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ECOSOC/6974
16 avril 2019
Forum sur le suivi du financement du développement, 3e et 4e séances - matin et après-midi

Forum sur le suivi du financement du développement: exploiter le potentiel du commerce, des technologies, du partenariat international, de la dette et de la fiscalité

Face à l'insuffisance des ressources pour financer la réalisation des objectifs de développement durable, les experts du Forum sur le suivi du financement du développement qui étaient réunis aujourd’hui pour une deuxième journée, ont orienté les États vers de « nouvelles avenues » que sont le commerce, les technologies financières (fintech), le partenariat international ou encore la dette et la fiscalité bien gérées. 

Le Secrétaire général de la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED) a rappelé les estimations du Fonds monétaire international (FMI) selon lesquelles le besoin de financement pour réaliser le Programme 2030, qui était évalué à 2 500 milliards par an en 2014, s’élève maintenant à 2 600 milliards de dollars annuels.  Dans le même temps, le monde a besoin de créer 300 millions d’emplois dans la prochaine décennie pour les millions de jeunes qui arrivent sur le marché du travail chaque année, d’après la Banque mondiale.

Comment combler cette lacune entre le manque de financement et la nécessité de financer les objectifs de développement?  C’est la question à laquelle les participants de haut niveau, dont de nombreux ministres, ont répondu en alimentant la discussion en cours.  Si les réponses varient d’un pays à un autre, elles convergent cependant sur un point: il existe un « vaste éventail » de sources et d’instruments de financement.  Ainsi, l’Ouganda préconise le commerce pour mobiliser les ressources, tandis que le Costa Rica place « l’humain au centre des efforts de développement » et mise sur sa population en investissant dans l’éducation.

De leurs côtés, Malte met l’accent sur l’économie numérique et l’Indonésie s’appuie notamment sur le partenariat public-privé.  Pour sa part, la société civile milite pour la justice fiscale avec un système fiscal « progressif et égalitaire ».  Quant aux institutions financières internationales, elles continuent de penser que les dettes constituent une source de financement du développement, à condition qu’elles soient bien gérées.

En Ouganda, le Gouvernement estime que la voie la plus durable pour aider les pays à sortir de la pauvreté est donc le commerce.  Ce secteur oblige à avoir des produits, des circuits, des échanges et des réseaux, a insisté son Ministre des finances pour qui le commerce est la condition sine qua non pour parvenir au développement durable.  L’ONU, a-t-il estimé, devrait aider les pays en développement en obtenant la levée des barrières commerciales érigées par certains partenaires.  L’Indonésie estime aussi que le commerce est bon pour le développement, à condition de surveiller étroitement la balance commerciale et de maintenir une stabilité macroéconomique.

Pour leurs besoins en financement du développement, les États insulaires comme Malte et Samoa s’abreuvent aux nouvelles technologies ou à la fintech.  Malte est ainsi devenue le leader mondial des jeux d’argent en ligne « en travaillant main dans la main avec les entreprises du secteur pour construire un cadre législatif à la fois efficace et favorable ».  Pour Samoa, un archipel de 10 îles éparses, la priorité est de « ne laisser personne hors ligne ».  L’essor de l’Internet dans l’archipel a notamment contraint les autorités à développer un système national d’identification pour lutter contre le blanchiment d’argent, a expliqué la Gouverneure de la Banque centrale de Samoa pour faire en sorte que la numérisation de la finance bénéficie à l’ensemble des populations.  La Banque mondiale s’est montrée encore plus dithyrambique devant la fintech: elle réduit les coûts, raccourcit les distances et favorise l’inclusion financière des femmes notamment.

Les institutions financières internationales croient aussi au pouvoir de la dette pour financer les objectifs de développement durable.  Les dettes peuvent servir à financer directement la réalisation de ces objectifs à condition, précise la Banque mondiale, que l’endettement soit soutenable.  Mais les pays doivent quand même éviter le surendettement.  Pour y parvenir, avec le FMI, la Banque mondiale prescrit fortement la transparence, la soutenabilité de la dette et la prudence dans la gestion macroéconomique.  Par ailleurs, les mêmes règles d’endettement doivent s’appliquer invariablement à tous les pays, a encore recommandé l’institution.

Le modèle de développement « unique au monde » du Costa Rica a été salué par le Rédacteur en chef de Bloomberg.  Nous avons fait le choix de financer le développement de notre principale « valeur ajoutée », a expliqué le Vice-Ministre du plan costaricien, en consacrant 8% du budget à l’éducation et à la formation de la population.  Il a avancé trois autres ingrédients de cette réussite: la stabilité plus que centenaire du pays, l’investissement dans la biodiversité et l’investissement dans l’énergie renouvelable.  Le Costa Rica a également désinvesti dans son armée au profit de l’éducation de sa population, a ajouté le Ministre.

La société civile a aussi exprimé un cri du cœur au cours des deux dialogues sur les cadres de financement nationaux intégrés et les nouvelles technologies pour financer le développement durable, ainsi que lors de la réunion de haut niveau avec les institutions de Bretton Woods, la CNUCED et l’Organisation mondiale du commerce (OMC).  L’Alliance mondiale pour la justice fiscale a recommandé aux pays, pour financer leur développement, de lutter urgemment contre la corruption et d’appliquer un système fiscal progressif et égalitaire.  Se désolant de la marginalisation de l’ONU sur la question de la coopération fiscale internationale, l’Alliance a estimé que c’est pourtant la seule institution internationale légitime pour mener ce travail.

Le Forum sur le suivi du financement du développement se poursuivra demain, mercredi 17 avril, à partir de 10 heures.

FORUM SUR LE SUIVI DU FINANCEMENT DU DÉVELOPPEMENT (E/FFDF/2019/1) ET (E/FFDF/2019/2)

Dialogue ministériel III: « Concevoir des cadres de financement nationaux intégrés pour le développement durable »

Invité par la Présidente de la séance, Mme KIRA CHRISTIAN DANGANAN AZUCENA, des Philippines, à parler du rôle du commerce pour mobiliser le financement du développement, M. MUKHISA KITUYI, Secrétaire général de la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED), a déploré que « nous nous sommes éloignés des objectifs du Plan d’action d’Addis-Abeba ».  Le besoin de financement pour réaliser le Programme 2030, qui était évalué à 2 500 milliards par an en 2014, s’élève maintenant à 2 600 milliards de dollars annuels, d’après les estimations du FMI.  « Que faut-il faire? » a-t-il alors demandé.  Comme moyens d’action, il a prôné des réformes fiscales, une bonne gestion des dettes publiques ainsi qu’une mobilisation du partenariat public-privé et du commerce, pour permettre aux gouvernements d’avoir des revenus et d’investir dans les services sociaux de base.  Le financement privé doit aussi contribuer aux objectifs de développement durable, a-t-il ajouté tout en reconnaissant la difficulté de le mobiliser actuellement.  « Comment dès lors utiliser le commerce comme outil de développement pour les pays en développement et endettés, est la grande question qui se pose à nous tous », a indiqué M. Kituyi.

« Comment combler cette lacune entre le besoin de financement et le désir de financer les objectifs de développement? », a renchéri le Modérateur du dialogue ministériel, M. JOHN AUTHERS, Rédacteur en chef pour les marchés à Bloomberg, qui a fait le même constat sur le recul du financement par rapport aux engagements d’Addis-Abeba. 

Le leadership est crucial, a répondu le Ministre des finances de l’Ouganda, M. MATIA KASAIJA.  « Le leadership doit nous montrer la voie et mener la barque. »  L’Ouganda, a-t-il indiqué, vise à devenir un pays développé en 2040.  « Pour cela, il faut avoir des amis qui vous aident », a-t-il observé.  En même temps, le Ministre a reconnu que « le monde ne nous doit rien », arguant que son pays peut lever beaucoup d’argent aujourd’hui et notamment au niveau national.  Il a comparé les investisseurs à des « prétendants » qui font la cour aux jeunes filles, et conseillé de faire plus que tous les autres prétendants pour les attirer.  C’est ce que fait l’Ouganda, a-t-il déclaré.  Or, selon le Ministre, la voie la plus durable pour aider les pays à sortir de la pauvreté est le commerce, car ce secteur oblige à avoir des produits, des circuits et des échanges.  C’est la condition sine qua non pour parvenir au développement durable, a-t-il insisté.

« Que pourrait faire l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour faciliter le commerce en Ouganda? », a demandé le Modérateur.  Le Ministre ougandais a répondu que les barrières commerciales doivent être retirées et appelé l’ONU à l’aide dans cette optique.  Les pays doivent produire ce qui leur est possible de produire et le moins cher possible, a-t-il estimé, tout en avouant la difficulté de son pays à exploiter le pétrole, ce qui l’oblige à demander de l’aide à d’autres pays.  Mais il s’est plaint que les sociétés pétrolières cherchent à faire des profits énormes et immédiats, ce qui fait perdre du temps et de l’argent à l’Ouganda. 

Apportant le témoignage de son pays, M. BAMBANG BRODJONEGORO, Ministre de la planification et du développement national de l’Indonésie, a indiqué que son gouvernement avait créé dès 2015 des structures de mobilisation de financements, tout en menant les efforts de développement.  « Nous avons accru les ressources fiscales mais baissé les impôts sur les petites entreprises », a-t-il dit avant de parler des partenariats public-privé lancés au début de 2016, qui ont permis de mobiliser 8,8 milliards de dollars.  Ces partenariats sont à l’œuvre dans 75 projets, concernant 19 secteurs dont les routes, les transports intégrés, les télécommunications et l’urbanisme.  Le Gouvernement a également créé un centre de financement des objectifs de développement durable afin de créer un environnement favorable.  « Les choses semblent être sur la bonne voie en Indonésie », a relevé le Modérateur.  Le Ministre a répondu qu’il était optimiste et qu’il comptait sur la mobilisation du financement privé. 

La Colombie s’est dotée d’un Pacte du développement, a poursuivi Mme GLORIA AMPARO ALONSO MÁSMELA, Ministre de la planification nationale de Colombie, en expliquant que le Gouvernement avait promis d’atteindre les objectifs de développement pour tous les Colombiens.  Cela implique la mise à disposition de ressources publiques, a-t-elle dit.  La Ministre a mentionné les mesures prises pour améliorer l’accès à l’emploi et notamment au secteur informel.  Pour attirer le financement privé, le Gouvernement doit faire preuve d’une bonne gestion macroéconomique et des finances publiques, et appliquer des règles de transparence dans l’administration.  Les ressources internationales doivent être gérées dans la transparence pour gagner la confiance des investisseurs, a-t-elle ajouté.  Autre recommandation de la Ministre: l’aide publique étrangère doit être couplée avec le partenariat avec le secteur privé international.  Dans son pays, le financement du développement s’est amélioré, s’est réjouie la Ministre colombienne.  Elle a cité le rapport d’examen national volontaire de son pays, soumis en 2018, qui a souligné à cet égard l’importance des alliances avec le secteur privé national et international.  C’est la condition pour garder sur le territoire l’investissement international et assurer le développement durable, selon elle.

« Avez-vous des investisseurs étrangers prêts à investir en Colombie? », a demandé le Modérateur.  Le coût du développement de la Colombie a besoin que le secteur privé augmente de 30% son investissement dans le pays, a répondu la Ministre colombienne en précisant avoir prévu divers outils qui peuvent intéresser le secteur privé, comme la réforme foncière. 

Au Costa Rica, a déclaré à son tour M. LUIS DANIEL SOTO, Vice-Ministre du plan et de la politique économique, les ressources du développement existent déjà mais il a d’abord fallu une bonne coordination des interventions.  Il est important de rechercher les ressources dès le départ dans le secteur public et le secteur privé, a-t-il observé.  La ressource principale du Costa Rica est sa biodiversité, qui représente 5% de la biodiversité mondiale, a rappelé le Vice-Ministre.  « Nous sommes un pays stable depuis plus de 100 ans. »  M. Soto a notamment cité le taux d’alphabétisation de 96,4%.  Il a également signalé la création d’un bouquet énergétique d’origine renouvelable, qui a permis une planification sur le long terme.  Le pays s’est aussi doté en janvier d’un plan de développement post-carbone à l’horizon 2050.  De grands investissements public et privé ont été mobilisés à cet effet.  Si les cadres normatifs sont importants, car ils permettent de mettre en correspondance les objectifs et les ressources, M. Soto a estimé que la planification dépasse les mandats publics et que la participation citoyenne est un facteur important dans le processus.  Elle permet d’assurer une plus grande durabilité ainsi que la transparence, a-t-il expliqué.  Au Costa Rica, le principal défi est le transport public et l’assainissement, a-t-il indiqué avant d’exprimer le besoin d’avoir le soutien d’institutions de financement ayant une vocation environnementale.  M. Soto a enfin assuré que le Pacte national pour les objectifs de développement durable au Costa Rica faisait l’unanimité des pouvoirs exécutifs et législatifs, qui sont unis dans la recherche de financement. 

Abordant la questions sous l’angle de la fiscalité, M. DEREJE ALEMAYEHU, Coordinateur de l’Alliance mondiale de la justice fiscale, a déclaré qu’ « attendre l’argent des pays développés pour financer le développement, c’est comme puiser de l’eau avec un entonnoir ou courir un sprint avec les mains attachées dans le dos ».  Pour financer leur développement, les pays en développement doivent d’abord lutter contre la corruption et ce, de manière urgente et prioritaire.  Il a aussi recommandé un système fiscal progressif et égalitaire.  La fiscalité, a-t-il remarqué, est un outil de redistribution qui doit obliger les gouvernements à fermer les niches fiscales.  Or les progrès sont lents jusqu’ici.  À cela s’ajoutent les flux financiers illicites.  « L’optimisation fiscale profite aux riches alors que nous avons besoin d’argent pour financer le développement. »  Pour contrer cette situation, M. Alemayehu a misé sur la coopération fiscale internationale que l’ONU doit mener.  Il a toutefois regretté de voir l’Organisation marginalisée depuis quelques temps, alors que les Nations Unies sont pourtant la seule institution internationale légitime pour mener ce travail. 

Dans l’échange interactif qui a suivi, un membre de la société civile a demandé au Costa Rica d’expliquer les avantages comparatifs de ce pays.  Le Vice-Ministre du plan et de la politique économique du Costa Rica a rappelé le choix du pays, il y a de nombreuses années, de ne plus faire de dépenses militaires mais de se consacrer à l’éducation et à la formation.  Aujourd’hui, le Costa Rica alloue 8% du budget national à l’éducation, s’est-il enorgueilli en mentionnant l’existence de centres éducatifs de qualité et l’accès facile à l’éducation.  L’enseignement est d’ailleurs obligatoire au Costa Rica.  Si nous sommes arrivés à ce niveau, c’est parce que nous avons décidé de miser sur la population, qui est « notre valeur ajoutée », a expliqué le Vice-Ministre.  « Nous avons fait ce qu’on appelle le développement humain. »  Le secteur des services représente à lui seul 40 à 45% du PIB, a-t-il signalé comme preuve que l’humain est au centre des efforts de développement.

« Comment faire pour que le commerce soit un véritable outil pour financer le développement durable », a demandé le Népal, ce à quoi le Ministre des finances de l’Ouganda a répondu qu’il fallait d’abord produire, et recourir à la technologie pour augmenter le volume de production.  Plus de produits, plus de recettes, c’est plus de revenus pour l’État, a-t-il résumé.  Pour le Ministre de la planification et du développement national de l’Indonésie, il faut surveiller la balance commerciale et maintenir la stabilité économique.  Sur les questions fiscales, il a rappelé que les membres du G20 s’étaient engagés à ne pas envoyer les recettes dans les paradis fiscaux dans le cadre du système d’échanges d’information automatique.  Ce qui est préoccupant, c’est ce qui se fait au niveau bilatéral, entre deux pays, a-t-il remarqué.  C’est là qu’est la source des flux financiers illicites vers les paradis fiscaux, a-t-il estimé.  Pour finir, la Ministre de la planification nationale de Colombie, a dit que la contribution du commerce au développement durable nécessite l’amélioration de la productivité d’un pays, la création d’emploi et de bonnes recettes fiscales. 

Dialogue ministériel IV: « Tirer parti des nouvelles technologies pour financer les objectifs de développement durable »

Les nouvelles technologies sont-elles synonymes d’opportunités nouvelles ou de risques additionnels susceptibles d’accroître les difficultés de financement des objectifs de développement durable, s’est d’emblée interrogé le modérateur du dialogue, M. JOHN AUTHERS, Rédacteur en chef pour les marchés à Bloomberg

« Nous n’avons peut-être pas encore saisi à quel point les technologies financières, ou fintech, sont transformatrices », a répondu M. ACHIM STEINER, Administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).  L’innovation en matière de services bancaires en ligne est déjà un moteur de croissance économique dans de nombreux pays en développement, parfois même plus que dans les pays développés, a souligné M. Steiner, qui copréside l’Équipe spéciale des Nations Unies chargée de la question du financement numérique, dont l’objectif est de mieux comprendre les conséquences de la fintech sur le développement durable.  Grâce aux nouvelles technologies satellites, a-t-il poursuivi, nous sommes par exemple en mesure de mieux comprendre les risques qui pèsent sur les marchés financiers et d’éviter leur volatilité, au profit des investisseurs, des intermédiaires et des consommateurs.  Toutefois, M. Steiner a reconnu que la fintech présentait également des risques nouveaux en termes de gestion des informations privées, de protection des données et de criminalité liée aux cryptomonnaies. 

Pour parler d’opportunité, il faut avant tout s’assurer de « ne laisser personne hors ligne », a déclaré Mme MAIAVA ATALINA AINUU-ENARI, Gouverneur de la Banque centrale de Samoa.  Dans un archipel comme Samoa, l’accès à Internet ne va pas de soi, a souligné la Gouverneure, précisant que son pays avait été contraint de connecter les nombreuses îles qui le composent via des câbles sous-marins.  Les difficultés ne sont pas uniquement liées aux infrastructures physiques, a-t-elle ajouté.  L’essor de l’Internet dans l’archipel a notamment contraint les autorités à développer un système national d’identification pour lutter contre le blanchiment d’argent.  Pour la Gouverneure, faire en sorte que la numérisation de la finance bénéficie à l’ensemble des populations et de la planète passe avant tout par un effort de régulation.

Les entreprises de fintech elles-mêmes sont favorables à une plus grande réglementation, a d’ailleurs estimé M. EDWARD SCICLUNA, Ministre des finances de Malte.  « Elles ne veulent pas que ce soit le Far West, car elles veulent être en mesure d’asseoir leur réputation », a-t-il précisé.  Dans un État insulaire comme Malte, qui dispose d’un accès limité aux ressources naturelles, la fintech représente une opportunité de diversification économique sans précédent, a expliqué M. Scicluna.  À titre d’exemple, le Ministre maltais a souligné que son pays avait saisi l’opportunité offerte par les jeux d’argent en ligne, en travaillant main dans la main avec les entreprises du secteur pour construire un cadre législatif à la fois efficace et favorable.  Aujourd’hui, le pays est l’un des leaders mondiaux dans ce domaine, s’est-il enorgueilli.  Malte s’efforce de répliquer ce modèle de partenariat avec les entreprises privées dans l’élaboration des lois avec le « blockchain », une technologie de stockage et de transmission d’informations financières sans organe de contrôle. 

« Il est même parfois plus facile pour un petit État comme le nôtre d’adapter sa législation à un nouveau secteur économique », a poursuivi M. Scicluna, précisant que là où les États-Unis mettent des années à adapter leur réglementation, Malte n’a besoin que de quelques mois.  C’est la raison pour laquelle IBM, qui était la plus large entreprise informatique à une certaine époque, a été incapable de s’adapter à l’ère numérique, a-t-il affirmé.  Le Ministre a donc appelé les pays en développement à faire preuve de souplesse pour investir dans le « big data », le « cloud », l’intelligence artificielle et le « blockchain ».  Ces derniers domaines, a-t-il estimé, modifient aussi profondément la finance aujourd’hui qu’Instagram a révolutionné la photographie ou Uber l’industrie des taxis.  Parallèlement, M. Scicluna a indiqué que ces innovations financières rendaient progressivement « obsolètes » des institutions comme les banques centrales, « qui en perdent parfois le sommeil ».

Les banques centrales doivent jouer un rôle moteur de démocratisation des services financiers en ligne, a quant à lui estimé M. PATRICK NJOROGE, Gouverneur de la Banque centrale du Kenya, soulignant que son pays était devenu l’un des chefs de file dans le domaine de la fintech.  M. Njoroge a ainsi donné l’exemple de M-Pesa, un système de microfinancement et de transfert d’argent par téléphone mobile, lancé en 2007 par Vodafone pour Safaricom et Vodacom, les deux plus grands opérateurs de téléphonie mobile au Kenya et en République unie de Tanzanie.  « Il n’y avait pas de loi pour nous guider dans la mise en place de ce produit », a souligné le Gouverneur en expliquant que les régulateurs et les innovateurs avaient donc collaboré pour façonner le marché.  « Il faut désormais faire en sorte que ces produits soient utilisables non pas uniquement depuis des smartphones à 1 000 dollars, mais à partir de téléphones de base », a appelé le Gouverneur.  Pour y parvenir, M. Njoroge a estimé que les législateurs devaient bien comprendre les besoins des consommateurs.  Par exemple, nous avons demandé de réduire les temps de transaction avec un produit qui nous avait été présenté dans le cadre de M-Pesa, a-t-il indiqué, précisant que l’approbation du produit avait été retardée jusqu’à ce que les délais de transaction financière soient réduits de 7 secondes.  « Nous avons attendu car nous avons pensé que l’expérience pour le consommateur serait trop mauvaise », a précisé le Gouverneur, pour qui l’amélioration de l’expérience des consommateurs est la clef de l’adoption dans la pratique des nouvelles technologies financières. 

La réalité est que 90% du nouveau commerce en ligne se fait à l’heure actuelle dans les pays développés et seulement 10% dans les pays en développement, a pondéré Mme SHAMIKA SIRIMANNE, Directrice de la Division de la technologie et de la logistique de la CNUCED.  « Il y a donc un fossé », a-t-elle déclaré, rappelant que la moitié de la population mondiale n’avait pas encore accès à Internet, un taux qui s’élève à 80% dans les pays les moins avancés (PMA).  En outre, 36% seulement des PMA disposent de lois sur la protection des données et la cybercriminalité et 30% ont des lois sur la protection des consommateurs, a ajouté la Directrice de division.  En l’absence de ce cadre réglementaire, Mme Sirimanne a estimé qu’il serait difficile d’instaurer la confiance nécessaire pour l’essor de la fintech dans le monde en développement.

Face à de telles données statistiques, Guyana et le Bangladesh ont demandé comment il était possible d’éviter une situation de « fracture entre des gagnants et des perdants » dans le déploiement des technologies financières.

L’ONU a un rôle important à jouer pour limiter les conséquences potentiellement négatives de ces nouvelles technologies, a déclaré Mme ELENITA DANO, Cocoordinatrice du Groupe ETC (Amérique latine et Caraïbes), qui a également appelé à ne pas oublier les difficultés engendrées par les infrastructures physiques nécessaires au déploiement du numérique.  Pour entreposer le « cloud », a ainsi déclaré Mme Dano, nous occupons des espaces qui pourraient être utilisées pour les cultures agricoles. 

Réunion spéciale de haut niveau avec les institutions de Bretton Woods, l’Organisation mondiale du commerce et la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED)

Déclarations des représentants intergouvernementaux

Le système financier international doit permettre de mettre sur pied un environnement plus juste, a déclaré d’emblée Mme MARĺA FERNANDA ESPINOSA, Présidente de l’Assemblée générale, en faisant remarquer que c’est précisément le rôle central dévolu aux institutions de Bretton Woods.  Elle a souhaité que la communauté internationale puisse désormais parler deux langages à la fois: le langage du financement et celui du développement, afin d’aligner les fonds disponibles au financement des objectifs de développement durable sur le plan régional notamment.  Elle a aussi plaidé pour que davantage de fonds soient mobilisés en faveur de l’action climat et pour la réduction du fossé numérique, tout en insistant sur la nécessité de l’égalité entre les sexes « dans tout ce que nous faisons ».  « Leadership, responsabilité collective et responsabilité » sont les trois principes sur lesquels elle a souhaité que les actions de l’ONU s’appuient dans la perspective du financement du développement. 

Le commerce a un rôle majeur à jouer dans l’essor économique, a enchaîné M. KEN OFORI-ATTA, Ministre des finances du Ghana et Président du Comité du développement de la CNUCED, un principe qui a été rappelé lors des dernières réunions de printemps de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI).  Le Ministre a dit que le Comité du développement entend poursuivre ses actions en vue de préparer les pays à faire face aux crises et à les gérer.  Ces réunions de printemps ont permis d’insister sur la restructuration de la dette des pays les plus endettés et de rendre les technologies disponibles pour les plus pauvres. 

La montée du nationalisme et l’opposition au multilatéralisme ont marqué M. SALIM BADDOURA, Président du Conseil du commerce et du développement de la (CNUCED).  Il a relevé que la CNUCED avait dû s’adapter aux mutations du monde et avait continué à apporter son appui aux États, tout en permettant à l’ONU d’avoir un rôle plus cohérent sur les questions de développement. 

Dans un contexte de perspectives économiques moroses et de croissance qui va ralentir avant de reprendre en 2020, Mme SABINA BHATIA, Secrétaire adjointe au FMI, s’exprimant au nom du Comité monétaire et financier, a assuré que le FMI entendait travailler pour faire face aux grands défis mondiaux, y compris en luttant contre la corruption qui représente tout de même une perte de 1 000 milliards de dollars par an.  Le FMI promet aussi de poursuivre son appui au renforcement des systèmes fiscaux dans les pays en développement notamment. 

C’est l’intégration des pays dans le commerce multilatéral, comme facteur d’essor économique, qu’a défendu de son côté M. TIM YEEND, Chef de Cabinet et Conseiller principal du Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), parlant au nom du Conseil général de l’OMC.  Il a expliqué que les gouvernements doivent toutefois veiller à ce que les bénéfices du commerce atteignent les couches les plus défavorisées.  L’ouverture du commerce peut entraîner des pertes d’emplois et les gouvernements doivent bien préparer tous les secteurs économiques, a-t-il averti, avant d’évoquer les tensions entre de grands acteurs du commerce multilatéral et la crise qui touche le système de règlement de différends de l’OMC. 

M. Yeend a également parlé des payements électroniques qui sont un atout de taille pour l’essor du commerce électronique.  Et le fait que ces payements sont parfois fournis par les services de téléphonie mobile dans les pays en développement favorise l’intégration des zones rurales dans le système financier formel. 

Le Doyen du Conseil des administrateurs du Groupe de la Banque mondiale, M. MERZA HASAN, a prévenu que d’ici à 2050, 300 millions d’emplois doivent être créés rien qu’au Moyen-Orient.  La Banque se dit disposée à accompagner les pays à faire leur mue vers les emplois d’avenir.  Il a demandé que les pays tirent davantage partie des perspectives de fonds venant du secteur privé, notamment en améliorant leur secteur fiscal.  En tout cas, la Banque mondiale n’entend plus financer de projet dans lequel le secteur privé n’est pas impliqué.  C’est pour cette raison que le Doyen a invité les pays à revenu intermédiaire notamment, ceux-là qui n’ont pas accès à des prêts concessionnels, à veiller à l’amélioration du climat des affaires. 

Mme SHONA E.  RIACH, Directrice exécutive au FMI et Présidente du Comité de liaison avec la Banque mondiale, l’ONU et d’autres organisations internationales, a parlé de divers secteurs dans lesquels le FMI appui les efforts nationaux, citant en exemple les investissements dits verts, afin de faciliter la transition des pays en développement vers des sources d’énergie propres.

Débat 1: La dette publique, les vulnérabilités et les objectifs de développement durable

Animé par M. EDUARDO PORTER, journaliste au New York Times, ce premier débat a permis de tirer la sonnette d’alarme sur la dette des pays en développement, des États qui doivent gérer ce problème tout en recherchant des fonds pour financer la réalisation du Programme de développement durable à l’horizon 2030.  Pour la Présidente de l’ECOSOC, Mme INGA RHONDA KING, cette question de la dette est même l’un des défis majeurs dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable. 

En principe, s’endetter pour bâtir l’avenir est plutôt une bonne chose, a fait remarquer M. MASAAKI KAIZUKA, Directeur exécutif au FMI, désireux de tempérer l’inquiétude face à la dette.  Il a tout de même souligné que la tendance pour les pays en développement de s’orienter vers les marchés financiers pour leurs emprunts les exposent à des conditions plus rudes que celles pratiquées par les prêteurs traditionnels. 

Ce manque de clarté des conditions d’endettement rend aussi difficile la prise de mesures appropriées en cas de crise, a affirmé M. HERVE DE VILLEROCHE, Directeur exécutif au Groupe de la Banque mondiale.  Le Directeur exécutif a ainsi rappelé que l’Initiative de pays pauvre très endetté (PPTE) avait permis de réduire la dette des PMA il y a une vingtaine d’années.  Paradoxalement, ces mêmes pays ont de nouveau des niveaux d’endettement inquiétants si l’on considère le ratio dette-PIB.  Il a donc prôné de contracter des dettes dans un contexte transparent, comme c’est le cas d’ailleurs avec le Club de Paris dont les conditions et normes sont agréées et partagées. 

Le représentant de l’organisation de la société civile Eurodad (European Network on Debt and Development), a aussi regretté qu’après l’annulation de leur dette il y a 20 ans, les PMA en soient aujourd’hui au même niveau d’endettement.  Le coupable, selon cette organisation, est la Banque mondiale dont les fonds contribuent à créer cette situation d’endettement.

« Dans ce contexte d’étranglement des pays par la dette », a dit M. VALENTIN RYBAKOV (Bélarus), Vice-Président de l’ECOSOC, ces derniers doivent être accompagnés dans la recherche de fonds dédiés aux objectifs de développement durable, notamment les pays qui sont vulnérables aux catastrophes naturelles et aux chocs externes.  Le Bangladesh a fait part du sentiment des PMA qui comprennent que diverses entités travaillent sur la question de la dette, mais qui souhaitent que ces efforts se fassent en synergie.

La Fédération de Russie a souligné qu’il faudrait renforcer la sécurité financière internationale, lutter contre le protectionnisme et les mesures économiques unilatérales qui sapent le travail même de l’ONU.  M. Baddoura de la CNUCED a rétorqué qu’un système multilatéral ne peut bien fonctionner qu’avec la mise en place de sanction en cas de non-respect des normes arrêtées de commun accord. 

Débat 2: Les technologies financières et l’inclusion financière

Le monde compte environ 1,7 milliard d’adultes qui n’ont pas accès aux services financiers, estime le FMI, c’est pourquoi les technologies financières, appelées aussi fintech, ont été mentionnées par les intervenants à ce second débat comme le viatique adéquat vers l’inclusion financière.

Ainsi, M. KOEN DAVIDSE, Directeur exécutif au Groupe de la Banque mondiale, a estimé que « l’inclusion financière est comme le tronc de l’arbre du financement du développement ».  En effet, l’inclusion peut permettre de réduire les coûts des services tout en ouvrant le secteur financier aux couches vulnérables, y compris les femmes.  C’est d’ailleurs pour cette raison que la Banque mondiale a mis en place une initiative commune avec le FMI pour promouvoir les technologies financières (fintech). 

M. VLADYSLAV RASHKOVAN, Directeur exécutif suppléant au FMI, a présenté l’initiative lancée le 11 octobre 2018 et connue comme le « Programme Fintech de Bali ».  Il compte un ensemble de 12 éléments de politique visant à aider les pays membres à tirer parti des avantages et des possibilités des progrès rapides de la technologie financière qui transforment la prestation des services bancaires, tout en gérant en même temps les risques inhérents.  Dans un premier temps, le FMI a choisi de se concentrer sur la fintech associée aux objectifs de développement durable.  Il a tout de même averti que sans réglementation, la fintech pourrait saper la réalisation de ces objectifs.

C’est aussi le message transmis par Mme KIRA CHRISTIANNE DANGANA-AZUCENA (Philippines), Vice-Présidente de l’ECOSOC.  Elle a mis en garde contre l’essor de la cybercriminalité dans le cadre de ces échanges financiers virtuels.  Selon elle, il faut en même temps une optimisation des avantages et une atténuation des risques de la fintech pour favoriser l’inclusion financière dans les pays en développement. 

Face aux récriminations de l’ONG « Notre monde n’est pas à vendre », qui s’insurgeait contre la tentative de l’OMC de réglementer le commerce électronique, M. Yeend de l’OMC a assuré que les discussions sont encore en court, non sans conclure que le monde serait chaotique si des normes n’étaient pas arrêtées.

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