse face à court terme à une hausse ou à un effondrement de la natalité, notre priorité pour le long terme est de promouvoir ces droits et ces choix au profit des populations et de la planète.

Note

1Paul R. Ehrlich, The Population Bomb (New York, Ballantine Books, 1968).

La Chronique de l’ONU ne constitue pas un document officiel. Elle a le privilège d’accueillir des hauts fonctionnaires des Nations Unies ainsi que des contributeurs distingués ne faisant pas partie du système des Nations Unies dont les points de vue ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Organisation. De même, les frontières et les noms indiqués ainsi que les désignations employées sur les cartes ou dans les articles n’impliquent pas nécessairement la reconnaissance ni l’acceptation officielle de l’Organisation des Nations Unies.