Il n’y a pas de sécurité hydrique sans terres saines. Interview exclusive de Dr Birguy Lamizana Diallo, de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) publiée par Afrique renouveau https://africarenewal.un.org/fr/infocus/changement-climatique
À l’approche de la Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026, la réunion préparatoire tenue à Dakar, au Sénégal, a marqué une étape décisive pour remettre l’eau au cœur de l’agenda mondial. En marge de cette rencontre, Africa Renouveau s’est entretenu avec la Dr Birguy Lamizana Diallo, Cheffe de l’Unité Politiques globales, plaidoyer et coopération régionale à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD).
L’eau doit être disponible pour toutes les populations, mais aussi gérée de manière durable. Comment relever ce défi alors que la ressource est limitée ?
Il n’y a pas de vie sans eau. C’est la première chose que nous touchons chaque matin, dans nos pratiques quotidiennes, culturelles et religieuses. Il n’existe pas d’activité « sèche ». Mais l’eau est une ressource finie, qui circule dans un cycle fermé. Nous devons donc apprendre à la gérer durablement.
La durabilité, c’est fournir de l’eau en quantité et en qualité suffisantes, tout en l’utilisant efficacement. Cela concerne l’agriculture, par exemple à travers des techniques d’irrigation plus précises, mais aussi l’industrie, les villes, la gestion des eaux usées et leur réutilisation. L’Objectif de développement durable 6 a eu le mérite, pour la première fois, de prendre en compte toutes ces dimensions : l’accès, la qualité, la gestion des eaux usées, l’efficacité et la protection des écosystèmes.
La réunion préparatoire de Dakar a permis d’examiner l’ODD 6 dans toute sa complexité et de réfléchir à la manière dont les politiques publiques, les technologies et les différents acteurs, y compris le secteur privé, peuvent pleinement jouer leur rôle.
Quelle contribution spécifique l’UNCCD apporte-t-elle au débat mondial sur l’eau ?
L’UNCCD est parfois perçue comme la plus discrète des Conventions de Rio, mais elle joue un rôle fondamental. Il n’y a pas de biodiversité florissante sans terres restaurées, ni de résilience climatique sans sols capables de stocker l’eau et le carbone.
Notre mandat est de restaurer les terres dégradées et de soutenir les pays dans l’atteinte de la neutralité en matière de dégradation des terres. Sur 197 Parties, la majorité s’est engagée dans cette voie. La sécurité hydrique, la réduction des risques de catastrophes et la prévention des conflits liés aux ressources dépendent directement de la santé des terres.
La réunion préparatoire de Dakar a été essentielle pour souligner ce lien indissociable entre gestion durable de l’eau et gestion durable des terres, en vue de la Conférence des Nations Unies sur l’eau, plus tard dans l’année, à Abu Dhabi.

Le financement reste un obstacle majeur, notamment dans les pays les plus vulnérables. Comment dépasser cette contrainte ?
Aujourd’hui, le secteur privé ne contribue qu’à environ 2 pour cent du financement du secteur de l’eau, et à environ 6 pour cent pour la restauration des terres. C’est insuffisant. Les États ne peuvent pas tout faire seuls. Il faut mobiliser tous les acteurs et montrer que restaurer les terres et protéger l’eau n’est pas seulement une charge, mais aussi une opportunité économique.
La restauration des terres, par exemple, peut constituer un véritable modèle économique si les conditions sont réunies et si les risques sont partagés. Les banques multilatérales de développement ont un rôle clé à jouer pour réduire les risques et encourager l’investissement privé. Eau et terres sont indissociables : l’eau coule sur la terre, et il n’y a pas d’eau de qualité sans des terres saines couvertes de végétation.
Comment les peuples autochtones et les communautés locales peuvent-ils être pleinement intégrés aux processus décisionnels sur l’eau ?
Ces communautés détiennent des savoirs traditionnels et ancestraux précieux. Elles connaissent les cycles de l’eau, les zones inondables et les rythmes des crues et des sécheresses. Dans des régions comme le delta intérieur du Niger, ces connaissances ont permis pendant des siècles de vivre en équilibre avec l’environnement.
À la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification, nous avons progressivement institutionnalisé cette participation, notamment à travers des caucus dédiés aux femmes, aux communautés locales et aux jeunes. Des techniques comme le zaï ou les demi-lunes, largement utilisées en Afrique de l’Ouest, montrent que ces savoir-faire fonctionnent. Les scientifiques viennent ensuite en expliquer les mécanismes, mais l’innovation vient souvent du terrain.
On ne peut pas avancer vers une gestion durable de l’eau et des terres sans écouter et intégrer ces voix.

Vous êtes reconnue comme une professionnelle de terrain au parcours exceptionnel, passée de la recherche scientifique à la coordination de grands programmes internationaux. Comment cette trajectoire influence-t-elle votre approche des questions d’eau et de terres ?
Mon parcours est effectivement ancré dans plusieurs disciplines, et surtout dans une longue expérience de terrain et de dialogue entre science, politiques publiques et communautés locales.
Cette trajectoire m’a permis de comprendre à la fois la dimension verticale, la formation des sols, des roches, des nappes et des ressources souterraines, et la dimension horizontale et multidimensionnelle des écosystèmes, faite d’interactions, de symbioses et de liens entre le vivant, l’eau et la terre. On pense souvent que certaines composantes sont inanimées, mais en réalité, il y a une vie extraordinaire dans les sols et les systèmes hydriques.
J’ai travaillé comme géologue dans les mines, sur l’exploration des ressources, puis comme ingénieure sur des barrages, des périmètres irrigués et des forages. Ensuite, mon travail sur les zones humides a été un tournant. Il m’a permis de travailler dans le parc national du Djoudj, le delta du Saloum, le long du fleuve Sénégal, jusqu’au parc national du Diawling et au Parc national du Banc d’Arguin en Mauritanie, mais aussi au Cameroun, au Mali et dans le delta intérieur du Niger. Là, j’ai compris à quel point ces écosystèmes sont essentiels, non seulement pour la faune et la flore, mais aussi pour les communautés qui en dépendent.
Tout cela forge une approche interdisciplinaire et profondément humaine. Quand on dialogue avec les populations, les praticiens, les scientifiques ou les décideurs, on apprend à se mettre à la place de l’autre. Cette capacité est essentielle pour concevoir des politiques efficaces de gestion de l’eau et des terres.
Birguy Lamizana Diallo est Cheffe de l’Unité Politiques globales, plaidoyer et coopération régionale (GPARC) à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD). Ingénieure de formation, géologue et docteure en écologie des eaux douces, elle cumule plus de 30 ans d’expérience dans la gestion de l’eau, la restauration des terres et la protection des écosystèmes en Afrique et ailleurs.



