Au cours des décennies passées, les entreprises ont commencé à réagir aux pressions sociétales croissantes en orientant leurs objectifs axés seulement sur la maximalisation du profit vers trois composantes de base, les personnes, la planète et le profit1. Depuis l’introduction de ce concept, les initiatives de durabilité centrées sur les personnes et la planète sont devenues des pratiques courantes parmi les entreprises du monde entier. Mais la migration est souvent négligée comme facteur dans la stratégie de pérennité d’une entreprise. Or, c’est une question vitale, car elle a des effets positifs sur les entreprises et pour que cette influence persiste, une prise de conscience et un engagement des chefs d’entreprise sont nécessaires. La migration offre des possibilités dans les trois composantes de base, par exemple, en créant une main-d’œuvre diverse et qualifiée, en encourageant l’innovation au-delà des frontières et en permettant de définir des stratégies mondiales intégrées dans le domaine de la durabilité environnementale.
Chacun de ces aspects peut, à son tour, renforcer la viabilité à long terme d’une entreprise et donc promouvoir le développement. Néanmoins, pour que l’entreprise exploite ce facteur et les autres contributions positives de la migration au développement durable, une collaboration intersectorielle doit être mise en place, engageant à la fois le secteur public et le secteur privé. La reconnaissance de la migration comme facteur important dans les Objectifs du Millénaire pour le développement pour l’après 2015 souligne son importance dans la lutte mondiale contre la pauvreté, mais les mesures à prendre pour créer un lien positif entre la migration et le développement durable demeurent ambiguës. Cet article a pour but de clarifier certaines questions essentielles concernant ce lien, soulignant à la fois les effets négatifs et positifs de la migration sur le développement dans les pays d’origine et les pays d’accueil. Suivant la ventilation des trois composantes de base, la figure 1 présente les défis et les opportunités de la migration, les flèches dirigées vers la gauche représentant les défis et celles dirigées vers la droite indiquant les opportunités. Cet article développera les questions figurant dans ce tableau, soulignant comment les entreprises peuvent tirer parti des opportunités et surmonter les défis tout en intégrant la migration dans leurs plans de viabilité.
LES PERSONNES
Tandis que la migration peut présenter des avantages significatifs pour le pays d’origine, par exemple, par le développement de partenariat entre les entreprises et les organisations du secteur public ou par l’augmentation de la main-d’œuvre qualifiée, ces opportunités sont souvent réalisées après le retour des migrants. À l’inverse, les défis posés par la migration ont lieu à la fois dans le pays d’origine et le pays d’accueil lorsque les migrants sont à l’étranger. Par exemple, dans les régions où il y a une vaste population de travailleurs migrants, comme dans la région du Golfe, où plus de 40 % de la main-d’œuvre est étrangère2, le risque d’exploitation est très élevé. De nombreux migrants s’acquittent de frais de recrutement exorbitants, connaissent des conditions de travail déplorables, n’ont ni congés de maladie ni de jours de congé et se font confisquer leurs papiers d’identité ou leurs documents de voyage. En plus des abus des droits de l’homme et des violations juridiques que ces actions peuvent présenter, elles affectent aussi considérablement les taux de participation et de rétention des travailleurs. En outre, ces pratiques nuisent aux relations des parties intéressées d’une entreprise si elles deviennent publiques. Ces exemples de conséquences négatives de la migration ont lieu dans un marché sous-réglementé, affectant à la fois les droits et le développement.
Pour rendre les pratiques des entreprises plus durables, les employeurs peuvent commencer par supprimer les intermédiaires et limiter l’externalisation des contrats de recrutement. L’élimination de cette étape spécifique dans la chaîne d’approvisionnement responsabilise davantage les entreprises, ce qui augmente la pression pour une plus grande transparence et de meilleures pratiques en matière de main-d’œuvre tout en encourageant les gouvernements à renforcer les réglementations. En outre, les entreprises peuvent mettre en place des programmes afin de couvrir d’autres frais de migration, comme les frais de visa et de passeports. Il faut certes assumer des frais initiaux, mais ils porteront leurs fruits sur le long terme en encourageant un environnement propice, en augmentant le taux de rétention des travailleurs et en créant des opportunités en montrant une image plus positive de l’entreprise et un modèle commercial en évolution. Ces mesures peuvent avoir des répercussions positives sur les activités multinationales d’une entreprise, les études indiquant que la manière dont les employés perçoivent une entreprise citoyenne favorise l’identification de l’organisation et augmente la confiance, ce qui accroît la participation des employés et leurs performances au travail3.
Cependant, les stratégies à long terme sont parfois difficiles à mettre en œuvre, car la migration est souvent à court terme, par choix ou par nécessité. De nombreux pays choisissent la migration temporaire ou circulaire, généralement pour pallier les pénuries de main-d’œuvre spécifiques tout en essayant d’éviter la concurrence dans d’autres secteurs du marché du travail. Bien que ces programmes existent depuis des décennies, certaines variations tentent de prendre en compte l’impact de la migration sur la société des pays d’origine, en particulier le phénomène de l’exode massif des travailleurs éduqués et qualifiés dû à un manque d’opportunités dans un pays donné ou à des situations hostiles. En France, par exemple, la carte « compétences et talents, un programme à court terme crée en 2006, encourage l’immigration des travailleurs très qualifiés tout en stipulant qu’ils doivent retourner dans leur pays d’origine après au maximum 6 ans4. Ce programme a été présenté comme un moyen de stimuler l’innovation et le progrès en France tout en encourageant le retour des talents dans le pays d’origine des migrants, créant ainsi un cycle de migration plus durable.
Avec la mise en place de ce type de législation, le secteur privé des pays d’origine peut créer des systèmes de soutien aux migrants lorsqu’ils retournent dans leur pays, créant des plates-formes pour l’application directe des connaissances ou de la formation acquises. Cela peut avoir lieu, par exemple, par le biais d’instituts de recherche, d’hôpitaux ou d’universités associés ainsi que par la création de filiales locales des entreprises où les migrants peuvent accéder à des postes plus élevés. Le cadre créé à Taiwan à la fin des années 1980 pour inciter les migrants à retourner dans leur pays est l’exemple le plus réussi de ce système, avec un taux de retour de 33 % en 2003 par rapport à 8 % en 19795. Si les solides réseaux des diasporas et les subventions accordées à l’éducation ne sont pas considérés comme les seules circonstances atténuantes pour encourager le retour des migrants, leur impact ne peut être négligé. L’incitation, dans ce cas, est venue des secteurs privé et public, en soulignant l’importance d’une collaboration concertée afin d’examiner la question de la migration dans le cadre du développement durable.
LA PLANÈTE
Dans le domaine de l’environnement, la collaboration est également nécessaire, car la viabilité écologique est une question qui nous concerne tous. La consommation galopante, le nombre croissant d’événements climatiques extrêmes, les sécheresses et une multitude d’autres changements liés au climat sont des facteurs qui influent sur le développement durable et les modèles migratoires. On estime que d’ici à 2050, plus de 200 millions de personnes migreront volontairement ou seront déplacées définitivement en raison d’événements liés au climat6. Ce mouvement important de populations peut avoir des effets néfastes sur les pays d’origine et les pays d’accueil, mais les entreprises peuvent contribuer de manière positive en adoptant, entre autres, des mesures d’adaptation au changement climatique à long terme. Les catastrophes environnementales ont souvent les conséquences les plus graves dans les pays en développement qui représentent la majorité des pays d’origine, en raison de leur situation géographique ainsi que du manque d’infrastructures et de ressources. Des efforts d’adaptation de portée régionale peuvent permettre de réduire le nombre de victimes et les dommages causés à l’environnement, comme la Planning for Resilience in East Africa par le biais du programme Policy, Adaptation, Research and Economic Development, dirigé par l’organisation à but lucratif Global Climate Adaptation Partnership (GCAP)7. Cette initiative et d’autres intègrent les facteurs environnementaux dans le développement rapide qui a lieu dans de nombreuses régions du monde – dont le moteur est en partie la migration –, ce qui crée une croissance plus durable en sauvant à la fois les moyens de subsistance et les écosystèmes. En outre, le GCAP est l’exemple d’une entreprise qui travaille avec le secteur public ainsi qu’aux niveaux local, régional et mondial afin de relever les défis posés par les liens entre l’environnement, le développement et la migration.
Un autre exemple de cette collaboration se retrouve dans la Formation transdisciplinaire pour l’efficacité des ressources et l’adaptation au changement climatique en Afrique. Ce programme international de mobilité universitaire offre à la fois un soutien aux étudiants et aux professeurs dont les travaux de recherche portent sur l’adaptation au changement climatique et l’appauvrissement des ressources naturelles8. Il permet aux entreprises de tirer parti des innovations offertes par une main-d’œuvre très qualifiée, incorporant directement les résultats tirés de la recherche aux programmes de développement durable. En outre, ce type de programmes encourage le développement au-delà des frontières, car les migrants apportent leur savoir-faire dans l’économie du pays d’accueil, et la mise en œuvre des mesures d’adaptation aux changements climatiques et d’atténuation de leurs effets encourage le développement durable à long terme dans le pays d’origine.
En intégrant la migration dans leurs plans d’action, les entreprises créent un modèle pour les programmes futurs, soulignant le potentiel positif du lien entre la migration et le développement. Un exemple différent de migration est le programme relatif au visa EB-5 des États-Unis qui offre un statut de résident permanent aux personnes qui investissent 500 000 dollars (ou dans certains cas 1 million de dollars) dans l’économie américaine. Pour faciliter ce processus, des centres d’investissement régionaux ont été créés pour allouer des fonds des investisseurs à des projets locaux. Si un faible pourcentage de ces centres est déjà centré sur le développement durable, ce nombre augmente alors que des villes comme Austin (Texas) essaient d’attirer tous les fonds dans leur région pour des projets verts9. Un exemple semblable, mais plus direct, existe au Panama, où un achat d’au moins cinq hectares de terres affectés à un projet de reboisement gouvernemental garantit à l’investisseur le statut de résident permanent10. Ces programmes encouragent la migration ciblée, stimulent les économies locales et offrent une plate-forme pour un investissement durable, respectueux de l’environnement.
LE PROFIT
Lors des débats sur le lien entre migration et développement durable, les deux éléments personnes et planète des trois composantes de base sont ceux qui offrent les meilleures possibilités tout en présentant aussi les défis les plus urgents. Si les profits créés par ce lien ne sont pas nécessairement directs, ils sont importants à condition de voir les choses sous un autre angle et de considérer les exemples à long terme et localisés. Par exemple, les transferts de fonds comme facteur du développement durable sont peut-être l’un des éléments les plus récents de ce débat alors qu’ils sont d’une ampleur colossale, en particulier pour les pays ayant des niveaux élevés d’exode. En 2012 seulement, les transferts de fonds mondiaux vers les pays en développement représentaient environ 401 milliards de dollars, selon la Banque mondiale, soit plus du triple de l’aide publique au développement.
Pour les migrants, la réduction du coût des transferts de fonds peut signifier la différence entre l’envoi d’une somme d’argent suffisante pour subvenir aux besoins de base de leur famille et la possibilité d’investir. En 2008, le G20 s’est engagé à réduire le coût global moyen des envois d’argent de 5 %, mais cet objectif n’a pas encore été satisfait11. Une baisse des coûts de transferts de fonds offre aux pays en développement une plus grande chance de bénéficier de l’abaissement des seuils d’endettement. Cela permet aussi d’émettre un plus grand nombre d’obligations ou de titres adossés à des transferts de fonds destinés à la diaspora. Alors qu’un exode massif peut engendrer une pénurie de travailleurs qualifiés, les entreprises locales, avec l’aide des transferts de fonds, des obligations et des prêts participent à l’émancipation économique de ceux qui sont restés dans le pays d’origine. Le développement qui en découle peut offrir une base au retour des migrants, encourageant un engagement plus soutenu des diasporas et créant des avantages durables à long terme.
Dans les pays d’origine, la migration offre des possibilités nombreuses et diverses pour le développement durable. Aux États-Unis ou en Allemagne, les booms économiques des dernières décennies ont été possibles en partie grâce à la main-d’œuvre étrangère. Si certains craignent que les niveaux d’immigration élevés engendrent l’inflation, ce point de vue a souvent été contesté, en particulier parce que la réglementation progressive peut permettre d’assurer une croissance stable au sein du marché. Dans les régions qui connaissent actuellement une forte croissance économique, comme les pays du Golfe, la Chine et l’Inde, le secteur privé doit voir au-delà du profit à court terme et accorder une plus grande importance aux questions environnementales et sociales afin de générer des résultats durables. S’il est vrai que les changements ne peuvent pas se faire du jour au lendemain, des organisations comme la Fondation du Qatar est un pas dans la bonne direction. Ce groupe, créé par l’émir d’une nation où 94 % de la main-d’œuvre est étrangère, offre certaines réformes comme le droit à des jours de congé et l’accès à des machines à laver12. Ces petits avantages, apparemment anodins, peuvent avoir des conséquences importantes pour les migrants. S’ils sont mis en œuvre, ils permettent aux entreprises d’être placées sur un pied d’égalité et de prendre part à la concurrence existante sur une base plus durable.
CONCLUSION
Bien que la migration soit souvent placée en tête des débats portant sur la politique publique, son rôle comme composante du développement durable est relativement nouveau.
Les modèles et les types migratoires varient considérablement, mais quelle que soit la destination ou la description, chaque migrant devrait être considéré comme un vecteur potentiel du développement à la fois dans le pays d’origine et dans le pays d’accueil. En utilisant les trois composantes de base comme tremplin à l’intégration des questions migratoires dans les programmes de développement durable, le secteur privé peut définir les diverses façons dont les migrants peuvent avoir, et ont déjà, une influence sur les entreprises. On trouvera ci-après quelques suggestions sur la manière dont le secteur privé peut tirer parti de son influence afin de faire de la migration une opportunité pour le développement au lieu d’un défi :
Faire entendre sa voix – inciter le secteur public à créer une politique de l’immigration qui prenne en compte à la fois le pays d’origine et le pays d’accueil tout en se concentrant sur le développement durable.
Exploiter les opportunités internationales – faire appel aux programmes de migration cyclique et de mobilité pour créer des plates-formes pour la formation, le transfert des qualifications et l’innovation intersectorielle.
Reconnaître l’importance des réseaux – exploiter les possibilités créées par les réseaux de diaspora à la fois dans les pays d’origine et les pays d’accueil.
Se concentrer sur le long terme – incorporer les innombrables questions présentées par la migration mondiale croissante et éviter les choix commerciaux à court terme, conscients que les coûts initiaux peuvent engendrer des rendements durables.
Notes
1 John Elkington. « Towards The Sustainable Corporation: Win-Win-Win Business Strategies For Sustainable Development. » California Management Review, (California, 1994), pp. 90-100.
2 International Business Leaders Forum. Business and Migration: From Risk to Opportunity. (Londres, 2010).
3 CB Bhattacharya, Sankar Sen, Daniel Korschun. Leveraging Corporate Responsibility: The Stakeholder Route to Maximizing Business and Social Value. (Cambridge, Cambridge University Press, 2011).
4 Dovelyn Agunias. « Linking Temporary Worker Schemes With Development. » Migration Information Source (Migration policy Institute, 2007).
5 Kevin O’Neil. « Brain drain and gain: The Case of Taiwan.” Migration Information Source, (Migration Policy Institute, 2003).
6 Conférence des Nations Unies sur le développement durable. « Migration et développement durable. » documents d’information n° 15 de Rio+20, (Secrétariat de l’UNCSD, 2012), pp. 1-7.
7 Global Climate Adaptation Partnership. disponible à http://www.climate-adaptation.cc/ consulté le 29 août 2013).
8 Maggi w.H. Leung. « Unraveling the Skilled Mobility for Sustainable Development Mantra: An Analysis of China-EU Academic Mobility. » Sustainability 5, no. 6: 2644-2663. disponible à http://www.mdpi.com/2071-1050/5/6/2644 (consulté le 29 août 2013).
9 « Austin To Create Green Jobs Through The Eb-5 Visa Program. » (Eb-5Blog, 17 Janvier 2013). Disponible A Http://Blogs.Ilw.Com/Entry.Php?4722-Austin-To-Create-Green-Jobs-Through-The-Eb-5-Visa-Program (Consulté Le 29 Août 2013).
10 Panama Reforestation visa (2013). disponible à http://panama-immigration-services.com/panama-reforestation-visa/ (consulté le 29 août 2013).
11 Banque mondiale, Migration and Development Brief (2013).
12 « Forget about rights. » The Economist, (10 août 2013) p. 29.
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