ECOSOC et Commission de consolidation de la paix: réunion conjointe dédiée aux conflits liés à la transhumance transfrontalière au Sahel

ECOSOC/7015-CCP/133
3 décembre 2019
Commission de consolidation de la paix, Réunion conjointe – matin

ECOSOC et Commission de consolidation de la paix: réunion conjointe dédiée aux conflits liés à la transhumance transfrontalière au Sahel

Ils attirent peu l’attention, mais les confits liés à la transhumance transfrontalière tuent davantage au Sahel que les actions de Boko Haram.  Ce défi grave, complexe et urgent pour la région a été l’objet de la réunion conjointe annuelle du Conseil économique et social (ECOSOC) et de la Commission de consolidation de la paix (CCP), qui s’est penchée sur le Sahel pour la deuxième année consécutive.  Ces conflits liés à la transhumance transfrontalière sont à la croisée des grands maux touchant durablement la région: changements climatiques, désertification, terrorisme, faiblesses des États, tensions interethniques, chacun alimentant les autres.

La Présidente de l’ECOSOC, Mona Juul, a rappelé dans une déclaration liminaire que ces conflits avaient pour source l’accès à l’eau et les terres de pâtures, réduites à peau de chagrin sous les actions des changements climatiques et de la désertification, et que les tensions augmentent quand les éleveurs déplacent leurs troupeaux pour les transhumances.  Les conséquences de la réduction de la superficie des terres agricoles en raison des changements climatiques sont ressenties le plus vivement par ceux qui vivent déjà dans une pauvreté extrême, a fait observer le Président de la CCP, Guillermo Fernandez De Soto Valderrama, en soulignant qu’il s’agit malheureusement en majorité des femmes.

Le Tchad a rappelé que le pastoralisme et la transhumance existent depuis la nuit des temps, et qu’ils sont un facteur de brassage socioculturel et de paix sociale dans le pays.  Pour le Mali, les conflits entre agriculteurs et éleveurs ne sont pas un phénomène nouveau; ce qui l’est davantage en revanche, c’est la facilité d’accès à des armes légères, notamment en provenance de Libye.  Les experts joints par visioconférence ont aussi évoqué un sentiment d’« impunité généralisée » dans le règlement des conflits, ainsi qu’une « absence de gouvernance concernant l’utilisation des ressources » comme facteurs aggravants.

Dans ce contexte, l’Éthiopie a insisté sur le rôle clef de l’utilisation efficace des ressources et de la lutte contre le trafic d’armes de petit calibre, en impliquant toujours les communautés locales.  La population locale est en effet la mieux placée pour déterminer quelle est la solution la plus adaptée, a fait remarquer le Japon.  Le Canada, la Norvège, la République de Corée et le Pakistan ont renchéri en recommandant une approche onusienne « régionale » et plus cohérente, en privilégiant des actions rapides.

Les dynamiques locales sont d’une importance particulière, a abondé le Kenya.  Même son de cloche du côté d’un membre de l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones qui a conseillé de concevoir des plans de développement tenant compte des communautés locales, seul moyen de s’assurer de ne laisser personne de côté.

Parmi les autres solutions avancées, plusieurs experts ont recommandé une refonte du protocole de 1998 de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur les transhumances.  Le sujet est sensible: des acteurs locaux et des États du Sahel considèrent en effet la limitation des transhumances comme une atteinte à leur culture.

Lors d’une courte séance de l’ECOSOC précédant la réunion conjointe, le Bureau de l’ECOSOC a élu M. Munir Akram, du Pakistan, Vice-Président pour la session 2020, à la suite du départ de la représentante de l’Inde, Mme Maleeha Lodhi.

RÉUNION CONJOINTE AU NIVEAU DES AMBASSADEURS AU SUJET DE L’INCIDENCE DE LA TRANSHUMANCE TRANSFRONTALIÈRE SUR UNE PAIX ET UN DÉVELOPPEMENT DURABLES

Déclarations liminaires

Mme MONA JUUL, Présidente du Conseil économique et social (ECOSOC), a pointé que les conflits liés à la transhumance transfrontalière étaient un « sujet trop longtemps ignoré ».  Elle a mis en perspective le pastoralisme en tant que moteur économique pour le continent africain – il représente 38% de la valeur brute du produit agricole.  Elle a cependant souligné que la fréquence des conflits s’accroît, notant aussi une hausse des violences commises par les armées, ainsi que par les groupes extrémistes violents et terroristes.  L’objet de ces conflits est souvent l’accès aux ressources, notamment l’eau et les terres de pâtures, qui se réduisent à une peau de chagrin sous l’effet des changements climatiques et de la désertification.  Au Sahel, la pression exercée sur les terres agricoles se conjugue à la pauvreté généralisée, a résumé la Présidente, qui en a profité pour égrener les objectifs de développement durable dont la réalisation est directement impactée par les conflits liés à la transhumance transfrontalière, les objectifs Nos 1, 2, 15, 16, 17.  La question est aujourd’hui de savoir, pour Mme Juul, comment les Nations Unies peuvent apporter une réponse plus intégrée et cohérente aux défis de la transhumance transfrontalière.

M. GUILLERMO ROQUE FERNANDEZ DE SOTO VALDERRAMA (Colombie), Président de la Commission de consolidation de la paix (CCP), a fait valoir que l’ECOSOC et la CCP avaient instauré un fort partenariat et organisé de nombreuses réunions sur cette question du développement durable et de la consolidation de la paix au Sahel.  Les arrangements trouvés pour garantir une transhumance pacifique ont subi de nombreuses pressions, dont celle des groupes terroristes, a-t-il regretté, avant de rappeler que le système des Nations Unies s’était engagé à appuyer les efforts de consolidation de la paix en Afrique de l’Ouest et au Sahel.  Il a aussi parlé des conséquences de la réduction de la superficie des terres agricoles du fait des changements climatiques, qui sont ressenties le plus vivement par ceux qui vivent déjà dans une pauvreté extrême.  Il s’agit malheureusement d’une majorité de femmes, a fait observer le Président de la CCP.

Exposés des experts et débat interactif

En visioconférence depuis Dakar, Mme RUBY SANDHU-ROJON, Représentante spéciale adjointe du Secrétaire général pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, a mis en perspective la gravité de la situation, expliquant que les conflits liés à la transhumance transfrontalière entraînaient davantage de décès au Sahel que les actions violentes du groupe armé Boko Haram.  Les conflits entre éleveurs et agriculteurs existent depuis des siècles, a-t-elle rappelé, tout en soulignant ce qui est nouveau: leurs conséquences sont plus mortelles qu’avant.  L’accès de plus en plus difficile à l’eau et aux pâturages sont la principale cause de ces conflits et les tensions augmentent quand les éleveurs déplacent leurs troupeaux pour la transhumance.  La prolifération des armes de petit calibre, « l’impunité généralisée » dans le règlement de ces conflits, « l’absence de gouvernance concernant l’utilisation des ressources » sont, en outre, des facteurs aggravants, a expliqué Mme Sandhu-Rojon, avant d’énumérer d’autres facteurs comme les manipulations politiques, les tensions ethnoreligieuses, le banditisme local et le terrorisme.

L’experte a rappelé que la question de la transhumance transfrontalière était règlementée en droit international par le protocole de 1998 de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur les transhumances.  Il est question d’amender ce texte pour limiter les transhumances, et donc les conflits, a-t-elle signalé.  Mais c’est un sujet très sensible, a prévenu Mme Sandhu-Rojon: certains acteurs considèreraient en effet la limitation des transhumances comme une atteinte à leur culture.

Mme MARIAM WALLET MED ABOUBAKRINE, membre de l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones, s’exprimant en visioconférence depuis le Canada, a dit avoir déjà attiré l’attention sur l’ampleur des conflits dans les territoires autochtones et a plaidé pour une collaboration accrue entre les différents organes de l’ONU, notamment au niveau régional.  Elle a ensuite cité l’exemple du Mali, où les épisodes de violence étaient circonscrits dans le nord du pays, avant de s’étendre dans le centre du pays, dans la région de Mopti.  La prolifération d’armes et la multiplication de groupes armés perturbent les modèles économiques traditionnels, comme la transhumance chez les Peuls et les Touareg, a-t-elle fait observer.  En outre, le tracé des frontières issu de la colonisation française ne correspond pas toujours aux réalités démographiques, aux modes de vie et aux réalités culturelles.

La représentante de l’Instance sur les questions autochtones a également mentionné le Burkina Faso, où des cas de violence intercommunautaire terribles sont enregistrés.  Il est important d’impliquer toutes les communautés autochtones, a-t-elle plaidé, notamment les jeunes qui font face au chômage et peuvent être recrutés par des groupes armés.  Elle a également attiré l’attention sur la nécessité de concevoir des plans de développement tenant compte des communautés locales, seul moyen de s’assurer de ne laisser personne de côté.

Les dynamiques locales sont d’une importance particulière, a abondé le Kenya.

M. JON MITCHELL, Directeur général du Programme conflits, risques et capacités au sein de l’Institut du développement de l’Outre-Mer (ODI), en visioconférence depuis Londres, a appelé, à l’instar de Mme Sandhu-Rojon, à revoir le cadre des transhumances établi par le protocole de la CEDEAO.  Il a relevé que les bailleurs de fonds investissent pour contribuer à remédier aux problèmes: pour exemple, entre 2018 et 2022, l’Alliance pour le Sahel s’est engagée à investir 60 millions d’euros dans la région.  Toutefois, si l’on souhaite maximiser les gains au Sahel, il faut « privilégier l’intégration régionale », un élément essentiel, selon M. Mitchell.

Pour M. Mitchell, les programmes de développement pour une transhumance résiliente doivent tenir compte de plusieurs facteurs tels que les changements climatiques, la distribution d’antimicrobiens ou encore les politiques de hiérarchisation des risques.  La résilience, la technologie sont d’autres facteurs à prendre en considération, a-t-il ajouté.  Il a aussi invité à tenir compte des multiples menaces pouvant peser sur le pastoralisme et à bien identifier tous les risques comme les maladies transfrontières, les éléments microbiens, la cybercriminalité et les menaces géopolitiques.

M. ION JINGA (Roumanie), Vice-Président de la CCP, a fait observer que la relation entre éleveurs et agriculteurs s’était dégradée ces dernières années, entraînant des conflits.  Il a recommandé de s’intéresser aux causes des conflits, parmi lesquelles figurent l’accès à l’eau ou la présence d’armes et de groupes violents dans la région.  Le renforcement des capacités au niveau national est nécessaire et il ne peut y avoir de paix pérenne sans implication des communautés touchées, a-t-il argué, ajoutant que la pleine participation des femmes et des jeunes est essentielle.  Au niveau international, il a insisté sur la coopération entre les différents acteurs tels que l’ECOSOC, le Conseil de sécurité ou la Banque mondiale.  Pour le long terme, il a jugé important d’élaborer et de mettre en œuvre une stratégie de développement tenant compte de l’impact des changements climatiques sur les éleveurs et les agriculteurs.

Le Tchad a rappelé que le pastoralisme et la transhumance, qui existent depuis la nuit des temps, avaient constitué un facteur de brassage socioculturel et de paix sociale dans ce pays.  Le contexte actuel aggrave le conflit lié à la transhumance, a expliqué le représentant, évoquant la sécheresse, la désertification ou encore la circulation d’armes, et plaidant pour un traitement de la question « avec objectivité et sans stigmatisation ».  Le Mali n’a pas dit autre chose: la transhumance et le conflit avec les agriculteurs qui en résulte ne sont pas un phénomène nouveau en Afrique de l’Ouest, particulièrement au Sahel.  Pour lui, il faut se demander ce qui a amené cette tension entre des populations qui ont toujours parfaitement coexisté.  Si les changements climatiques expliquent la concurrence face aux maigres ressources, il ne faut pas perdre de vue que la facilité d’accès à des armes légères, notamment en provenance de Libye, contribue aussi à l’exacerbation de la violence.  Comme parade, il a recommandé d’aider les pays à restaurer l’autorité de l’État sur leur territoire, en soulignant les efforts énormes à fournir pour améliorer la gouvernance.  L’Allemagne, qui a un gros contingent déployé dans la région, a également estimé qu’il faut renforcer le rôle de l’État, notamment dans les zones reculées.

L’Égypte, en tant que Vice-Présidente la CCP, a également reconnu la nature complexe des défis posés en Afrique de l’Ouest.  Lors d’une mission au Sahel, la Vice-Présidente a constaté la nécessité d’améliorer la cohérence dans l’approche du conflit dans la région et a insisté sur le fait que l’Égypte, en sa qualité de Vice-Présidente de la CCP et de Présidente actuelle de l’Union africaine (UA), s’était engagée dans une approche plus pragmatique pour relever la kyrielle de défis, notamment par le biais du Centre de l’Union africaine pour la reconstruction et le développement post conflit.  Le Maroc a exposé les multiples initiatives du royaume pour endiguer les problèmes liés à la transhumance transfrontalière, y compris via la coopération Sud-Sud.

Le Canada, la Norvège, la République de Corée et le Pakistan, qui copréside l’ECOSOC, ont abondé dans le même sens: une approche plus cohérente, régionale et fondée sur l’action est nécessaire, et il convient d’agir vite au Sahel.  L’heure est venue de prendre des mesures transversales afin de « commencer à remédier » aux défis soulevés au Sahel, a renchéri l’Irlande avant de faire valoir qu’elle investit et qu’elle voit des résultats sur le terrain.  La Suède a dit également avoir investi dans le développement de l’Afrique sub-saharienne et a défendu les approches transversales et pragmatiques. 

Le Japon a rappelé que la population locale est la plus à même de comprendre quelle est la solution la plus adaptée.  Pour la Chine, les problèmes liés à l’environnement, au développement et à la transhumance ont une influence sur la paix et la sécurité dans la région.  Elle a souligné la nécessité de respecter la souveraineté et l’appropriation de mesures, ainsi que la nécessité de s’attaquer aux causes sous-jacentes des conflits.  L’Éthiopie a insisté sur le rôle clef de l’utilisation efficace des ressources et de la lutte contre le trafic d’armes de petit calibre en impliquant toujours les communautés locales. 

De son côté, le Kenya a fait valoir qu’une économie fragile ne doit pas toujours aboutir à une paix fragile.  Par ailleurs, la mobilité induite par les conflits et les changements climatiques n’est pas semblable pour les femmes et les jeunes.  L’objectif commun est la paix durable, a dit le Mexique, et tous les efforts doivent permettre d’avancer vers la réalisation du Programme de développement durable à l’horizon 2030.

M. ALI MAHAMANE, universitaire malien, est venu expliquer que l’élevage est une façon de pallier le manque ou la variabilité des ressources en eau pour l’agriculture.  Par ailleurs, la pression démographique associée aux flux de réfugiés modifie l’occupation du sol, bloquant parfois certains couloirs de transhumance, ce qui n’est pas sans conséquences sur la paix sociale dans le Sahel.  Il a suggéré d’équilibrer les pressions entre le Sahel et la zone soudanaise, d’améliorer les politiques de transhumance, de matérialiser les couloirs de passage et les aires de pâturage, et de promouvoir une approche intégrée entre l’élevage et les agriculteurs.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a rappelé que les éleveurs sont les plus touchés par la pauvreté et confirmé que la concurrence pour les ressources naturelles entraîne des conflits.  L’instabilité et la malnutrition sont à la fois une cause et une conséquence des conflits, a souligné la représentante.  Évoquant cette concurrence pour les ressources, qui a contribué à l’exacerbation des conflits entre agriculteurs et éleveurs, les États-Unis se sont inquiétés que ce conflit fasse tache d’huile.

La France a évoqué la démographie, les changements climatiques, les problèmes d’accès à l’eau et l’instrumentalisation des tensions par des groupes criminels, invitant la présidence de cette réunion à identifier des solutions et rassembler des recommandations.  Le Royaume-Uni a appelé à distinguer les régions déjà touchées des régions potentiellement concernées dans le futur, dans un souci de prévention.

Le Brésil a qualifié la relation entre la CCP et l’ECOSOC de très importante, et invité les deux organes à trouver des « solutions novatrices ».  L’Uruguay et l’Union européenne ont également jugé ce type de réunion très positif pour trouver des points de convergence.

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