28 juillet 2010

Les aborigènes d'Australie et les insulaires du détroit de Torrès représentent 2,5 % de la population australienne et continuent de souffrir de manière disproportionnée des conséquences de la colonisation européenne dans le pays. Leur espérance de vie est réduite de 10 ans par rapport à celle du reste de la population, les taux de décès sont deux fois plus élevés dans toutes les tranches d'âge et les lésions auto-infligées chez les hommes entre 2001 et 2005 figurent parmi les causes principales de décès1. Bien que nous ne disposions pas de données nationales définitives sur l'incidence et la prévalence des troubles mentaux parmi les Australiens aborigènes et les habitants des íles du détroit de Torrès, il est clair que de grandes disparités existent dans le domaine de la santé mentale.
Le nombre restreint des populations aborigènes et insulaires du détroit de Torrès, leur dispersion géographique, le manque d'infrastructures nécessaires pour établir et maintenir la santé et le bien-être des communautés vivant dans les régions reculées, les taux très élevés de morbidité et de mortalité, la pauvreté extrême et les désavantages constituent des défis majeurs à la fourniture de services de santé mentale.
Plusieurs enquêtes et consultations nationales menées entre 1987 et 1995 ont révélé un consensus important parmi de nombreuses populations et organisations d'aborigènes et d'insulaires du détroit de Torrès concernant plusieurs questions fondamentales : le manque de connaissance par de nombreux professionnels de leur histoire, de leur culture et de leur société, qui se traduit par des erreurs de diagnostic et des traitements inappropriés, des besoins insatisfaits en matière de bien-être social et psychologique et de santé mentale; et le manque d'accès aux services de santé mentale2.
LES NOTIONS AUTOCHTONES DU BIEN-ÊTRE SOCIAL ET PSYCHOLOGIQUE
Les aborigènes et les insulaires du détroit de Torrès ont établi une distinction importante entre les notions autochtones de bien-être social et psychologique et celles non autochtones de santé mentale. Selon le Groupe de référence réuni par le Gouvernement australien sur le bien-être social :
« Le concept de santé mentale est davantage lié à la maladie ou au point de vue clinique et est centré sur l'individu et son habilité à fonctionner dans son environnement. Le concept de bien-être social psychologique est plus large et reconnaít l'importance de la relation à la terre, à la culture, à la spiritualité, aux ancêtres, à la famille et à la communauté et la manière dont les aspects influent sur les individus3 ».
La santé mentale et les troubles mentaux sont regroupés sous le concept plus large de bien-être social et psychologique dans les contextes autochtones - s'inscrivant dans le cadre d'une conception globale de la santé et du bien-être. Les aborigènes et les insulaires du détroit de Torrès sont convaincus que les déterminants du bien-être social et psychologique contemporains trouvent leurs racines dans l'histoire coloniale et les désavantages, comme les souffrances profondes endurées, la perte, le racisme, la discrimination, l'adversité ainsi que la politique gouvernementale de retrait forcé de milliers d'enfants aborigènes aux parents jusqu'en 1970 et ses répercussions sur les générations4.
La nécessité de trouver un moyen de mesurer le bien-être social et psychologique des aborigènes d'Australie a donné lieu à la création d'un module utilisé pour la première fois dans l'Enquête nationale de 2004/2005 sur la santé des aborigènes et des insulaires du détroit de Torrès. Les résultats ont indiqué que 27 % de la population autochtone interrogée ont déclaré souffrir de détresse psychologique, soit deux fois plus que la population non autochtone5. De nouvelles preuves montrent qu'une détresse psychologique grave a non seulement des conséquences néfastes sur le bien-être social et psychologique mais aussi sur la santé et augmente le risque de mortalité6. Des modifications des déterminants sociaux de la santé mentale devraient donc déboucher sur des mesures qui ont des effets positifs sur la santé.
ACCÈS DES ABORIGÈNES D'AUSTRALIE AUX SERVICES DE SANTÉ MENTALE
Le Cadre stratégique national 2004-2009 pour la santé mentale et le bien-être social et psychologique des aborigènes et des habitants des íles du détroit de Torrès, appelé également le Cadre SEWB, a été conçu pour compléter le troisième Plan national en santé mentale 2003-2008. Il s'appuie sur la définition de la santé :
« Le concept autochtone de la santé est un concept global, comprenant la santé mentale, physique, culturelle et spirituelle. La terre est essentielle au bien-être de ces populations. Ce concept global ne se réfère pas au "corps dans son ensemble" mais s'appuie sur les rapports harmonisés qui constituent le bien-être culturel. Ces facteurs interdépendants sont de diverse nature, spirituelle, environnementale, idéologique, politique, sociale, économique, mentale et physique. Il est essentiel de comprendre que lorsque l'harmonie de ces rapports est rompue, la mauvaise santé des aborigènes persiste7. »
Le Cadre SEWB repose sur neuf principes qui reconnaissent la nécessité de soutenir l'autodétermination et de comprendre l'importance de la santé mentale et du bien-être ainsi que les effets du traumatisme, des souffrances, de la discrimination et des questions relevant des droits de l'homme sur le bien-être social et psychologique des aborigènes et des communautés des íles du détroit de Torrès. Deux principes sont particulièrement importants.
DES SERVICES DEVRAIENT ÊTRE CRÉES ET CONTRÔLES PAR LES COMMUNAUTÉS AUTOCHTONES
Les services qui sont créés et contrôlés par les aborigènes et les insulaires du détroit de Torrès sont particulièrement importants pour assurer et faciliter la fourniture de services culturellement adéquats et mieux adaptés. Il est fort probable que ces services permettront :

  • de promouvoir l'autodétermination
  • d'être mieux adaptés aux exigences culturelles
  • de refléter les recommandations définies dans les principaux rapports nationaux
  • de répondre aux besoins de la communauté
  • d'associer les membres de la communauté à la conception, à la fourniture et à l'évaluation des services
  • d'être responsables devant la communauté (par le biais de mécanismes de gouvernance)
  • de fournir des soins sociaux, psychologiques et de santé mentale par des soins intégrés dans le cadre des soins de santé primaires
  • d'être intégrés à d'autres services de santé et de soins spécialisés afin de soutenir les services d'orientation et de coordination.

LES PRATICIENS DE SANTÉ MENTALE DOIVENT ÊTRE COMPÉTENTS SUR LE PLAN CULTUREL
La culture et l'histoire des communautés aborigènes et des íles du détroit de Torrès sont uniques. Les services offerts doivent donc respecter l'intégrité de la communauté et préserver la sécurité et le bien-être de ses habitants. Les souffrances non traitées, le chagrin et les pertes sont des problèmes qui peuvent être explosifs qui, s'ils ne sont pas confrontés ou traités avec fermeté, peuvent accroítre la détresse psychologique des communautés et des populations. Il est essentiel que tous les praticiens de santé mentale non autochtones soient compétents sur le plan culturel afin de fournir aux aborigènes et aux insulaires du détroit de Torrès des services sûrs et efficaces.
Les stratégies visant à améliorer le bien-être social et psychologique de ces communautés (et à réduire la détresse psychologique grave) nécessitent une connaissance approfondie des cultures et des communautés autochtones. Les initiatives s'appuyant sur les concepts de santé mentale non autochtones tendent à ne pas tenir compte de la résilience et de la capacité de rétablissement propres à l'une des cultures les plus anciennes de l'histoire. Les concepts culturels comme la relation à la terre, à la culture, à la spiritualité, aux coutumes ancestrales, à la famille et à la communauté sont des facteurs qui peuvent constituer une source de résilience et contribuer à atténuer l'impact des conditions extrêmement difficiles aux niveaux individuel, familial et communautaire8. Ces concepts font partie intégrante des stratégies de prévention visant à promouvoir le bien-être social et psychologique des premiers habitants de l'Australie.

Notes
1 Steering Committee for the Review of Government Service Provision, 2007.
2 Royal Commission into Aboriginal Deaths in Custody, 1991; Burdekin, 1993; Swan & Raphael, 1995; Human Rights and Equal Opportunity Commission [HREOC], 1997.
3 Social Health Reference Group [SHRG], 2004, p9.
4 Swan & Raphael, 1995; HREOC , 1997; SHRG, 2004.
5 AIHW , 2009.
6 Kelly, Dudgeon, Gee & Glaskin, 2009.
7 National Aboriginal Health Strategy, 1989, citée dans Swan & Raphael, 1995.
8 Kelly et al., 2009.

Références
Australian Institute of Health and Welfare. Measuring the social and emotional wellbeing of Aboriginal and Torres Strait Islander peoples. Cat. no. IHW 24. Canberra: AIHW, (2009).
Burdekin, B. Human rights and mental illness. Report of the National Inquiry Into Human Rights of People With Mental Illness. Human Rights and Equal Opportunity Commission, (1993).
Kelly, K., Dudgeon, P., Gee, G. & Glaskin, B. Living on the Edge: Social and Emotional Well-being and Risk and Protective Factors for Serious Psychological Distress among Aboriginal and Torres Strait Islander People, Discussion Paper n° 10, Cooperative Research Centre for Aboriginal Health, Darwin, (2009).
Human Rights and Equal Opportunity Commission (HREOC ). Bringing Them Home: Report on the National Inquiry into the Separation of Aboriginal Torres Strait Islander Children from Their Families. (Sydney: Spinney, 1997).
Royal Commission into Aboriginal Deaths in Custody. National Report. Canberra: Australian Government Publishing Service, (1991).
Social Health Reference Group (SHRG ). National Strategic Framework for Aboriginal and Torres Strait Islander People's Mental Health and Social and Emotional Well-Being 2004-2009. National Aboriginal and Torres Strait Islander Health Council and National Mental Health Working Group, 2004.
Steering Committee for the Review of Government Service Provision. Overcoming Indigenous Disadvantage: Key Indicators 2007. (Canberra: Productivity Commission, 2007).
Swan, P., & Raphael, B. Ways Forward-National Aboriginal and Torres Strait Islander Mental Health Policy: National Consultancy Report. (Canberra: Australian Government Publishing Service, 1995).

 

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