Imprimer
DH/5467
25 avril 2022
Vingt et unième session, 1re & 2e séances plénières – matin & après-midi

L’Instance permanente sur les questions autochtones ouvre sa session 2022 en marge du lancement de la Décennie des langues autochtones (2022-2032)

L’Instance permanente sur les questions autochtones a donné, aujourd’hui, le coup d’envoi de sa vingt et unième session placée sous le thème « Les peuples autochtones, le commerce, l’autonomie et les principes des droits humains en matière de diligence requise, y compris le consentement préalable, libre et éclairé ».  Alors qu’a démarré, cette année, la célébration de la première Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032), cette première journée de travaux a également laissé une place importance à la diversité linguistique, objet d’un échange entre les représentants autochtones réunis en présentiel pour la première fois depuis la pandémie.

Dans un premier temps, le Président de l’Instance a exhorté les États à contribuer à l'élaboration d'un instrument juridiquement contraignant pour réglementer les activités commerciales transnationales, alertant que les droits des peuples autochtones à l'autodétermination, à la terre, aux ressources et -surtout- au consentement libre, préalable et éclairé sont régulièrement violés par les États lors de l'octroi de contrats d'exploitation minière, de bois d’œuvre ou de méga-barrage, entre autres.  Le pillage de leurs ressources, la disparition de leurs modes de vie, de leurs cultures et de leurs langues, ainsi que l'assassinat de leurs dirigeants sont le résultat d'activités commerciales nuisibles, a mis en garde M. Darío José Mejía Montalvo qui a notamment pointé les industries de la mode, alimentaire et pharmaceutique qui perpétuent « des modèles d’'économie enclavée » qui exproprient les connaissances et les pratiques des peuples autochtones. 

La Sous-Secrétaire générale à la coordination des politiques et aux affaires interorganisations a constaté pour sa part que 40% de la surface terrestre mondiale, soit environ cinq milliards d'hectares, reste sans protection face aux pressions commerciales, dont l'accaparement des terres et la destruction de l'environnement.  Intervenant au nom de M. Liu Zhenmin, Secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales, Mme Maria-Francesca Spatolisano a également relevé que les peuples autochtones gèrent traditionnellement plus de 50% des terres du monde, alors qu'ils n'en possèdent légalement que 10%.  Illustrant l’ampleur du défi, elle a cité une analyse mondiale qui a recensé 331 assassinats de défenseurs des droits humains en 2020 – dont 69% travaillaient sur des questions liées à la terre, aux peuples autochtones et aux droits environnementaux et 26% défendaient spécifiquement les droits des peuples autochtones. 

Notant l’interdépendance entre diversité linguistique et biodiversité « qui se nourrissent », Le Président de l'Assemblée, M. Abdulla Shahid, a expliqué de son côté que la protection de la diversité des langues autochtones était un pilier du développement durable, les langues autochtones étant riches en traditions orales qui relatent des milliers d’années d’expériences de gestion durable de l’environnement. 

De son côté, le Président du Conseil économique et social (ECOSOC), M.  Collen Vixen Kelapile, a déclaré que le forum politique de haut niveau pour le développement durable -qui se tiendra en juillet- offrira une occasion importante pour les peuples autochtones de présenter leurs connaissances traditionnelles sur la biodiversité, les changements climatiques et la gestion de l'environnement. 

Les travaux de la session se sont poursuivis dans l’après-midi dans le cadre d’un dialogue thématique consacré à la Décennie internationale des langues autochtones, l’occasion pour plus d’une trentaine de représentants de souligner l’urgence d’intervenir en faveur des langues autochtones, notamment en leur garantissant une présence à l’école et dans l’espace public, et de rappeler que la volonté politique des États Membres est déterminante pour sauvegarder ces langues. 

Faisant le lien entre préservation des langues autochtones, santé psychologique et protection de la planète, le Groupe mondial des jeunes autochtones a appelé à redoubler d’efforts pour inverser les conséquences de la colonisation sur la disparition de ces langues.  Selon lui, seules des écoles en immersion linguistique précoce permettront aux enfants autochtones de se réapproprier leurs langues. 

Rappelant que la majorité des langues autochtones pourraient disparaître au cours de ce siècle, et avec elles les valeurs éthiques et les connaissances qu’elles véhiculent, le Groupe des pays nordiques (Danemark, Islande, Norvège, Suède et Finlande) a appelé à tirer parti de la technologie moderne pour accroître la maîtrise de ces langues.  De son côté, la Nouvelle-Zélande a fait part de sa volonté de revitaliser le maori en développant des écoles immersives ainsi qu’en soutenant les politiques et les efforts de revitalisation, l’objectif étant d’en faire une langue vivante d’ici à 2040. 

Parmi les nombreuses recommandations adressées à l’Instance, le Groupe des peuples autochtones d’Asie a jugé urgent de prendre des mesures spéciales pour préserver les langues autochtones les plus menacées qui sont parlées par moins de 100 locuteurs. 

Le représentant de la International Chin Forum d’Oxford a souhaité que cette décennie soit l’occasion de se porter au chevet de la langue lai, langue sino-tibétaine parlée par 1,7 million de personnes en 1991, mais aujourd’hui menacée dans la région des trois frontières entre l’Inde, le Myanmar et le Bangladesh.  La disparition des langues autochtones s’apparenterait à un génocide, a prévenu la représentante des Premières Nations du Canada, tandis que le délégué de la tribu Shawnee a exhorté les États Membres à prendre l’attache des communautés autochtones pour examiner et remettre en cause toutes les politiques responsables de l’extinction des langues autochtones. 

Partisane d’un partage des meilleures pratiques, la représentante des populations autochtones « Soyouz » de Sibérie a appelé à fournir un soutien financier aux militants linguistiques, rejoignant son homologue de l'Association RAIPON des 40 minorités autochtones du Nord, de la Sibérie et de l'Extrême-Orient russe qui a exhorté les gouvernements nationaux à fournir un soutien financier nécessaire à la mise en œuvre de la Décennie.  Dans une même veine, le Conseil circumpolaire inuit a souhaité que les moyens mobilisés pour sauvegarder ces langues soient directement versés aux défenseurs de la langue inuit, voyant dans la sauvegarde des langues autochtones un moyen de préserver l’autodétermination de ces peuples. 

Selon le recensement de 2016 au Canada, de nombreuses langues autochtones sont parlées par moins de 10 000 personnes, et certaines par seulement des centaines, a prévenu un représentant de la Loon River First Nation, de langue cree.  Il s’est alarmé du fait que les 260 550 locuteurs de langues autochtones représentent moins de 1% de l’ensemble de la population canadienne, relevant en outre que les écoles provinciales canadiennes n'accordent qu’une place facultative aux langues autochtones.  Le Canada a cependant assuré que l’amendement, en 2019, de sa loi sur les langues autochtones devait permettre de revitaliser 70 langues autochtones du Canada. 

À son tour, le représentant des Réseaux des Peuples Autochtones d’Afrique (AIPN) a indiqué que l’officialisation de la langue amazighe au Maroc et en Algérie ne s’était traduite par aucune avancée en raison du manque de volonté politique.  D’où l’importance, à ses yeux, de suivre de près les différentes étapes de cette décennie et de garder un droit de contrôle sur les travaux de l’UNESCO.  Se ventant de ses 24 langues officielles et 60 langues minoritaires ou autochtones, l'Union européenne (UE) a relevé pour sa part que la préservation des langues autochtones nécessite un renforcement des capacités.  Une langue est avant tout un lien de solidarité, a souligné le représentant. 

Une représentante des Tatars de Crimée a par ailleurs dénoncé les violences perpétrées contre sa population par les troupes d’occupation russes.  « Il n’y a aucun doute que les Russes veulent effacer notre langue », a-t-elle prévenu en expliquant que l’existence de la langue et culture tatares met à mal la propagande russe prétendant que la Crimée est une terre historiquement russe. 

Dans des remarques de clôture, M. Aleksei Tsykarev, membre de l’Instance (Fédération de Russie), a salué les efforts des peuples autochtones qui vont porter la Décennie par des activités et évènements divers, citant en exemple la démarche des Cherokees pour promouvoir leurs écoles immersives.  Les langues autochtones sont des langues à faibles ressources qui ont besoin de ces manifestations liées à la Décennie pour obtenir des moyens et renforcer leurs capacités, a-t-il estimé.  M. Simón Freddy Condo Riveros, membre de l’Instance (Bolivie) a jugé important de s’entendre sur des indicateurs permettant d’arrêter des objectifs et mesurer les progrès de la Décennie pour les langues autochtones dans les 10 ans à venir, tandis que son homologue, M. Sven-Erik Soosaar (Estonie), s’est déclaré persuadé que les échanges de bonnes pratiques permettront d’avancer vers la sauvegarde des langues autochtones. 

En début de journée, après un mot d’accueil en langue autochtone prononcé par M. Katsenhaiénton Lazare, chef traditionnel du clan des ours des Mohawk de Haudenosaunee, l’Instance a élu par acclamation Darío José Mejía Montalvo (Colombie) à la présidence de sa vingt et unième session et adopté l’ordre du jour et l’organisation de ses travaux

Après avoir décidé pour la première fois de nommer sept membres du bureau au lieu de six, pour représenter chacun des sept groupes régionaux autochtones, l’Instance a aussi nommé M. Phoolman Chaudhary (Népal), Mme Hindou Oumarou Ibrahim (Tchad), Mme Anne Nuorgam (Finlande), M. Geoffrey Roth (États-Unis) et M. Aleksei Tsykarevas (Fédération de Russie) en tant que vice-présidents et Mme Tove Søvndahl Gantas (Danemark) en tant que Rapporteur de cette vingt et unième session. 

L’Instance était également saisie de deux notes intitulées « Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032): Plan d’action mondial » et « L’utilisation des langues autochtones dans les systèmes éducatifs formels d’Amérique latine, d’Afrique australe et d’Eurasie septentrionale ». 

Créée en juillet 2000, après deux décennies de négociations, l’Instance est le principal forum visant à sensibiliser la communauté internationale sur la situation des quelque 370 millions d’autochtones qui vivent dans environ 90 pays et figurent parmi les individus les plus pauvres et marginalisés de la planète. 

Elle poursuivra ses travaux demain, mardi 26 avril 2022, à partir de 9 heures. 

À l’intention des organes d’information • Document non officiel.