LE POINT DE NON-RETOUR

Pour la première fois dans l'histoire, les activités humaines ont des conséquences sur la planète qui peuvent mettre en danger ses systèmes de base essentiels à la vie. Ces activités transforment rapidement l'atmosphère de la planète, ses étendues d'eau et la variété des espèces vivantes. Les émissions de dioxyde de carbone et d'autres gaz à effet de serre causées par les activités anthropiques ont changé l'atmosphère de la Terre, entraínant un changement climatique potentiellement catastrophique qui peut menacer la survie de la civilisation humaine. C'est une réalité et un phénomène qui se produisent sous nos yeux. Alors que les calottes polaires et le permafrost au Groenland commencent à fondre, le niveau de mer augmente. En Alaska, des villes entières sont submergées par les eaux. Des espèces comme l'ours polaire sont en voie d'extinction. Des États insulaires comme les Seychelles et des pays à faible élévation comme le Bangladesh risquent de disparaítre dans l'océan. Et des centaines de millions de personnes pourraient connaítre le même sort. On estime qu'il y aura 50 millions de «réfugiés environnementaux» d'ici à 2010 et plus de 200 millions d'ici à 2050-soit une personne sur 451.

En juin 2009, l'Assemblée générale de l'ONU a invité le Conseil de sécurité de l'ONU à intensifier ses efforts pour faire face au changement climatique et à ses conséquences possibles sur la sécurité2. Dans à peine 20 ans, nous pourrions avoir atteint le point de non-retour.

Nous sommes à un point crucial de l'histoire de l'humanité. Dans cet article, j'expliquerai ce que nous devons faire dès maintenant pour prévenir les dégâts importants et irréversibles causés à notre planète et à ses systèmes essentiels à la vie. Le Protocole de Kyoto, le seul accord international qui vise à promouvoir des mesures pour atténuer les risques climatiques, expire en 2012. Son sort sera décidé à la Conférence sur les changements climatiques de l'ONU qui aura lieu en décembre de cette année à Copenhague, qui pourrait bien être l'événement le plus important de l'année 2009. J'expliquerai ce que nous pouvons faire pour résoudre la crise climatique dans des termes concrets et comment Copenhague offre une chance de sortir de l'impasse entre les pays industriels et les pays en développement. Je proposerai deux solutions concrètes et réalisables qui s'appuient sur la législation existante en vigueur, l'extension du marché du carbone du Protocole de Kyoto et son Mécanisme pour un développement propre (MDP). Ces deux propositions peuvent combler le fossé qui existe entre les pays riches et les pays pauvres. Elles prévoient des mécanismes financiers et technologiques et ont suscité une réaction positive dans divers pays comme la Chine, l'Inde et les États-Unis; elles prennent en compte les demandes faites par les pays en développement à la récente réunion du Groupe des huit pays les plus industrialisés (G8) en juillet 2009; et elles ont été accueillies favorablement à la Réunion d'experts sur le commerce et le changement climatique organisée par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) à laquelle ont participé 100 nations et membres de la Conven-tion-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), en avril 20093. Copenhague pourrait marquer le début d'une guerre froide entre les plus grandes économies mondiales, comme la Chine et les États-Unis, ou ouvrir la voie à la coopération internationale qui pourrait être bénéfique à toutes les nations.

LE CYCLE DU CARBONE ET
LE PROTOCOLE DE KYOTO

Le changement climatique est une question mondiale qui nécessite une solution mondiale. Le carbone dans l'atmosphère est uniforme sur le globe et est produit par toutes les nations. On pourrait le comparer à une loi physique qui ne dépend pas des économies et des politiques. Alors que le niveau de la mer augmente, aucun pays n'est à l'abri. Selon l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Miami, en Floride, est l'une des villes la plus menacée au monde par le réchauffement climatique, avec des dégâts s'élevant à 3,1 milliards de dollars, suivi par Shanghai, avec 2,3milliards de dollars.

Alors que beaucoup continuent de nier l'impact de l'homme sur le changement climatique, les représentants des 192 États Membres de l'ONU tentent d'élaborer une solution. Le Protocole de Kyoto, signé par 160 nations en 1997, est un accord historique fondé sur la création d'un système d'échanges de permis d'émissions. Un des aspects importants est qu'il vise à réduire les émissions produites par les nations riches qui sont responsables de la majorité des émissions mondiales et à trouver une solution rapide en changeant les valeurs du marché de sorte que les émissions de carbone deviennent coûteuses alors que les technologies propres et le développement permettent de réaliser des bénéfices.

Le Protocole de Kyoto est le premier accord mondial fondé sur la création d'un marché mondial, une solution qui change la valeur des biens communs mondiaux. Pour la première fois dans l'histoire, nous avons recours à des mesures financières innovantes pour assurer la conservation des biens communs de la planète et la survie de nos espèces. Près de 100 % de toutes les espèces ont disparu. Notre défi doit être l'exception, et non la règle.

Il aura fallu 13 ans pour négocier le Protocole de Kyoto et le ratifier. Après avoir travaillé pendant 25 ans avec le système de l'ONU et été l'une des personnes à concevoir l'idée d'un marché du carbone, je sais comment ce Protocole est né, connais les principaux protagonistes et les questions actuelles qui pourraient le faire échouer4. Une plus grande coopération entre les pays en développement et les pays occidentaux, la réduction des écarts entre les revenus et la recherche de solutions à la crise climatique sont essentielles à la survie de l'accord de Kyoto et à celle de la Terre telle que nous la connaissons. Le fossé grandissant entre les riches et les pauvres n'est pas un aspect accessoire de cette situation. Il en est la cause profonde. Il est l'une des causes de l'utilisation non durable des ressources naturelles5.

Le sort du Protocole de Kyoto sera décidé en décembre de cette année à Copenhague. Le dernier et le plus important bastion d'opposition, la Chambre des représentants des États-Unis, est tombé soudainement en été 2009, approuvant la limite des émissions et la législation sur le système des émissions et d'échange de droits d'émissions. À première vue, la survie du Protocole semblait peu plausible-un long chemin semé d'embûches, qui rappelle Rocky II. Pourtant, malgré sa performance héroïque, il est aujourd'hui en fin de course. On estime généralement que les chances de trouver un accord à Copenhague sont de plus en plus compromises.

Des changements modestes dans le marché du carbone de Kyoto pourrait changer les règles sur lesquelles l'accord de Copenhague sera négocié, améliorant les chances de parvenir à des résultats positifs qui soient avantageux pour les États-Unis, l'Union européenne et le Japon tout en étant acceptables pour le Brésil, la Chine, l'Inde et le Mexique ainsi que pour tous les pays en développement, et qui répondent en même temps aux besoins des petits États insulaires en développement (PEID) dont la survie est directement en jeu. Les pays pétroliers pourraient tirer profit de l'innovation technologique que je propose -l'Arabie saoudite a pris l'engagement de devenir le leader de l'énergie solaire au cours du XXIe siècle6. Fait important, à la Réunion d'experts de la CNUCED sur le commerce et le changement climatique en avril 2009, un représentant de la délégation chinoise a officiellement approuvé cette proposition de principe et plusieurs membres du Congrès américain ont exprimé leur soutien.

COPENHAGUE : LE «DERNIER ARRÊT»
La capitale danoise est le dernier arrêt sur le chemin semé d'embûches depuis que le Protocole est devenu une loi internationale en 2005. Les quelques tentatives de faire avancer les négociations se sont soldées par des échecs. Les deux pays les plus pollueurs-les États-Unis et la Chine-ne s'accordent pas sur la limite des émissions, et les perspectives sont peu encourageantes.
Chaque nation a des raisons de s'atermoyer : aucun pays ne veut être le seul à réduire les émissions de carbone. Le réchauffement climatique est le premier problème mondial auquel nous faisons face, et aucune solution ne sera possible à moins que chaque nation ne participe. En brûlant ses combustibles fossiles, l'Afrique pourrait contribuer involontairement à l'élévation du niveau de la mer et à la fonte des calottes polaires et causer des dégâts aux États-Unis de l'ordre de milliards de dollars. Aucun pays n'est à l'abri-nous devons tous coopérer.

À Copenhague, les négociateurs seront des diplomates sophistiqués qui ne vont pas prendre de risques. Sans la ferme volonté affichée de s'entendre, aucun accord ne sera possible. Le Mandat de Berlin en 1995 a débouché sur l'engagement des pays à conclure un accord, puis a conduit au Protocole de Kyoto en 1997. En 2007, la Conférence de l'ONU sur les changements climatiques qui s'est tenue à Bali a conclu que la conférence de 2009 à Copenhague devra s'atteler à l'après-Kyoto 2012. Dans ce contexte, Copenhague, c'est maintenant ou jamais.

La Conférence pourrait donner une nouvelle impulsion à des négociations entre les États-Unis et la Chine et, plus généralement, entre les pays riches et les pays pauvres. La quantité d'émissions de gaz à effet de serre que ces deux pays produisent dans l'atmosphère pourrait avoir des conséquences dévastatrices dans le monde entier. Les États-Unis ne veulent pas limiter leurs émissions à moins que la Chine ne le fasse. Or, le Protocole n'impose pas aux pays en développement de réduire les émissions sans recevoir de compensation7. C'est là que l'environnement devient un enjeu géopolitique.

Les nations en développement ont besoin de l'énergie pour vaincre la pauvreté, et 89% de l'énergie mondiale sont dérivés des combustibles fossiles. Plus de 50% de la population mondiale vivent avec moins de deux dollars par jour et 1,3 milliard de personnes survivent avec moins d'un dollar par jour. Les nations en développement comptent 80% de la population mondiale, mais produisent seulement 40% des émissions mondiales, alors que les pays riches comptent 20% de la population mondiale et produisent 60% des émissions mondiales.

Les pays pauvres ne peuvent pas se permettre de réduire leur consommation d'énergie et de compromettre leur croissance économique qui est essentielle pour éradiquer la pauvreté. Quelles que soient nos sympathies politiques, la dure réalité est, comme l'ont fait remarquer les conservateurs du Sénat américain, qu'il ne sert à rien que les États-Unis et les autres pays riches soient les seuls pays à réduire leurs émissions. Si les pays en développement émettent aujourd'hui le moins d'émissions, dans 20 ou 30 ans, alors qu'ils se seront développés, ce sont eux qui posséderont les cartes maítresses sur le réchauffement climatique. Il s'agit sans aucun doute d'une course à la mort : nous jouons maintenant avec le métabolisme de la planète et personne n'est à l'abri, alors que le niveau de la mer monte.

Le bras de fer engagé entre les États-Unis et la Chine rappelle la guerre froide entre l'Union soviétique et les États-Unis au XXe siècle. Ces deux pays refusaient de limiter leur arsenal nucléaire à moins que l'autre ne s'engage à le faire en premier. Les époques sont différentes, les armes aussi, mais la situation est identique.

LES DEUX FACES D'UNE MÊME MÉDAILLE
Le marché du carbone que j'ai conçu et incorporé au Protocole de Kyoto est essentiel. Chaque année, 60 milliards de dollars sont investis dans le système d'échange de quotas d'émissions (ETS) de l'Union européenne et servent à financer des technologies propres et à apporter une aide financière pour promouvoir un développement durable. Cela constitue le point de départ d'une solution.

Les nations en développement ne participent pas au marché du carbone parce qu'aucune limite d'émissions ne leur est imposée, mais ils utilisent le MDP qui compense (avec les crédits de carbone) les investissements privés par les pays industriels qui réduisent les émissions. Selon la Banque mondiale, les transferts de technologies propres et productives ont dégagé plus de 23 milliards de dollars.

Jusqu'ici, la Chine a reçu plus de 60% du financement des projets MDP, parce que le MDP est conçu pour réduire les émissions et la Chine, le pays qui émet le plus d'émissions, doit réduire une grande quantité d'émissions. L'Afrique n'étant responsable de seulement 3% des émissions mondiales et ayant donc peu d'émissions à réduire, elle ne reçoit qu'un financement limité. La même chose pour l'Amérique latine. Cela doit changer.

Comment pouvons-nous parvenir à un consensus entre les pays industriels et les pays en développement ?

Leurs intérêts sont si opposés qu'il faut rechercher une solution qui soit une médaille à deux faces, qui satisfasse les intérêts des uns et des autres. Est-ce possible ? Oui. Nous y sommes parvenus à Kyoto quand le marché du carbone est devenu une médaille a deux faces qui a permis la signature du Protocole de Kyoto par 160 nations. Le marché du carbone vise à limiter les émissions des pays riches et a donc été soutenu par les pays en développement. Toutefois, ce marché offre une grande flexibilité, car certains pays peuvent dépasser leurs limites et acheter des droits d'émissions à d'autres pays qui émettent moins de carbone-pour que les pays du monde mettent en œuvre des réductions importantes et nécessaires. La souplesse du marché a intéressé les États-Unis et les autres pays industrialisés. C'est ainsi que le Protocole est né en 1997.

Est-il possible aujourd'hui d'élaborer une solution similaire?

Il nous faut les deux faces d'une même médaille. C'est la seule solution possible qui s'ouvrira à nous à Copenhague. Voilà ce que je propose.

CONSENSUS ENTRE LES NATIONS INDUSTRIELLES ET LES NATIONS EN DÉVELOPPEMENT
Il s'agit d'une formule qui utilise la propre structure du Protocole de Kyoto et l'améliore pour surmonter les obstacles et forger un consensus entre les pays riches et les pays pauvres.

Elle comprend deux aspects, l'aide financière et l'aide technique qui ont été mises en valeur au Sommet du G8 en juillet 2009, et a été officiellement soutenue par la délégation chinoise lors de la Réunion d'experts sur le commerce et les changements climatiques de la CNUCED en avril.
L'aspect financier est une extension du marché du carbone-conçue de façon à satisfaire les deux parties-et l'aspect technologique garantit que les réductions sont réalisables. Le premier est une modeste extension du marché du carbone, et le deuxième une modeste extension du MDP. Tous deux sont des interprétations raisonnables et acceptables de la législation existante.

La Convention-Cadre ne prévoit pas de lever à jamais les obligations de la Chine et des pays en développement, mais de ne pas imposer de limites à moins qu'ils ne reçoivent une compensation. C'est tout à fait différent. Ce qu'il nous faut donc, c'est une forme de «compensation» qui élimine l'opposition entre les deux camps. Je parle d'un échange plutôt que de compensations unilatérales-et les États-Unis ne font aucune objection à cette idée. Personne ne doit faire le premier pas : une solution financière simultanée rend ce processus possible.

Par exemple, les États-Unis peuvent acheter une option pour réduire les émissions en Chine, obtenant donc ce qu'ils veulent tout en accordant des compensations à la Chine comme le prévoit la CCNUCC. En même temps, la Chine peut garantir un prix minimum de vente des crédits, assurant qu'elle ne fait pas des sacrifices pour une somme dérisoire. Ce coup de poing double réduit l'échange monétaire tout en donnant à chaque partie ce qu'elle veut. Cela peut se faire par une extension modeste du marché du carbone et être vendu dans les marchés secondaires pour fournir des liquidités et la stabilité au marché du carbone.

Le nouveau mécanisme financier que je propose est une amélioration du marché du carbone que j'ai initialement élaboré, permettant aux États-Unis et à la Chine de camper sur leurs positions initiales tout en obtenant de l'autre ce qu'ils veulent. Deux options souveraines fondées sur le marché du carbone sont suffisantes. Les États-Unis achètent une option vendue par la Chine qui établit une «compensation» et la Chine achète le droit de garantir un prix plancher minimum pour la réduction de ses émissions. Cela élimine les craintes des nations en développement d'être prise dans un pacte faustien : limiter la croissance économique si essentielle au développement pour une somme dérisoire. La transaction nécessiterait un échange monétaire limité, mais fixerait des limites d'émissions en même temps pour les deux pays. Les marchés secondaires peuvent échanger les options correspondantes, fournissant ainsi des liquidités et la stabilité au marché du carbone et à son MDP8.

Lors du Sommet du G8 en juillet, les pays en développement ont été peu disposés à accepter des obligations sans des engagements spécifiques en matière d'aide financière et technique et n'ont donc pas approuvé la proposition. C'est la pierre d'achoppement au sein des négociations. La formule que je propose prévoit une aide financière et technique qui satisfait les deux camps.

La compensation peut aussi prendre la forme de crédits à l'exportation de technologies qui permettent de réduire les émissions; une extension du MDP peut certifier de nouvelles technologies qui produisent de l'énergie tout en réduisant le carbone dans l'atmosphère. En Afrique, ces technologies aident la région à réduire plus de carbone qu'elle n'en émet, ce qui signifie que le continent peut bénéficier du financement des projets de MDP qui ne leur était pas accordé jusqu'ici. Pour les pays riches, cela représente des investissements de 43 000 milliards de dollars dans l'infrastructure énergétique-le montant nécessaire pour stimuler l'économie mondiale-créant des emplois dans le secteur de la technologie, augmentant les exportations et stimulant l'échange.

ÉLABORER UN CADRE STRATÉGIQUE
Considérons l'article 4 de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques concernant les engagements pris par les États parties des pays développés et en développement, notamment pour réduire les émissions.

Ma proposition est une interprétation financière de l'article 4 visant à éliminer l'opposition des États-Unis et de la Chine. La Convention-Cadre ne prévoit pas de lever à jamais les obligations de la Chine et des pays en développement, mais de ne pas imposer de limites à moins qu'ils ne reçoivent une compensation. C'est tout à fait différent. Ce qu'il nous faut donc, c'est une forme de «compensation» qui atteint cet objectif : un nouveau mécanisme financier qui fonctionne comme une combinaison de dérivés sur le marché du carbone et s'appuie sur des principes financiers largement acceptés.

L'OCDE et les pays en développement peuvent camper sur leurs positions initiales tout en obtenant ce qu'ils veulent.
La première partie du mécanisme fonctionne comme une option achetée par les pays de l'OCDE et vendue par les pays en développement. Supposez que les États-Unis aient une «option d'achat» sur la réduction des émissions à la Chine. Cela fixe une limite supérieure relativement basse au montant de dépenses engagées par les États-Unis pour que la Chine réduise ses émissions. C'est un «dérivé» du marché du carbone prévu dans le Protocole de Kyoto car le marché «sous-jacent» et le prix réel à payer sont déterminés en fonction de formules financières classiques qui sont utilisées chaque jour dans l'économie mondiale. C'est de cette manière que nous établissons la «compensation» que je viens de mentionner.

La deuxième partie du mécanisme financier est décisive afin de donner aux deux parties ce qu'elles veulent tout en réduisant les dépenses monétaires. Cela fonctionne comme une «option de vente» achetée par la Chine aux États-Unis. Il s'agit aussi d'un dérivé du marché du carbone du Protocole de Kyoto. La Chine peut vendre ses réductions d'émissions aux États-Unis à un prix minimum qui est lié aux prix des crédits du carbone, éliminant ainsi les craintes de vendre à un prix dérisoire.

Ce mécanisme financier est composé de deux options interdépendantes: une où les États-Unis ont la possibilité d'acheter à la Chine et une autre où la Chine a la possibilité d'acheter aux États-Unis. Dans la pratique, la transaction serait presque un échange monétaire «fictif» tout en établissant simultanément des limites aux émissions pour les deux pays. La proposition non seulement permet de sortir de l'impasse diplomatique, mais aussi contribue à mettre en œuvre une solution réelle : une façon pratique de réduire la concentration de carbone dans l'atmosphère quand les options sont exercées, sans nuire au développement économique qui est essentiel. Cela suppose une extension du MDP afin de certifier les technologies pouvant augmenter l'énergie disponible tout en réduisant le carbone dans l'atmosphère. Il s'agit d'une tâche difficile, mais qui n'est pas impossible9.

L'extension du Mécanisme pour un développement propre du Protocole de Kyoto pourrait fournir l'aide financière et technique nécessaire pour augmenter les sources d'énergie tout en réduisant les émissions de carbone. Nous devons trouver des solutions afin de réduire rapidement la concentration de carbone dans l'atmosphère au lieu d'envisager une réduction progressive des émissions. Il s'agit de technologies dites «à bilan carbone négatif» car elles réduisent plus de carbone qu'elles n'en émettent. Elles pourraient bénéficier aux pays industriels ainsi qu'aux pays en développement. Avec les nouvelles technologies, il est possible d'extraire le carbone de l'air tout en produisant de l'électricité, transformant ainsi les installations alimentées aux combustibles fossiles en «puits de carbone» et les installations solaires en puits encore plus vastes, tout en encourageant une transition vers les énergies renouvelables10. Ces technologies peuvent produire plus d'énergie dans les pays en développement tout en améliorant la qualité de l'air à un rythme accéléré. La dépense d'investissements représente environ 100 millions de dollars pour un million de tonnes de CO2 capté par an11, et un total de 3 000 milliards de dollars suffiraient à capter le stock entier des émissions anthropiques12. Il faudrait consacrer moins de 5% du produit intérieur brut (PIB) mondial sur une période de dix ans, soit 0,5 % par an, ce qui représente peu en comparaison des subventions versées par les gouvernements au secteur financier en 2008/2009. Le montant total du plan de relance des pays du G20 est d'environ 692 milliards de dollars pour 2009, soit environ 1,4% du PIB combiné de ces nations13. Aux États-Unis seulement, ce chiffre s'élève à 825 milliards de dollars et en Chine à 586 milliards de dollars. Les coûts nécessaires sont moins élevés que la prime de risque de 2,5% payée par le secteur de l'économie mondiale pour l'assurance contre les catastrophes14. C'est donc raisonnable et faisable.

Les aspirations de l'Arabie saoudite et des États du Golfe de devenir le leader en énergie solaire seront renforcées par ces technologies qui permettent le déploiement et la rentabilité des installations solaires, comme l'énergie solaire concentrée. Pour les 42 États insulaires dont les populations sont confrontées à des risques, le carbone négatif est la seule mesure d'atténuation accélérée qui peut être efficace à court terme et à moyen terme tout en augmentant la production énergétique et en améliorant l'infrastructure du développement.
Pour les pays riches, cette initiative encourage les exportations de technologies qui créent des emplois dans un marché des infrastructures d'énergie qui atteint 43 000 milliards de dollars : un plan de relance mondial qui reflète les exigences de l'économie mondiale d'aujourd'hui. Mais le plus important est que ce plan permettra aux régions en développement qui produisent le moins d'émissions, comme l'Afrique, de bénéficier du Mécanisme pour un développement propre en captant plus de carbone qu'elle n'en émet, ce qui était jusqu'ici impossible. Il permettra de créer des emplois, d'augmenter la productivité, d'atténuer la pauvreté et d'améliorer l'air de la planète.
LES PROCHAINES ÉTAPESUne extension du marché du carbone prévu dans le Protocole de Kyoto, qui offrirait une solution pour sortir de l'impasse dans laquelle nous sommes actuellement, ne permettrait pas à elle seule de relever tous les défis politiques qui demeurent. Je crois toutefois qu'il est nécessaire de se donner toutes les chances de réussite. Les États-Unis ont une occasion politique unique d'être le pays à ouvrir la voie à ce changement décisif.

Certes, il y a de nombreux points à déterminer-quand, comment et combien. Mais c'est une bonne chose : cette proposition fournit un cadre de négociations à Copenhague et au-delà, qui peut être établi en principe. C'est ce qui s'est passé pour le Protocole de Kyoto en 1997.

Il est urgent de trouver une solution au jeu à somme nulle de l'escalade des émissions. Sinon, nous risquons de connaítre une nouvelle guerre froide, cette fois concernant le réchauffement climatique. Copenhague pourrait marquer le début d'un nouvel avenir fondé sur la coopération mondiale. Je tiens à remercier Nemat Sadat pour son soutien en matière de données.
Notes1 Rapport de l'OIM: www.iisd.org/pdf/2008/migration_climate.pdf et Développement humain du PNUD: hdr.undp.org/en/reports/global/hdr2007-2008/.../brown_oli.pdf
2 http://www.reuters.com/article/environmentNews/idUSTRE5525W920090603
3 Voir http://www.unctad.org/Templates/meeting.asp?intItemID =1942&lang=1&m=15861
4 Voir Chichilnisky et Sheeran, Saving Kyoto(2009).
5 Chichilnisky et Sheeran, Saving Kyoto(2009); Chichilnisky et Heal, Environmental Markets: Equity and Efficiency (2000); Chichilnisky, Beyond the Global Divide: From Basic Needs to the Knowledge Revolution, to appear; Chichilnisky, Development and Global Finance: The Case for an International Bank for Environmental Settlements(1996).
6 Cette déclaration a été faite par Ali Al-Naimi, Ministre du pétrole et des ressources minérales, Arabie saoudite lors de la conférence Energy Pact à Genève, 2009, http://www.energypact.org.
7 Article 4 de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) (1992).
8 Proposé précédemment par l'auteur dans Chichilnisky, «The Greening of the Bretton Woods» (1996).
9 Voir N. Jones, Nature décembre 2008, avril 2009 et G. Chichilnisky, Nature juin 2009.
10 Les technologies décrites ici comprennent le captage du CO2 et sont différentes du captage traditionnel du carbone contenu dans les gaz de carneau, appelé également CSC (Captage et séquestration du carbone). Ce dernier procédé est au mieux carbone-neutre et a été critiqué lors des négociations sur le climat car il semble encourager l'utilisation des combustibles fossiles. Le premier (captage de l'air) peut avoir un bilan carbone négatif, c'est-à-dire que la quantité de carbone réduite est supérieure à la quantité émise lors de la production d'énergie. Voir Jones, «Sucking carbon out of the air»(2008) and Jones, «Sucking it up» (2009); Chichilnisky et Eisenberger, «How air capture could help to promote a Copenhagen solution» (2009); La Société royale, «Geoengineering the climate: science, governance and uncertainty» (2009); et Chance et al, «Global Warming and Carbon-Negative Technology: Prospects for a Lower-Cost Route to a Lower-Risk Atmosphere» (2009).
11 Voir Chance et al, op. cit. (2009) ainsi que Chichilnisky et Eisenberger «Energy Security, Economic Development and Carbon Capture» (2009).
12 Chaque million de CO2 capté nécessite une usine d'environ 100 millions de dollars. Aujourd'hui, on compte environ 30 gigatonnes de carbone émises par les activités humaines.
13 Le groupe des vingt (G20) composé des Ministres des finances et des gouverneurs des banques centrales a été créé en 1999 pour réunir les économies industrialisées et en développement importantes afin de débattre des questions clés de l'économie mondiale. Selon le Brookings Institute, le plan de relance des pays du G20 s'élevait à environ 692 milliards de dollars pour 2009, ce qui représente environ 1,4%du produit intérieur brut (PIB) combiné de ces pays, voir le rapport à: http://www.brookings.edu/reports/2009/03_g20_stimulus_prasad.aspx. Ce chiffre ne tient pas compte des sommes importantes dépensées par les pays pour sauver leurs propres banques et consolider leur économie nationale. À eux seuls, les États-Unis ont dépensé 825 milliards de dollars et la Chine 586 milliards, etc. Ce rapport contenant les chiffres exacts est accessible à: http://www.ppionline.org/ppi_ci.cfm?knlgAreaID =108&subsecID =900003&contentID =254895
14 Voir «Insuring the Future», chapitre 2 dans Chichilnisky et Sheeran, op. cit, 2009
RéférencesChichilnisky, G. et K. Sheeran, Saving Kyoto, New Holland, Londres, 2009.
Chichilnisky, G. et G. Heal, Environmental Markets: Equity and Efficiency, Columbia University Press, New York, 2000.
Chichilnisky, G., Beyond the Global Divide: From Basic Needs to the Knowledge Revolution, à paraítre, 2010.
Chichilnisky, G. Development and Global Finance: The Case for an International Bank for Environmental Settlements (IBES), Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) et Programme des Nations pour le développement (PNUD), Bureau d'études sur le développement, New York, document d'analyse n° 10, septembre 1996.
Chichilnisky, G., «The Greening of the Bretton Woods» Financial Times, mercredi 10 janvier, 1996, p. 8.
Chichilnisky, G. et P. Eisenberger, «How air capture could help to promote a Copenhagen solution», Nature vol. 495, 25 juin 2009.
Chichilnisky, G. et P. Eisenberger, «Energy Security, Economic Development and Global Warming: Addressing short and long term challenges», International Journal of Green Economics, 2009.
Eisenberger, P., R. Cohen, G. Chichilnisky, Chance, R., et al., «Global Warming and Carbon-Negative Technology: Prospects for a Lower-
Cost Route to a Lower-Risk Atmosphere», Energy and Environment, 2009.
Jones, N. "Sucking carbon out of the air", Nature, 17 décembre 2008. Publié en ligne at http://www.nature.com/news/2008/081217/full/news.2008.1319.html
Jones, N. «Sucking it up»", Nature vol. 485, 30 avril 2009.
La Société Royale, Royaume-Uni:«Geoengineering the climate: science, governance and uncertainty» rapport de septembre 2009, hyyp://royalsociety. org/displaypagedoc.asp?id=35217
Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (CNUED). Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) 1992.