18 décembre 2014

Tous les grands singes d’Afrique, les chimpanzés, les bonobos et les gorilles sont menacés par la croissance démographique, la destruction de l’habitat, le trafic illégal des singes destinés aux parcs de loisirs, aux zoos privés et à la chasse. La chasse commerciale et la vente d’animaux sauvages pour la consommation constituent les principaux éléments du commerce de la viande de brousse. Cette pratique est très différente de la chasse de subsistance qui consiste à tuer des animaux pour nourrir une famille ou un village. Lorsque l’argent est en jeu, tout est permis. Les femelles sont même tuées avec leurs petits, ce qui revient à tuer la poule aux œufs d’or. Il s’agit d’un commerce non durable. Dans le bassin du Congo, en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, il constitue l’une des menaces les plus graves pour les chimpanzés et d’autres animaux menacés d’extinction qui mettra en péril la vie de nombreuses autres espèces.

Les années 1980 ont marqué le début de l’implantation de sociétés d’exploitation forestière étrangères en Afrique et celui du commerce de la viande de brousse. Même en pratiquant l’exploitation forestière durable, ces sociétés faisaient des trouées dans les forêts pour la construction de routes. Les chasseurs, voyageant dans les camions grumiers, ont ainsi pu pénétrer dans des zones jusqu’alors inaccessibles qui abritaient de nombreuses espèces, notamment des chimpanzés. Les routes étaient aussi construites pour faciliter l’exploitation minière et gazière. Les chasseurs campaient au bout de la route et, après des jours de chasse ou de piégeage, rentraient chez eux à bord des camions avec de la viande fumée ou séchée au soleil. D’autres restaient sur place et vendaient leurs produits aux employés des sociétés d’extraction. Pour de nombreux citadins africains aisés, la viande de brousse est un signe de distinction sociale prouvant qu’ils restent fidèles à leur culture. Parfois même, cette viande est acheminée vers des communautés africaines à l’étranger.

Diverses organisations tentent de contrôler et de prévenir de nombreuses façons ce commerce illégal. Des sociétés d’exploitation forestière, comme CBC, qui travaillent avec la Société pour la conservation de la vie sauvage dans le nord du Congo, ont ainsi donné l’ordre d’interdire le transport de la viande de brousse. Il est toutefois souvent difficile de faire appliquer ces règles. J’ai rencontré des chauffeurs qui ont été menacés s’ils refusaient de satisfaire aux demandes des chasseurs et les forces de police dans les zones rurales font souvent face à ce même problème.

Non seulement le commerce de la viande de brousse menace la vie des animaux sauvages, mais il comporte aussi des risques pour la santé humaine. La manipulation, le découpage et la cuisson de la viande provenant de certains animaux sauvages représentent un danger pour les êtres humains. On pense que le virus Ébola, qui a des conséquences dévastatrices dans de plus en plus de régions d’Afrique de l’Ouest, est transmis par des chauve-souris frugivores, initialement aux chimpanzés, aux gorilles et aux bonobos. Ces grands singes peuvent être infectés en mangeant des fruits contaminés par les fientes de chauves-souris et transmettre ensuite la maladie à l’homme. Le virus de l’immunodéficience humaine (VIH-1), qui cause le sida, dérive du virus de l’immunodéficience simienne (SIVcpz) transmis à l’homme par les chimpanzés (Pan troglodytes) d’Afrique centrale. L’origine du VIH-2 est le SIVsmm du macaque mangabey en Afrique de l’Ouest.

Il est possible que les gorilles (et peut-être d’autres primates) puissent être porteurs de maladies comme le virus spumeux simien, la varicelle, la tuberculose, la rougeole, la rubéole, la fièvre jaune et le pian. Les êtres humains ont contracté ces maladies et certains en sont morts. Les écureuils d’Afrique (l’Héliosciurus et le Funisciurus) semblent être le réservoir du virus de la variole du singe en République démocratique du Congo (RDC) et leur consommation comme viande de brousse peut constituer un mode très important de transmission de la maladie à l’homme. L’abattage, la cuisson et la consommation de viande de brousse représentent un risque sanitaire pour les populations de ces régions, ouvrant une porte par laquelle les maladies peuvent être transmises à l’homme, et parfois entraîner la mort.

Sur la base des indications ci-dessus, il est crucial que les organisations de conservation, notamment le Jane Goodall Institute (JGI), investissent massivement dans l’éducation, car les communautés locales sont sous-informées. Les populations urbaines, comme celles qui vivent dans la forêt, ne savent pas qu’il est illégal de tuer et de consommer les espèces menacées d’extinction, y compris les chimpanzés. En fait, la plupart n’ont aucune idée des animaux qui entrent dans cette catégorie ni des dommages graves et potentiellement irréversibles subis par l’écosystème.

Le JGI et d’autres organisations non gouvernementales (ONG) ont levé des fonds pour afficher des panneaux d’information et mener des initiatives de sensibilisation en RDC, comme le programme Roots & Shoots1 dans les écoles, et organisent des activités de sensibilisation pour les membres des communautés locales. Ces activités sont destinées à les amener à participer. Nombre de films, présentés à cette fin dans les langues locales, sont très efficaces pour transmettre le message. Établir une relation entre les communautés et les animaux vivant dans les habitats environnants est l’une des mesures les plus importantes que nous pouvons prendre pour lutter contre le commerce de la viande de brousse. Il est aussi important d’encourager les autorités gouvernementales à renforcer l’application de la loi et à éduquer leurs employés.

Un autre outil d’éducation est la création de sanctuaires pour les chimpanzés femelles, les orphelins et autres primates qui sont chassés pour leur viande. Lorsque les communautés locales, en particulier les enfants, visitent les sanctuaires accueillant les chimpanzés, elles sont impressionnées par les similarités entre l’homme et ces animaux. À la fin de la visite, nous les avons souvent entendus dire qu’ils ne mangeront plus jamais de viande de brousse. Lorsque les populations comprennent qu’il faut tenir compte de ces animaux, qu’ils ont des sentiments et une personnalité et, surtout, que le commerce de la viande de brousse est une pratique non durable, leur attitude change très vite. Tout est question d’éducation.

Il est aussi nécessaire d’offrir d’autres moyens pour que ces chasseurs puissent gagner leur vie. Dans le grand camp de réfugiés qui ont fui la violence dans l’est de la RDC, un chasseur a été convaincu par un jeune de 15 ans, membre du programme Roots & Shoots du JGI, d’abandonner la chasse d’animaux sauvages pour se consacrer à l’élevage de poulets, de canards et de pintades. Le résultat a été si prometteur qu’il a persuadé 75 autres chasseurs à suivre son exemple. Ces hommes sont rentrés en RDC pour débuter une nouvelle vie dans ce secteur de l’élevage.

L’écotourisme est un autre moyen d’améliorer la situation. L’installation de camps et de huttes dans les réserves d’animaux sauvages et l’organisation de visites dans les forêts pour les touristes créent des emplois pour les populations vivant autour des réserves et sont source de devises étrangères pour la région. Attirer les touristes contribue à comprendre l’importance de la vie sauvage. Nombreux sont ceux qui se souviendront de leurs safaris et de leur rencontre avec les animaux et qui seront alors davantage enclins à protéger la nature.

Il est clair qu’il est dans l’intérêt de l’humanité, des animaux et de l’environnement de tout faire pour mettre un terme au commerce illégal de la viande de brousse.  

Notes

1  Roots & Shoots est un programme environnemental et humanitaire du JGI destiné aux élèves de l’école maternelle à l’université (et de plus en plus pour les adultes). Son message principal est : Chacun de nous compte, chacun de nous a un rôle à jouer. Chaque groupe (qui peut être composé de quelques enfants ou d’une école) choisit trois types de projets différents pour faire de ce monde un monde meilleur – un projet pour la communauté humaine, un projet pour la communauté animale (y compris les animaux domestiques) et un projet pour l’environnement. Ce programme est aujourd’hui présent dans plus de 130 pays et compte environ 150 000 groupes actifs. Il a été créé en Tanzanie en 1991 et s’est développé rapidement, en particulier dans les pays en développement. Le nom est symbolique. Le plus grand arbre naît d’une petite graine. De petites racines se forment, puis une petite pousse, qui semble vulnérable et fragile, apparaît. Pourtant, il y a une force vitale si puissante que pour atteindre l’eau ces racines peuvent traverser la roche et, finalement, la contourner. Pour atteindre la lumière, les pousses peuvent se frayer un chemin dans les fissures d’un mur en brique et, finalement, le faire tomber…la roche et les murs sont les problèmes sociaux et environnementaux que nous, humains, causons à la planète. Le message est un message d’ESPOIR  – des centaines et des milliers de jeunes dans le monde peuvent briser les barrières et faire de cet endroit un monde meilleur pour toutes les créatures vivantes. 

 

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