12 may 2026

Dakar, 7 mai 2026. À l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, le Centre de Recherche Ouest Africain (WARC), à Dakar, a accueilli un panel citoyen dans le cadre du Pencum WARC, coorganisé avec le Centre d’Information des Nations Unies (CINU) à Dakar. Historiens, archéologues, juristes, diplomates et représentants de la société civile ont échangé autour du thème : « La traite des esclaves entre mémoire, criminalisation et réparations, au cœur de la résolution des Nations Unies». Ancrée dans l’actualité onusienne la plus récente, la discussion a ouvert un débat sur la mémoire, le droit, la responsabilité historique, l’éducation du public et les héritages contemporains de l’esclavage.

La résolution en bref

Adoptée le 25 mars 2026 par l’Assemblée générale des Nations Unies, la résolution déclare que la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains sont les plus graves crimes contre l’humanité. Elle appelle les États Membres à engager un dialogue sur la justice réparatrice, notamment les excuses, la restitution, l’indemnisation, la réhabilitation et les garanties de non-répétition, et s’inscrit dans le cadre de la deuxième Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine.

Le message du Secrétaire général António Guterres

Hiroyuki Saito, Directeur du CINU Dakar, a ouvert les travaux en lisant le message prononcé par le Secrétaire général António Guterres devant l’Assemblée générale à New York, le 25 mars 2026, inscrivant ainsi d’emblée le panel dans le cadre des Nations Unies.

Dans ce message, le Secrétaire général a décrit la traite transatlantique comme « la pierre angulaire d’un ordre économique et social mondial, né de la cupidité, construit sur le mensonge et imposé par la violence, qui a prévalu pendant plus de 400 ans et qui hante nos sociétés encore aujourd’hui ». Il a appelé à l’action dans trois domaines : éliminer le racisme systémique, promouvoir une justice réparatrice et accélérer le développement inclusif. « Honorons les victimes de la traite transatlantique non seulement par nos paroles, mais par nos actes », a-t-il conclu.

Hiroyuki Saito, Directeur du CINU Dakar

La résolution décryptée : l'intervention de la professeure Penda Mbow

La professeure Penda Mbow, historienne, universitaire et ancienne ministre de la Culture du Sénégal, a livré une lecture rigoureuse de la résolution. Elle en a souligné ce qu’elle considère comme l’innovation la plus importante : l’accent explicite mis sur l’esclavage racialisé et ses conséquences persistantes.

« La résolution n’a pas pris en compte l’esclavage à travers le Sahara, ni les autres formes d’esclavage », a-t-elle relevé. « Ce sur quoi elle a insisté, c’est un concept fondamental qui a des conséquences aujourd’hui encore : l’esclavage racialisé. »

Elle a replacé la résolution dans un continuum historique plus large, depuis la Convention relative à l’esclavage de la Société des Nations de 1926 jusqu’aux codes juridiques des puissances commerciales européennes, qui classaient les Africains réduits en esclavage comme des biens ou des « meubles ».

Rappelant le vote, la professeure Mbow a indiqué que la résolution avait été adoptée par 123 voix pour, trois contres, celles des États-Unis, d’Israël et de l’Argentine et 52 abstentions, dont celles des États membres de l’Union européenne et du Royaume-Uni. Elle a également replacé ces abstentions dans un contexte où l’histoire de la traite, de son abolition et de sa criminalisation continue de faire l’objet de débats dans plusieurs pays.

Sur les réparations, la professeure Mbow a estimé que l’Afrique ne devrait pas renoncer aux mesures susceptibles de contribuer à combler les déficits durables hérités de l’esclavage et de la traite. « Devons-nous vraiment renoncer à ce qui peut nous aider à combler les déficits de l’histoire, alors que ces déficits n’étaient pas notre faute ? », a-t-elle demandé.

L'archéologie comme preuve : Dr Ibrahima Thiaw (IFAN)

Le Docteur Ibrahima Thiaw, Directeur de recherche à l’Institut Fondamental d’Afrique noire Cheikh Anta Diop (IFAN) et spécialiste de l’archéologie historique du monde atlantique, a présenté une communication intitulée « Traite transatlantique des Noirs : archéologie d’un crime prémédité et pistes pour une justice réparatrice ».

S’appuyant sur plus de 20 ans de recherche, il a montré comment l’archéologie complète les archives écrites. « Ma source d’information, c’est la culture matérielle : les objets, les choses de la vie », a-t-il expliqué. « À travers l’archéologie, nous pouvons entrer dans un débat longtemps dominé par les historiens et montrer, à partir des traces matérielles, ce qui s’est passé et à quel point ce système était organisé. »

Les archives de la traite ne sont pas seulement des textes écrits

« Les archives de la traite ne sont pas seulement des textes écrits », a-t-il ajouté. « Ce sont des objets, des corps en décomposition, des restes alimentaires et des paysages. Pour les archéologues, ce sont des formes de preuve irréfutables. »

Le Dr Thiaw a également analysé la production intellectuelle du racisme scientifique à partir du XVIIIe siècle, citant une question posée en 1739 par l’Académie royale de Bordeaux sur les causes supposées de la couleur de la peau et de la texture des cheveux des Africains. Il y a vu un élément d’un système plus large visant à classifier, déshumaniser et contrôler les corps noirs.

« La traite n’est pas partie », a-t-il affirmé. « Elle est avec nous. Elle est imprégnée dans nos institutions, dans les institutions que nous avons héritées. C’est ça, la réalité. » Il a appelé à de nouvelles façons de produire et de valoriser les savoirs, y compris à partir des expériences africaines et diasporiques trop souvent marginalisées par les cadres académiques hérités.

La rigueur de l'historien : le texte du professeur Ibrahima Thioub

Le professeur Ibrahima Thioub, historien de renommée internationale et ancien recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, a apporté une contribution substantielle à travers une lettre adressée aux participants et lue par la modératrice. Intitulé « Les écritures de l’esclavage en Afrique : mémoires victimaires, mémoires culturelles et critique historienne », le texte a introduit dans le débat la rigueur propre au travail de l’historien.

« Le rôle du chercheur n’est pas uniquement de commémorer », a-t-il écrit. « Il est aussi de complexifier, d’interroger et, parfois, de déranger les récits établis.»

Il a rappelé que l’esclavage et la traite ne sont pas des notions identiques : l’esclavage est une institution ancienne présente dans de nombreuses sociétés, tandis que la traite atlantique fut un système marchand organisé ayant pris une forme spécifique, racialisée. Il a également mis en garde contre un récit exclusivement victimaire.

« Il est crucial de rappeler que les esclaves ne tombaient pas du ciel sur les côtes atlantiques », a-t-il écrit. Avant Gorée, Elmina ou Cape Coast, il y avait des guerres, des razzias, des réseaux marchands, des États africains et des élites impliqués dans la production et l’acheminement des captifs.

« Le travail de l’historien ne consiste pas à fabriquer des innocences collectives », a-t-il conclu. « Il consiste à comprendre les systèmes historiques dans toute leur complexité. »

Les voies juridiques des réparations : Samba Thiam et Ibrahima Kane

Intervenant à distance, le professeur Samba Thiam, professeur titulaire au Département d’histoire du droit de la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’IFAN – Université Cheikh Anta Diop de Dakar, a abordé la question sous l’angle du droit. Son diagnostic a été prudent mais direct : un traitement judiciaire classique des réparations demeure extrêmement difficile en raison des principes de non-rétroactivité et de légalité, ainsi que de la difficulté d’identifier, des siècles après les faits, des individus juridiquement responsables.

Si je suis un descendant d’esclaves qui cherche réparation pour un préjudice immense, à quel juge dois-je m’adresser ?

« Si je suis un descendant d’esclaves qui cherche réparation pour un préjudice immense, à quel juge dois-je m’adresser ? », a-t-il demandé. « Je considère qu’un traitement judiciaire est presque impossible, et je dis presque impossible à dessein. »

Pour le professeur Thiam, la voie à suivre relève moins de la responsabilité pénale individuelle que de la responsabilité collective. « Nous ne nous retournons pas contre des individus », a-t-il expliqué. « Nous sommes au niveau des communautés, des peuples et des États. Les États doivent prendre en charge ce phénomène. » Il a proposé d’ouvrir une réflexion sur la possibilité d’un fonds spécial d’indemnisation dans un cadre multilatéral, notamment au sein des Nations Unies.

Ibrahima Kane, juriste et discutant du panel, a pour sa part mis en avant le principe de continuité de la violation. « En droit des droits de l’homme, il est désormais consacré que lorsqu’il y a continuité dans une violation, même si l’acte initial n’était pas criminalisé au moment des faits, la continuité de ses effets peut ouvrir la voie à des recours », a-t-il expliqué.

Il a également alerté sur la persistance de l’esclavage et des discriminations fondées sur l’ascendance servile dans certaines parties du Sahel. Il a cité l’affaire Hadijatou Mani Koraou, dans laquelle la Cour de justice de la CEDEAO a reconnu la responsabilité du Niger en 2008, après la contresignature par le chef de village d’un certificat d’affranchissement pour une femme qui avait été réduite en esclavage. Selon lui, l’affaire illustre non seulement la persistance de pratiques esclavagistes, mais aussi la responsabilité que peuvent engager les actes ou omissions d’autorités publiques.

Des voix du public : savoirs endogènes et pluralité des mémoires

Le débat avec le public a enrichi les échanges de perspectives fortes. L’Ambassadrice Claudia Mosquera Rosero de Colombie au Sénégal a défendu l’idée que la traite ne fut pas seulement un vol de force de travail, mais aussi un vol massif de savoirs endogènes.

« Ce qui a été pris, ce n’était pas de la force brute », a-t-elle expliqué. « C’étaient des connaissances, des technologies et des savoir-faire dont le capitalisme avait besoin. » Les Africains déportés, a-t-elle souligné, maîtrisaient la métallurgie, la culture du riz, l’élevage et d’autres savoirs qui ont contribué à façonner les Amériques.

Un fonds de réparation ne peut pas être créé pour entretenir une bureaucratie

Elle a également présenté les avancées réalisées en Amérique latine et dans les Caraïbes. « Un fonds de réparation ne peut pas être créé pour entretenir une bureaucratie », a-t-elle affirmé. « Il doit changer la vie des territoires où les personnes d’ascendance africaine restent les plus défavorisées. »

La professeure Fatou Sow, sociologue et chercheuse africaine, a introduit une nuance essentielle sur la race et la mémoire. « Mon histoire ne commence pas avec l’esclavage », a-t-elle rappelé, en insistant sur la pluralité des histoires précoloniales africaines. Elle a mis en garde contre un dialogue avec la diaspora qui deviendrait « un dialogue d’enfermement » dans une lecture unique de l’histoire noire.

Mamadou Berthé, architecte-conseil du Mémorial Gorée-Almadies, a corrigé une idée reçue. Le Mémorial de Gorée, a-t-il précisé, n’est pas exclusivement un mémorial de l’esclavage, mais un mémorial consacré à l’ensemble des relations entre l’Afrique et le monde atlantique.

Un point de départ, pas un aboutissement

Sous la modération de la professeure Rokhaya Fall, historienne, le panel a révélé la richesse et la complexité d’un sujet qui touche à la mémoire collective, à la justice internationale et à l’identité des peuples. La question du retour des biens culturels a également été soulevée, certains participants avertissant qu’elle ne devrait pas être utilisée comme substitut à des réparations économiques et structurelles plus profondes.

Le panel a démontré que la résolution des Nations Unies du 25 mars 2026 n’est qu’un point de départ. Les échanges ont souligné l’importance de poursuivre la mémoire critique, la mobilisation juridique, la sensibilisation du public et la réflexion sur les suites possibles de la résolution des Nations Unies.

À propos du Pencum WARC

Le Pencum WARC est un espace de débat citoyen ouvert organisé par le Centre de Recherche Ouest Africain (WARC). Les opinions exprimées n'engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position du WARC ni des Nations Unies.