31 march 2026

Oumou Diallo, jeune activiste de Kédougou, est venue au Village de l’Égalité le lundi 30 mars avec un objectif clair : comprendre ses droits et partager ce qu’elle a appris. Elle en est repartie avec quelque chose qu’elle n’attendait pas.

« Le procureur, il a vraiment insisté là-dessus. Tout attouchement qui n’est pas consenti peut être considéré comme un viol. J’ai le droit, c’est mon corps, il m’appartient, j’ai le droit de dire non », a-t-elle raconté. « Ça, ça m’a beaucoup intéressée. »

Oumou faisait partie des centaines de femmes et de filles qui ont rempli le Centre de formation professionnelle de Kédougou pour le Village de l’Égalité, une initiative d’une journée du système des Nations Unies au Sénégal offrant des consultations juridiques gratuites, des écoutes confidentielles et des informations sur les droits aux femmes, aux filles et à l’ensemble de la communauté dans la seule région minière du pays.

Organisé par ONU Femmes et l’UNFPA avec le soutien d’Affaires mondiales Canada et d’organisations locales de la société civile, l’événement s’est tenu dans le cadre du Mois de la Femme 2026 au Sénégal, sous le thème « Droits. Justice. Action. Pour TOUTES les femmes et les filles. »

Il proposait des services d’orientation et un forum thématique sur les droits des femmes et l’accès à la justice, le tout sous un même toit, dans une région où ces services sont souvent hors de portée.

L’événement a également rassemblé un large éventail d’acteurs communautaires, notamment des femmes, des filles, des hommes, des jeunes, des chefs de village et de quartier, des autorités locales, des acteurs de la justice, des organisations de la société civile, ainsi que des leaders religieux et traditionnels.

La caravane du Village de l’Égalité a désormais fait étape dans trois localités, Ziguinchor, Kolda et Kédougou, en réunissant environ 150 participants à Ziguinchor, environ 300 à Kolda et environ 280 à Kédougou.

Des participantes et participants assistent au Village de l’Égalité à Kédougou, consacré aux droits des femmes, à l’accès à la justice et aux services d’appui disponibles. ©Astrid Chitou/ONU Femmes

Une région d’opportunités et de vulnérabilités

Kédougou est la seule région minière du Sénégal, abritant des sites d’orpaillage artisanal qui attirent des travailleurs de tout le continent. Plus de 16 nationalités sont présentes sur les sites, et la région accueille plus de 30 000 ressortissants étrangers travaillant dans les zones minières, selon les organisations locales de la société civile.

« Les violences basées sur le genre s’accentuent » avec le brassage des cultures, a souligné Aliou Bakhoum, chef d’antenne de l’ONG La Lumière à Kédougou. L’enquête VBG de 2024 a mis en évidence un taux de prévalence de 21,4 pour cent dans la région.

C’est dans ce contexte que le Village de l’Égalité a fait de Kédougou sa troisième étape, après Ziguinchor et Kolda.

Une participante reçoit un accompagnement confidentiel lors d’une consultation individuelle au Village de l’Égalité à Kédougou. ©Astrid Chitou/ONU Femmes

Derrière les guichets de services

Au coeur de l’événement se trouvaient les prestataires de services qui ont reçu les femmes tout au long de la journée, répondant à des questions que beaucoup n’avaient jamais osé poser.

Marième Diarra Traoré, juriste à l’Association des juristes sénégalaises (AJS), dirige la boutique de droits de Kédougou, ouverte en juin 2025. Elle a décrit l’éventail de l’appui disponible : rédaction de plaintes et de mémoires judiciaires, commission d’avocats sans frais, et accès à des fonds pour les certificats médicaux et la prise en charge psychosociale.

« C’est une justice de proximité », a-t-elle déclaré. « Dans nos boutiques, nous faisons tout ce qui est aspect juridico-judiciaire. Tout ce qui est rédaction d’actes, que ce soit des requêtes, que ce soit des plaintes, que ce soit des mémoires ou conclusions. Et aussi pour certaines victimes qui ont besoin d’être accompagnées par un avocat, nous les commettons d’office en avocat, sans frais pour elles. »

Elle a expliqué que les femmes et les membres de la communauté venus demander conseil avaient soulevé des préoccupations concrètes du quotidien, principalement liées à l’état civil, à l’héritage et à l’accès à la terre, ainsi qu’aux différends successoraux, au mariage, au divorce, à la garde d’enfants et aux violences basées sur le genre.

Mais Mme Traoré n’a pas caché les obstacles qui empêchent les femmes de chercher de l’aide. « Bon nombre de femmes qui viennent nous voir pour nous exposer leur situation, elles ont toujours cette peur qui est là derrière. Elles veulent être aidées, mais elles ont peur. Qu’est-ce qu’on va dire ? Qu’est-ce que la famille va dire ? » a-t-elle confié. « Si elle n’est pas consciente qu’elle est un être humain tout comme l’homme, qu’elle a des droits qui doivent être respectés, ce sera très difficile. »
    
Elle a exhorté les femmes de la région à se manifester, soulignant que tous les services sont gratuits, confidentiels et ouverts à tous. « Nous ne jugeons pas. Nous ne faisons que dire le droit, essayer d’orienter les gens. »

M. Bakhoum de La Lumière a insisté sur l’importance de connecter les femmes à l’ensemble de la chaîne d’appui. « Tant que les femmes ne comprennent pas ce qui peut les orienter, qui peut les appuyer pour bénéficier de leurs droits, on va rester sur place », a-t-il averti.

Il a appelé toutes les composantes de la société – communautés, autorités administratives et locales, leaders religieux et traditionnels, ONG et partenaires techniques et financiers – à prendre leurs responsabilités, soulignant que le manque de dénonciation reste un obstacle majeur et exhortant les communautés à se manifester.

« J’ai le droit de dire non »

Pour Oumou Diallo, la journée a apporté quelque chose de concret. Elle a appris que des recours juridiques existent, que des structures sont en place pour aider, et que les portes de la justice sont ouvertes.

« Ils m’ont donné des endroits où aller, comme la boutique de droits, la maison de justice », a-t-elle déclaré. « Même le procureur nous a dit que ses portes étaient ouvertes, si on avait des questions ou si on avait des problèmes. »

Mais ce qu’elle a le plus apprécié, c’est le savoir lui-même – et l’intention de le transmettre. Ayant grandi dans une région profondément ancrée dans les normes traditionnelles, elle a dit être venue pour apprendre et partager avec les autres.

« Si je suis réellement venue ici, c’est pour comprendre les droits, aussi pouvoir après partager ce que j’ai acquis ici avec ma famille, mes amis, mes coéquipiers », a-t-elle résumé. « C’est ça l’objectif, c’est d’apprendre et de sortir partager. »

Des autorités locales et des représentantes des Nations Unies participent à l’ouverture du Village de l’Égalité à Kédougou le 30 mars 2026. ©Astrid Chitou/ONU Femmes

Un espace vivant, pas un événement ponctuel

Arlette Mvondo, Représentante résidente d’ONU Femmes au Sénégal, a déclaré que l’initiative répondait à une lacune fondamentale : un cadre juridique solide qui reste invisible pour les femmes qu’il est censé protéger.

« Il existe un important arsenal juridique au Sénégal lié à la protection des droits des femmes et des filles, mais nous avons constaté à travers des études que nous avons menées qu’il est pratiquement méconnu des femmes et des filles et de la population », a-t-elle déclaré. « D’où la nécessité pour nous de contribuer à travers ce village de l’égalité à la dissémination de cette information, à la dissémination du dispositif juridique pour que les femmes puissent l’utiliser. »

Mme Mvondo a ajouté que le Village de l’Égalité reflète une synergie plus large entre partenaires. « Il y a une synergie entre les différents partenaires, que ce soit l’État, que ce soit les organisations de la société civile, que ce soit les partenaires techniques au développement. Cette synergie nous amène à travailler sur la base d’une complémentarité afin d’apporter des réponses concrètes aux différents défis », a-t-elle précisé, notant que des initiatives similaires ont été menées avec plusieurs agences des Nations Unies dans les régions sud du pays.

Tracey Hebert-Seck, Représentante résidente de l’UNFPA au Sénégal, a inscrit le moment sous le signe de l’urgence. « En 2026, le temps de promesse est révolu », a-t-elle déclaré. « L’action signifie investir massivement dans l’économie du soin et dans les services essentiels, utiliser l’innovation et le numérique pour briser l’isolement des femmes en zone reculée, et impliquer les hommes et les garçons comme partenaires de ce changement. »

« Investir dans une femme, ce n’est pas seulement un acte de justice », a-t-elle ajouté. « C’est l’investissement le plus intelligent qu’une nation puisse faire pour son avenir. Une société ne peut pas progresser en laissant la moitié de sa population de côté. »

El Hadj Malick Sémou Diouf, préfet de Kédougou, s’exprimant au nom du Gouverneur, a décrit le Village de l’Égalité comme « une opportunité immédiate et accessible pour les femmes et les filles de Kédougou » et a réaffirmé l’engagement de l’État à accompagner les partenaires et à « ne ménager aucun effort pour permettre à ces femmes de s’épanouir. »