Amorce historique de la Somalie vers la paix et la stabilité

Une étape décisive pour les nouveaux dirigeants somaliens
Afrique Renouveau: 
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Two students from Mogadishu University using a laptop for their studiesDeux étudiantes de l’Université de Mogadiscio. Après des dizaines d’années de guerre, de nombreux Somaliens reprennent maintenant une vie normale.
Photo: Panos / Sven Torfinn

Le 16 mars dernier, l’atterrissage d’un vol de la Turkish Airlines à l’aéroport international d’Aden Adde situé près de la capitale somalienne, Mogadiscio, a marqué un renouveau. Pour la première fois en 20 ans, un avion de ligne en provenance d’Europe avait fait le voyage jusqu’à cette capitale considérée comme l’une des plus instables de la région. Aujourd’hui, six mois après, le pays dispose d’un parlement, d’une constitution provisoire, d’un nouveau président et d’un premier ministre.

Jadis qualifiée de « ville la plus dangereuse du monde », Mogadiscio déborde à présent d’activité. Comme l’expliquait récemment à des journalistes réunis à Nairobi le Représentant spécial de l’ONU pour la Somalie, Augustine Mahiga, les rues de Mogadiscio grouillent aujourd’hui de gens et de voitures et le bruit des marteaux-piqueurs a remplacé celui des coups de feu. Lors de la première visite du Représentant spécial en 2010, Mogadiscio était une ville fantôme. Les seuls véhicules qu'on voyait sur les routes étaient des camions militaires avec parfois, tout au plus, une charrette tirée par un âne. « Il n'y avait pas un seul immeuble sans impact de balles et la plupart avaient été détruits. » Pendant sa rencontre de plusieurs heures avec un dirigeant somalien, « tout ce qu'on entendait, c'était le bruit des armes à feu, des armes de tous calibres, armes légères, armes lourdes – et des explosions répétées, assourdissantes… » 

Mogadiscio a été libérée du joug des milices Al-Shabaab au mois d’août 2011. Les milices avaient alors été chassées par les forces du gouvernement fédéral de transition somalien aidé des quelque 9 000 soldats de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM). Des dizaines de milliers de personnes furent déplacées par les combats, pendant que les insurgés étaient repoussés vers le sud et le centre de la Somalie. Au même moment, la famine se propageait rapidement dans tout le pays où, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), quelque 3,8 millions de personnes avaient besoin d’une aide d’urgence. La décision des Al-Shabaab d'interdire à plusieurs organisations humanitaires l'accès aux régions toujours sous leur contrôle a contribué à leur impopularité. 

Déjà affaiblies, les milices Al-Shabaab ont, début octobre, perdu une autre ville stratégique, Kismayo, suite à une autre offensive de l’AMISOM et des forces du gouvernement somalien. Ces cinq dernières années, les rebelles dépendaient de cette ville portuaire du sud de la Somalie pour se ravitailler et pour exporter du charbon de bois. Les revenus qu’ils en tiraient leur permettaient de financer leurs opérations militaires. La prise de Kismayo a donc représenté un revers important pour les milices, qui entretiennent en outre des liens avec Al-Qaida. 

Un vote pour le changement

C’est, de l’avis de nombreux observateurs, un plan d’action soutenu par l’ONU – la « feuille de route pour achever la transition en Somalie » – qui a en grande partie permis de mettre fin à huit ans d'impasse politique dans ce pays. La feuille de route énonçait les mesures prioritaires à prendre pour achever le processus de transition avant le 20 août 2012 et rétablir la stabilité dans l'ensemble du pays. Après la dissolution du gouvernement fédéral de transition mis en place en 2004, des négociations politiques tendues se sont tenues entre différents acteurs politiques somaliens en vue de l'adoption d'une constitution provisoire, de l'élection d'un nouveau parlement et de la désignation d'un nouveau président et d'un premier ministre. Certains membres de la classe politique étaient déterminés à maintenir le statu quo afin de se maintenir à leurs fonctions. Mais les pressions du Conseil de sécurité de l’ONU, qui menaçait de prendre des « mesures sévères » contre les « obstructions répétées », ont fini par aboutir.

Pour la première fois depuis la chute du gouvernement de Mohammed Siad Barre en 1991, un nouveau parlement fédéral a donc été choisi. Comme les conditions de sécurité ne permettaient toujours pas l'organisation d'élections législatives, 135 chefs traditionnels appartenant à différents clans ou venus de différentes régions se sont réunis à Mogadiscio pour élire à bulletin secret les 275 députés –  dont des femmes – au parlement. Les chefs traditionnels somaliens sont des dirigeants influents nommés à vie par leurs communautés.   

Repainting an historical arch inMogadishuUne arche historique est repeinte à Mogadiscio. Les travaux de reconstruction de la capitale ont commencé.
Photo: Panos / Sven Torfinn

Cette approche, explique Augustine Mahiga, a permis de donner une « légitimité » au processus. Mais pour l'International Crisis Group, un centre de réflexion de Bruxelles, ce processus de sélection « antidémocratique » a été entaché « d'un niveau d'interférence politique, de corruption et d'intimidation sans précédent ».

L'envoyé spécial des Nations Unies avait demandé aux chefs traditionnels de recourir au scrutin secret. « Entre vous et l'urne, Dieu seul est juge », leur avait-il dit. Les nouveaux législateurs ont, semble-t-il, pris à cœur ces recommandations, et surpris la plupart des Somaliens en votant pour de nouveaux dirigeants. Ils ont ainsi nommé le professeur Mohamed Oswan Jawari, juriste ayant à son actif une longue carrière dans la fonction publique, à la présidence du parlement. Le 10 septembre, ils ont aussi élu un nouveau venu en politique, Hassan Sheikh Mahmud, à la magistrature suprême, rompant avec le passé et en particulier avec l'ancien président, Sharif Sheikh Ahmed, habitué de la scène politique somalienne et ancien chef de l'Union des tribunaux islamiques, dont les milices Al-Shabaab étaient issues. A  l'opposé, M. Mahmud était un universitaire et un militant dont la carrière politique n'avait commencé qu'un an auparavant, avec le lancement de son Parti pour la paix et le développement. À son tour, le Président Mahmud a choisi comme Premier Ministre Abdi Farah Shirdon, économiste et homme d'affaires qui s'est engagé à combattre la corruption et le népotisme. 

Plus récemment encore, M. Shirdon a nommé Fauzia Yusuf Haji Adan au poste de vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères – la première femme à accéder à de telles fonctions en Somalie.

Pour Abdul Sharif, journaliste et analyste américain d'origine somalienne basé dans le Minnesota (États-Unis), ce résultat est une très bonne surprise. « Les Somaliens ont fait un grand pas sur le chemin de la prospérité. Nombreux étaient ceux qui pensaient que le gouvernement de transition ne prendrait jamais fin. Le peuple Somalien leur a donné tort. »

Climat propice aux affaires

Pour le Président Mahmud, qui a survécu à un attentat suicide deux jours à peine après sa prise de fonction, la priorité est claire : « Sécurité, sécurité, sécurité ». Même si les milices Al-Shabaab ont battu en retraite, elles restent une menace autour de Mogadiscio, ou dans la ville récemment libérée de Kismayo, et dans d'autres régions du sud et du centre de la Somalie.  

Abdirashid Duale, directeur exécutif de Dahabshiil, la plus grande entreprise de transfert d'argent de la Corne de l'Afrique, ne sait que trop bien ce qu'il en coûte de faire des affaires en Somalie. Après vingt ans passés au service des habitants de Mogadiscio, ses bureaux n'ont pas été épargnés par la violence. En 2009, une attaque des Al-Shabaab a coûté la vie à plusieurs de ses employés, l'obligeant à fermer certains de ses établissements. Mais les 29 officines de son entreprise qui sont encore ouvertes assurent un service essentiel à beaucoup d’habitants de Mogadiscio.

Ces attaques n'ont pour l'instant pas nui au boom économique de la capitale somalienne. Comme l'a indiqué Abdirashid Duale à Afrique Renouveau, Dahabshiil a vu ses transactions à Mogadiscio progresser de 20 % ces derniers mois, alors que le shilling somalien s'est renforcé face au dollar. « Nous constatons que certains de nos clients reconstruisent et que la demande d’immeubles à usage locatif est forte, en particulier pour les locaux professionnels. » Abdirashid Duale note aussi qu'il y a désormais des vols quotidiens à destination de Mogadiscio remplis de membres de la diaspora somalienne qui rentrent dans leur pays d'origine pour y investir.

Dans le Minnesota, Abdul Sharif est impatient de retrouver sa grand-mère qui vit à Hamarweyme, un quartier relativement calme de Mogadiscio. « La Somalie traverse des transformations majeures, les premières depuis la guerre de 1991. Il faut donner plus de chance à ce gouvernement et attendre de voir ce qu'il va faire, au lieu de critiquer. » 

Installing a sign at one of the firstcommercial banks to reopen in MogadishuInstallation d’une enseigne de l’une des premières banques commerciales à rouvrir à Mogadiscio.
Photo: Panos / Sven Torfinn

Renforcer la sécurité

La plupart des personnes qui souhaitent voir s'installer la paix en Somalie s'accordent sur la nécessité de réformer et renforcer les forces de sécurité. L'Union africaine (UA) fait actuellement pression sur le Conseil de sécurité de l’ONU pour qu'il lève son embargo sur les armes à l’égard de la Somalie, tout en le maintenant pour les acteurs non-étatiques. L'UA demande aussi le renforcement des mesures de soutien à la Somalie, ainsi qu'une aide permettant de financer le déploiement intégral des effectifs militaires prévus de l'AMISOM, soit 12 000 hommes. 

Le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, est convenu avec le Président Mahmud de la mise en œuvre d'activités de consolidation de la paix. Ban Ki-moon souhaite que l’ONU établisse une « forte présence » en Somalie, autrement dit que tous les organismes, fonds et programmes des Nations Unies concernés – qui pour la plupart opèrent actuellement depuis le Kenya voisin – s'installent en Somalie d'ici à janvier 2013.   

Le rétablissement des services de base tels que l'eau, l'éducation ou la santé est aussi indispensable à la réussite du nouveau gouvernement. C'est ce qu'explique Maxamed Ibrahim, étudiant en développement international à l'Université du Vermont (États-Unis). Maxamed Ibrahim vient de Bardera, une ville essentiellement agricole proche du port de Kismayo. Il a quitté la Somalie en 1995 et n'est plus rentré depuis.  Il ne cache pas son scepticisme quant à l'avenir du pays. Les guerres de clans, la corruption, les problèmes de sécurité et les conséquences de la famine – tous ces problèmes ont été hérités du gouvernement précédent. « Personne ne parle de réformer l'armée, ni de payer des impôts… Le gouvernement a-t-il l'argent nécessaire pour financer tous ces projets ? De son côté, l'AMISOM ne parle que de ses succès militaires. Mais que fait l'AMISOM une fois qu'une ville est prise ? Personne ne parle vraiment de ces questions. Les soldats de l'UA sont déjà déployés au maximum de leurs capacités et le Gouvernement ne dit rien des services de base. Les gens se tourneront vers les Al-Shabaab pour avoir accès à ces services et vivre en sécurité si le Gouvernement ne le leur permet pas. » 

En janvier 2012 on estimait à 184 000 le nombre de personnes déplacées vivant à Mogadiscio, selon Russell Geekie de l'OCHA. Un nouveau décompte qui devrait être publié dans les semaines à venir porte ce chiffre à 200 000 personnes. Pour le Gouvernement, le défi le plus immédiat à relever est de mettre en place une administration locale et régionale, et d'instaurer la justice et l'état de droit. Une fois cet objectif atteint, le Gouvernement sera plus à même de répondre aux attentes des populations locales. 

Pour l'heure, les Somaliens « en ont assez des groupes comme les Al-Shabaab », affirme Maxamed Ibrahim. Tant qu’ils garderont le contrôle des efforts de stabilisation à venir, estime-t-il, ils feront preuve de « tolérance » et donneront du temps au nouveau gouvernement pour résoudre des problèmes qui ne datent pas d'hier.