Print
CS/14023
18 novembre 2019
8667e séance – matin

Devant le Conseil de sécurité, ingérence étrangère et violations de l’embargo sur les armes désignées comme responsables de l’impasse en Libye

L’implication d’acteurs étrangers et les violations répétées de l’embargo sur les armes alimentent le conflit libyen dont le coût humanitaire est de plus en plus lourd, a dénoncé ce matin, devant le Conseil de sécurité, le Représentant spécial du Secrétaire général pour la Libye et Chef de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL).  Lors d’une séance d’information sur la situation dans ce pays, M. Ghassan Salamé a exhorté la communauté internationale à l’unité pour appuyer la reprise du dialogue interlibyen et favoriser une solution politique.

Pour le Représentant spécial, les semaines qui viennent sont essentielles.  Les engagements d’acteurs extérieurs dans le conflit risquent de dépasser la participation nationale, privant les Libyens du contrôle de leur avenir, a-t-il mis en garde.  L’intervention étrangère s’impose et prend le contrôle et il importe de rejeter cette ingérence étrangère, a insisté M. Salamé. 

La prochaine étape du dialogue de Berlin, ce mercredi, doit rassembler les États intéressés, a rappelé M. Salamé.  L’Allemagne a souhaité qu’à cette occasion la communauté internationale adopte une approche « plus cohérente » et conforme au plan en trois volets du Représentant spécial.  Annonçant une nouvelle attaque de drones aujourd’hui sur une usine alimentaire de la banlieue de Tripoli, M. Salamé a pointé du doigt la présence étrangère « de plus en plus évidente de combattants, mercenaires et entreprises militaires privées » qui encouragent l’escalade de la violence et déploré la recrudescence de tirs d’artillerie sur des zones densément peuplées.

Selon la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL), plus de 800 frappes de drones ont appuyé l’Armée nationale libyenne depuis le début du conflit en avril et plus de 240 ont été effectuées en soutien au Gouvernement d’entente nationale, a précisé le Représentant spécial.  Mais de plus en plus de frappes menées par des aéronefs non identifiés ont été conduites depuis septembre. Cette violence est facilitée par la pléthore d’armes disponibles héritées du régime Kadhafi et celles qui rentrent dans le pays en violation de l’embargo sur les armes, a insisté M. Salamé, avec pour résultat une grave crise humanitaire: plus de 200 tués depuis le début de l’offensive du général Haftar sur Tripoli début avril et 128 000 déplacés, alors que l’appel humanitaire de 202 millions de dollars des Nations Unies n’est pourvu qu’à moitié.

« L’ingérence étrangère est une des principales raisons de la crise dans mon pays » a accusé le Ministre des affaires étrangères libyen, M. Mohamed Siala pour qui « des acteurs étrangers continuent d’agir pour que la Libye continue de souffrir, sans présenter aucune initiative pour faire cesser le conflit. »  L’embargo sur les armes imposé depuis 2011 est violé par de nombreux États qui fournissent aux forces d’agression des armes perfectionnées telles des drones de combat et autres armes offensives.  Que doit faire le Gouvernement d’entente nationale?  Rester les bras croisés? a-t-il demandé.  Selon M. Siala, le Conseil de sécurité aurait pu faire bien plus pour contrer l’agression du général Haftar s’il avait été uni et avait agi selon une stratégie claire.  « Mais certains jouent avec le destin de la Libye », a-t-il accusé.  Le Ministre a néanmoins salué les efforts internationaux pour mettre un terme à la crise.  Le Gouvernement d’entente nationale espère ainsi la mise en place d’un comité opérationnel quadripartite avec l’Union européenne et l’ONU, ainsi qu’avec l’Union africaine qui a un rôle essentiel à jouer pour coordonner les efforts de paix. 

Toutefois, comment espérer des résultats sur le terrain s’il n’est pas possible pour les Libyens ordinaires de prendre part au processus politique? a interrogé Mme Rida Ahmed Al Tubuly, cofondatrice de l’organisation libyenne « Together We Build It ».  D’après elle, la MANUL et la communauté internationale ont choisi les mauvais acteurs et doivent écouter les Libyens ordinaires.   Au nom de la diplomatie préventive, de la consolidation de la paix et de l’édification de l’État, la communauté internationale a appuyé les « fauteurs de troubles » au lieu de soutenir « les bâtisseurs de la paix », a regretté Mme Al Tubuly.  « La communauté internationale a donné le pouvoir et la légitimité à la minorité violente au lieu d’autonomiser la majorité pacifique. »  Et les principaux perdants dans ce conflit sont toutes les personnes qui sont exclues des négociations de paix et politique.  L’intervenante a donc exhorté le Conseil à « faire le bon choix ».  Les quelque pays membres du Conseil de sécurité qui ont pris la parole ont, à l’instar du Représentant spécial, plaidé pour une reprise sans conditions du dialogue interlibyen et le respect de l’embargo sur les armes.

S’exprimant au nom des A3, c’est-à-dire des trois pays africains membres du Conseil (Côte d’Ivoire, Afrique du Sud et Guinée équatoriale), le représentant équatoguinéen a appelé les parties à observer un cessez-le-feu durable.  D’après ces délégations, la crise libyenne n’a pas de solution militaire: seul le dialogue politique permettra un retour à la paix durable dans le pays, a affirmé le représentant, en réitérant leur appel à la réconciliation et à l’unité du peuple libyen pour une prospérité future.  Il a ensuite fait part de leur grave préoccupation devant la situation humanitaire et sécuritaire et ses conséquences pour les pays d’Afrique subsaharienne, y compris le sort des migrants africains retenus dans les centres de détention.  Les A3 « attendent » que ces migrants soient traités avec humanité et dignité, et saluent les efforts de M. Salamé pour obtenir un accord visant à fermer ces centres de détention.

Le Koweït a également dénoncé le sort réservé aux migrants dans les centres de détention libyens qui devaient être fermés début août.  Plusieurs orateurs se sont émus des « conditions inhumaines » dans les lesquelles se trouvent migrants et réfugiés bloqués en Libye, privés de liberté et soumis à des abus sexuels, tortures, violences et esclavage.  « Jusqu’où quand va-t-on tolérer ces atrocités? » a interpellé la Guinée équatoriale.  Le représentant de la Chine s’est par ailleurs inquiété du gel des avoirs libyens, dont le Ministre a noté qu’ils étaient mal gérés et par conséquent perdaient de leur valeur.  Si le régime des sanctions n’est pas respecté par les belligérants, il ne l’est pas non plus par « certains » États Membres de l’ONU, a déploré à son tour la Belgique, appelant à faire cesser l’engrenage militaire.

L’application stricte de l’embargo sur les armes est « primordiale » pour la sécurité et la stabilité en Libye et dans le reste de la région, a renchéri la République dominicaine, appuyée par le Pérou.  « L’unité du Conseil enverrait un message fort, à savoir que le monde veut la paix en Libye », a conclu l’Indonésie.

LA SITUATION EN LIBYE (MANUL)

Déclarations

M. GHASSAN SALAMÉ, Représentant spécial du Secrétaire général pour la Libye et Chef de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL), a déclaré que, sept mois et demi après le début du conflit en Libye, la communauté internationale est engagée dans une « course contre la montre » pour trouver une solution pacifique.  Il a fait part de sa colère et de sa tristesse en rapportant une nouvelle attaque: une usine de biscuit dans la banlieue de Tripoli a été touchée par une frappe arienne qui a fait selon un premier bilan au moins 10 morts et 35 blessés, la majorité des victimes étant des migrants.  Selon lui, cette attaque indiscriminée contre des civils pourrait constituer un « crime de guerre ». 

Les informations dans le sud de Tripoli confirment la présence étrangère de plus en plus évidente de combattants, mercenaires et entreprises militaires privées qui encouragent l’escalade de la violence, a poursuivi M. Salamé.  Il s’est aussi dit gravement préoccupé par les tirs d’artillerie en augmentation dans le nord qui ont entraîné de nombreuses victimes.  Une nouvelle escalade dans ces zones densément peuplées mènerait à une grave situation humanitaire. 

Selon la MANUL, plus de 800 frappes de drones ont appuyé l’Armée nationale libyenne depuis le début du conflit et plus de 240 en soutien au Gouvernement d’entente nationale.  De plus, en plus de frappes sont menées par des aéronefs inconnus depuis septembre, a rapporté le Représentant spécial.  La violence est facilitée par la pléthore d’armes disponibles remontant au régime Kadhafi en plus de celles qui rentrent dans le pays en violation de l’embargo sur les armes.  Des pièces détachées pour les avions, des chars, des missiles de précision sont introduits en Libye. 

L’aéroport de Mitiga, indispensable aux civils, reste fermé et celui de Misrata a été frappé au moins 11 fois depuis début septembre.  Mitiga doit rouvrir au plus vite, a-t-il insisté. 

M. Salamé a indiqué travailler d’arrache-pied pour conduire les phases 2 et 3 de son plan.  Trois réunions de responsables ont déjà eu lieu, la prochaine aura lieu le 20 novembre.  Le 31 octobre, les participants ont préparé un projet de communiqué dressant une liste en six points des mesures pour revenir à la paix, dont le retour à un processus politique et le respect des droits de l’homme.  La MANUL s’est efforcée d’appliquer une annexe opérationnelle au projet de communiqué pour faire avancer le processus politique avec des indicateurs et des responsabilités définies pour chacune des six mesures, qui pourra servir de passerelle au dialogue interlibyen.  Une avancée tangible serait de mettre en place un comité de suivi qui travaillerait avec l’ONU pour mettre en œuvre les termes du communiqué et pour garantir le respect du cessez-le-feu et de l’embargo sur les armes, a fait valoir M. Salamé.  Un tel comité contribuerait à appuyer le processus politique, ainsi que le processus de désarmement, démobilisation et réintégration nécessaire.  À cette fin, il a dit qu’il œuvrait également avec les États Membres sur une base bilatérale. 

L’unité et l’engagement internationaux sont essentiels pour mettre un terme à la crise et faire aboutir le processus de Berlin.  En appui à ce processus, le Représentant spécial a indiqué travailler avec les autorités libyennes et avec le général Haftar et ceux qui l’appuient.  La MANUL a beaucoup communiqué auprès des groupes libyens y compris de la diaspora.  « La colère et la frustration liées au conflit sont clairement apparues lors de ces discussions », a rapporté M. Salamé.

Le Gouvernement égyptien, de son côté, a travaillé avec la Chambre des représentants pour essayer d’unir cet organe.  Des consultations ont été organisées en parallèle avec des représentants des différentes factions.  Par ailleurs, de nombreux ateliers ont été organisés avec la société civile. 

M. Salamé a de nouveau cité le cas de Mme Seham Sergiwa, parlementaire et militante des droits de l’homme, enlevée le 17 juillet et portée depuis disparue, qui illustre la violence contre les femmes en Libye.  De plus, de nombreuses femmes migrantes et réfugiées sont arrêtées, violées, torturées et détenues arbitrairement.

À Tripoli, les conséquences du conflit continuent de faire souffrir les civils, dont plus de 200 ont été tués et plus de 128 000 déplacés.  Depuis janvier 2019, a relevé le Représentant spécial, environ 60 attaques ont visé des installations sanitaires et médicales.  Des frappes de précision ont délibérément visé des personnels et installations médicales.  Ce sont des faits constitutifs de crimes de guerre, a dit M. Salamé.  Les migrants et réfugiés sont exposés à des meurtres, à de mauvais traitements, à la privation de leur liberté et à l’esclavage, et ceux qui sont interceptés en mer sont ramenés dans des centres de détention comme Zawiya et Tajoura qui devaient être fermés depuis le début du mois d’août.

Plus de 24% des installations sanitaires sont fermées, des écoles sont closes ou utilisées comme abris.  L’ONU et les organisations humanitaires ont aidé plus de 310 000 personnes, mais moins de la moitié de l’appel humanitaire pour la Libye, à hauteur de 202 millions de dollars, a été financé a déploré M. Salamé. 

Pour le Représentant spécial, les semaines qui viennent sont essentielles.  Les engagements d’acteurs extérieurs dans le conflit risquent de dépasser la participation nationale, privant les Libyens du contrôle de leur avenir, a-t-il mis en garde.  L’intervention étrangère s’impose et prend le contrôle et il importe de rejeter cette ingérence étrangère, a insisté M. Salamé.  Il a de nouveau appelé tous les acteurs à respecter l’embargo sur les armes et à mettre un terme au conflit.  La communauté internationale doit se rassembler et fournir les appuis nécessaires aux parties libyennes pour mettre un terme au conflit, a-t-il conclu. 

Mme RIDA AHMED AL TUBULY, cofondatrice de l’organisation « Together We Build It », évoquant le privilège de sa présence au Conseil de sécurité, a estimé avoir mérité cette reconnaissance après un long combat pour ses droits en tant que femme libyenne. 

Revenant sur son histoire personnelle, Mme Al Tubuly a rendu hommage à son père qui a insisté pour qu’elle poursuive ses études jusqu’à obtenir un doctorat en pharmacologie.  L’organisation qu’elle a contribué à créer lui a permis de mener des campagnes pour promouvoir le rôle des femmes dans le processus de paix.  Devant les difficultés pour les Libyennes de participer à ce processus, comment peut-on espérer, a-t-elle demandé, avoir des résultats sur le terrain s’il n’est pas possible pour les Libyens ordinaires de prendre part au processus politique. 

L’intervenante a souligné que depuis les dernières élections législatives de 2014, les citoyens ordinaires de la Libye ont été complètement exclus du processus politique.  Une telle exclusion, a—t-elle expliqué, n’est pas seulement la faute des acteurs libyens, mais également celle de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL) et de la communauté internationale qui dirigent et facilitent les discussions politiques actuelles.  Elle a donc invité ces dernières à faire montre de créativité et d’innovation afin de garantir que le processus politique soit inclusif pour tout le public, et notamment pour les deux sexes.  Elle a ainsi salué le fait que la MANUL ait ouvert, l’an dernier, le processus politique aux Libyens ordinaires, en menant des consultations à l’échelle nationale.

Au nom de la diplomatie préventive, de la consolidation de la paix et de l’édification de l’État, la communauté internationale a appuyé les « fauteurs de troubles » au lieu de soutenir « les bâtisseurs de la paix », a regretté Mme Al Tubuly.  « La communauté internationale a donné le pouvoir et la légitimité à la minorité violente au lieu d’autonomiser la majorité pacifique. »  Malheureusement, a-t-elle poursuivi, certains membres de la communauté internationale semblent aujourd’hui fermer les yeux face au déferlement d’armes et de munitions à destination des groupes violents.  En fait, les principaux perdants dans ce conflit sont toutes les personnes qui sont exclues des négociations de paix et politique et qui ne peuvent pas donner voix à leur rêve pour l’avenir de leur pays.

Selon Mme Al Tubuly, si la MANUL et la communauté internationale sont sérieuses dans leur volonté d’apporter la paix en Libye, alors elles doivent écouter les Libyens ordinaires et repenser les conditions des discussions pour la paix.  Ainsi, elle leur a suggéré de redistribuer le pouvoir, et ensuite redéfinir ce dernier.  De même, elle a proposé que ce pouvoir tienne compte de la problématique homme-femmes, tout en soulignant que si les femmes étaient acceptées à la table des négociations, alors cela pourrait équilibrer les dynamiques de pouvoir sur le terrain, et compléter le rôle que les femmes libyennes jouent pour construire la paix dans les communautés locales. 

Repenser le processus de paix pour le rendre plus inclusif est une tâche qui a déjà été menée dans le cadre de la résolution 1325 (2000) du Conseil de sécurité, ainsi que dans la résolution 2250 (2015) et d’autres textes, a rappelé Mme Al Tubuly.  « Allez-vous faire le bon choix et soutenir la majorité pacifique en Libye? En tant que membres de la communauté internationale, allez-vous vous opposer fermement ensemble à tout acteur qui soutient la violence en Libye? »  Quand vous aurez pris votre décision, a-t-elle conclu, « souvenez-vous, s’il vous plaît, des gens sur le terrain ».

M. MANSOUR AYYAD SH. A. ALOTAIBI (Koweït) a dit être favorable aux trois propositions énoncées par M. Salamé en juillet dernier, parmi lesquelles la tenue d’une conférence internationale sur la Libye.  Selon le représentant, une telle conférence devrait pouvoir aider à mettre un terme à ce conflit.  Il a partagé en outre l’avis exprimé par le Représentant spécial, selon qui toute violation de l’embargo sur les armes est une entrave à l’objectif de ramener paix et stabilité en Libye.  Toutes les parties engagées dans ces violations doivent respecter les résolutions du Conseil de sécurité, a-t-il insisté.

S’agissant de la situation humanitaire, le représentant a plaidé pour la fermeture des centres de détention de migrants.  Il faut, a-t-il recommandé, mettre en place des mécanismes pour faciliter l’examen des demandes d’asile de ces migrants ou, le cas échéant, permettre leur retour dans leurs pays d’origine.  Il a, par ailleurs, demandé aux belligérants de cesser toute attaque contre les infrastructures et population civiles. 

M. JOSÉ SINGER WEISINGER (République dominicaine) a salué le travail d’organisations telles que « Together We Build It », dirigée par Mme Rida Al-Tubuly, en particulier sur l’impact du conflit sur les groupes les plus vulnérables.  Il a observé avec inquiétude le rétrécissement rapide de l’espace d’expression publique des femmes et des jeunes libyens, et leur participation active aux processus politiques, ainsi que les menaces, l’intimidation et la violence, y compris sexiste.  Le représentant a appelé les autorités libyennes à protéger et à promouvoir les droits des femmes, des défenseuses et défenseurs des droits de l’homme pour qu’ils s’adonnent à leurs activités sans crainte de représailles.  Dans ce contexte, sa délégation a jugé indispensable de consulter systématiquement les femmes, les jeunes et les autochtones en appui du travail de la MANUL. 

La République dominicaine a aussi condamné tous les actes de violence à l’endroit des civils et des infrastructures, actes qui ont détérioré la situation humanitaire, contribuant en particulier à l’accroissement du nombre de déplacés internes à la suite de la campagne militaire d’avril dernier.  La République dominicaine a également relevé l’augmentation significative du nombre de décès en mer par rapport à l’an dernier.  Elle a cité une étude récemment publiée par l’OIM et le Programme alimentaire mondial (PAM) qui conclut que les principaux facteurs conduisant à la migration sont: les raisons économiques, l’insécurité, le conflit, la faim, la détérioration écologique et les chocs climatiques, aux dimensions régionales alarmantes. 

La République dominicaine a également évoqué les allégations récentes de participation de combattants étrangers au conflit interne en Libye, qui viennent s’ajouter aux violations flagrantes de l’embargo sur les armes identifiées dans le rapport du Groupe d’experts de l’ONU.  Elle a également dénoncé la tendance actuelle à se servir de matériels militaires chaque fois plus sophistiqués et meurtriers comme les drones armés et les missiles téléguidés.  « L’application stricte de l’embargo sur les armes est primordiale pour la protection des civils et le rétablissement de la sécurité et la stabilité en Libye et dans le reste de la région », a réclamé la délégation, en appelant les parties à la reprise des négociations, sans conditions préalables.  « Il n’y a pas de solution militaire à la situation en Libye: la clef est et sera toujours le dialogue. » 

S’exprimant au nom des A3, c’est-à-dire des trois pays africains membres du Conseil de sécurité (Côte d’Ivoire, Afrique du Sud et Guinée équatoriale), M. ANATOLIO NDONG MBA (Guinée équatoriale)a déclaré que huit ans après le début du conflit en Libye, ces pays ne cessent de voir la situation se détériorer.  Pour cette raison, leurs délégations appellent les parties à observer un cessez-le-feu durable.  Elles estiment aussi que la crise libyenne n’a pas de solution militaire: seul le dialogue politique permettra un retour à la paix durable dans le pays, a affirmé le représentant, en réitérant l’appel des A3 à la réconciliation et à l’unité du peuple libyen pour une prospérité future.

Il a ensuite fait part de leur grave préoccupation devant la situation humanitaire et sécuritaire qui a déplacé 128 000 personnes, avec de graves conséquences pour les pays d’Afrique subsaharienne, a insisté le représentant, et celle des migrants africains retenus dans les centres de détention.  Les A3 « attendent » que ces migrants soient traités avec humanité et dignité, et saluent les efforts de M. Salamé pour obtenir un accord visant à fermer ces centres de détention, a indiqué M. Ndong Mba.

Le représentant équatoguinéen a ensuite déclaré que la poursuite de la violation de l’embargo sur les armes en Libye constitue un « défi flagrant » de l’autorité du Conseil de sécurité.  Et pour cette raison, leurs délégations exhortent toutes les parties impliquées dans cette activité de livraison d’armes et de munitions à respecter et à mettre rigoureusement en œuvre les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, dont la 2491 (2019).  Dans le même ordre d’idées, les A3 se sont dits inquiets des ingérences étrangères dans le conflit libyen.  Le groupe réitère aussi l’appel de l’Union africaine à nommer un Envoyé spécial conjoint Union africaine-ONU, qui puisse coopérer avec M. Salamé. En attendant, ils accueillent positivement l’initiative de l’Allemagne visant à appuyer le plan en trois points de M. Salamé, dont la convocation d’une conférence internationale des parties externes ayant une influence sur ce conflit.

Intervenant cette fois en sa qualité nationale, le représentant s’est alarmé du nombre de morts survenus depuis le début de conflit.  « Combien de temps allons-nous attendre avant d’agir? » a-t-il demandé.  Il a observé qu’en 2011, l’intervention de l’OTAN en Libye avait pour objectif de sauver des vies.  « Aujourd’hui, les vies libyennes n’ont-elles pas besoin d’être sauvées? » s’est-il interrogé en conclusion.

M. JUERGEN SCHULZ (Allemagne) s’est rallié à l’avis du Représentant spécial quand il estime que les prochaines semaines seront décisives: dans deux jours aura lieu une nouvelle réunion de hauts responsables du processus de Berlin, processus dont le seul objectif est de fournir un soutien à M. Salamé et aux Nations Unies pour encourager une solution politique, a-t-il rappelé.  Pour lui, la communauté internationale doit adopter une approche plus cohérente, notamment en ce qui concerne l’embargo sur les armes, et favoriser une solution politique.  On ne peut avancer dans ces négociations sans aider à renouer le dialogue politique intralibyen, comme suggéré par M. Salamé avec son plan en trois volets, a insisté le Représentant.

S’agissant de l’embargo, chacun sait que la communauté internationale et le Conseil doivent agir rapidement et de façon décisive pour endiguer le nombre de victimes civiles: les livraisons d’armes doivent donc cesser immédiatement, il ne peut y avoir de solution militaire, a plaidé le représentant.  Il a regretté que les travaux du Comité de sanctions soient entravés par une procédure judiciaire en cours en Tunisie et a appelé cet État Membre à prendre une décision et à s’en expliquer.  S’agissant du respect du droit humanitaire et des droits de l’homme et des femmes, il a souligné que de nombreux femmes, enfants et réfugiés sont victimes de violences sexistes et sexuelles.  Enfin, il a dénoncé les attaques contre les « défenseures » des droits de l’homme.

M. LUIS UGARELLI (Pérou) a dénoncé les attaques aveugles contre les civils, qui engendrent de nouvelles vagues de déplacement internes et des morts parmi les civils, des femmes et des enfants pour la plupart, ainsi que des destructions d’infrastructures, qui constituent des violations flagrantes du droit international humanitaire et des droits de l’homme assimilables à des crimes de guerre.  Il a jugé indispensable que les pays jouissant d’une influence sur les parties agissent fermement pour que de tels incidents cessent, surtout dans les zones affectées où il n’y a pas de registres de matériel militaire.  Il a aussi plaidé pour que les responsables de ces atrocités soient identifiés et sanctionnés, rejetant toute impunité et saluant l’intention de la Procureure de la Cour pénale internationale d’évaluer de telles situations et ses efforts de coopération avec les autorités libyennes. 

Le représentant a aussi encouragé les parties à retourner à la table des négociations pour rechercher une solution politique dans le cadre d’un processus dirigé par les Libyens, et accompagné par l’ONU et les organisations régionales comme l’Union africaine.  Il a estimé, à cet égard, que le processus de Berlin est un jalon dans la bonne direction et conforme à la proposition du Représentant spécial en trois étapes.  Cela suppose un cessez-le-feu immédiat et sans condition et l’établissement de mécanismes de mise en confiance et de processus d’unification et de consolidation institutionnelle, en particulier dans le cas des forces de sécurité.  Cela implique également la cessation des violations de l’embargo sur les armes.  Le représentant a enfin appelé à centrer l’action sur les personnes et le bien commun au lieu des intérêts stratégiques ou économiques, s’inquiétant également pour les conditions inhumaines et les abus à l’encontre de milliers de migrants et de réfugiés dans les centres de détention en Libye. 

Mme JOANNA WRONECKA (Pologne) a remarqué que les combats dans et autour de Tripoli prouvent que le conflit en Libye ne peut être résolu par des moyens militaires: la Pologne a donc appelé toutes les parties prenantes à s’abstenir de recourir à la force et à renouer le dialogue politique sous les auspices des Nations Unies.  Soutenant totalement le plan en trois étapes du Représentant spécial, la Pologne a dit attendre avec impatience des résultats positifs de la Conférence de Berlin qui doit se tenir avant la fin de l’année.  Elle a déploré les flux d’armes vers la Libye, la présence de combattants étrangers et de mercenaires, et réclamé l’application effective de l’embargo sur les armes, en accord avec les résolutions correspondantes du Conseil de sécurité, « condition essentielle et indispensable » pour protéger les civils et restaurer la stabilité en Libye et dans toute la région. 

« N’oublions pas que l’immunité des experts de l’ONU est cruciale pour le bon fonctionnement du régime de sanctions; elle doit être respectée par tous les États Membres », a par ailleurs souligné Mme Wronecka.  Gravement préoccupée par la situation humanitaire, la destruction d’infrastructures, et le sort des migrants détenus dans des centres, la Pologne s’est faite l’écho de la déclaration de la Procureure de la Cour pénale internationale (CPI) Fatou Bensouda, qui avait appelé les parties prenantes à cesser immédiatement toute attaque aveugle, et à se plier à leurs obligations envers le droit international humanitaire.

M. HAITAO WU (Chine) a déclaré que les parties libyennes doivent accorder la primauté à l’intérêt national du peuple libyen.  La crise actuelle ne peut se régler que par le biais d’un dialogue politique interlibyen, a insisté le représentant, en appelant la communauté internationale à appuyer ce processus, sans ingérence et dans le plein respect de la souveraineté de la Libye.  À ce titre, la Chine appelle les parties ayant de l’influence sur les parties libyennes à encourager un processus politique, en coopération avec les partenaires régionaux comme l’Union africaine, qui a un avantage comparatif sur ce terrain, a soutenu le représentant.  Il a également déclaré que les sanctions ne sont pas une fin en soi, mais un moyen de pression.  Cependant, il faut rigoureusement mettre en œuvre l’embargo sur les armes, a-t-il observé, plaidant aussi pour que ces mesures n’aient pas d’impact sur l’aide humanitaire dont dépendent les populations locales.  À cet égard, la Chine s’est dite préoccupée du gel des avoirs libyens.  Elle a par ailleurs estimé que le Groupe d’experts doit scrupuleusement respecter son mandat.

M. MUHSIN SYIHAB (Indonésie) a appelé à une cessation immédiate des hostilités en Libye et à une reprise des négociations politiques.  Tout en exhortant les parties à respecter les principes du droit international humanitaire et les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, il a également demandé aux pays tiers de mettre un terme à toute intervention étrangère susceptible d’envenimer le conflit.

Le représentant a ensuite mis l’accent sur la nécessité de protéger les civils et de leur venir en aide sur le plan humanitaire.  Il a rappelé que, depuis l’éclatement des combats en avril dernier, plus de 100 000 personnes avaient fui leur foyer, dont la moitié sont des enfants.  Au total, plus de 800 000 Libyens ont actuellement besoin d’aide, a-t-il précisé.  Malheureusement, le plan de réponse humanitaire pour la Libye n’est financé qu’à hauteur de 47%.  Dans le même temps, les attaques contre les civils, dont des migrants, et les infrastructures civiles du pays se poursuivent, a déploré M. Djani, soulignant que 58 attaques contre des établissements de santé avaient été recensées en 2019, dans lesquelles 13 professionnels de la santé ont trouvé la mort.  « L’unité du Conseil enverra un message fort, à savoir que le monde veut la paix en Libye », a-t-il conclu.

M. MARC PECSTEEN DE BUYTSWERVE (Belgique) a déploré que la situation sur le terrain n’ait pas véritablement changée depuis les derniers échanges du Conseil de sécurité sur ce sujet.  Pire que cela, le régime des sanctions n’est pas respecté, non seulement par les belligérants –et la délégation le regrette profondément-, mais aussi par des États Membres de l’ONU.  À cet égard, la Belgique encourage la collaboration de tous avec le Groupe d’experts établi par la résolution 1973 (2011).

Selon le représentant, « l’engrenage doit cesser », car personne ne peut contester que celui-ci ne mène à rien.  Aucune suprématie aérienne ne pourra déboucher sur une paix durable en Libye.  Il faut dès lors que l’embargo sur les armes soit respecté par tous, que les livraisons d’armes cessent et que le recours aux recrutements de combattants, y compris de mercenaires étrangers et d’éléments terroristes criminels listés par le Conseil de sécurité, s’arrêtent, a-t-il dit.  Parallèlement, a poursuivi M. Pecsteen de Buytswerve, un dialogue politique doit reprendre, sans conditions afin de sortir enfin la Libye de la crise.  À ce titre, la Belgique soutient les efforts de l’Allemagne pour mener à bien le processus de Berlin en étroite coopération avec M. Salamé.

M. MOHAMED TAHER SIALA, Ministre des affaires étrangères de Libye, a rappelé que l’agression du général Haftar contre Tripoli a commencé depuis huit mois et que la ville a connu depuis lors les pires crimes, avec le pilonnage de quartiers densément peuplés, de l’aéroport civil, d’écoles et d’institutions de l’État.  Le dernier en date, l’attaque de drones contre une usine de produits alimentaires, a tué plusieurs citoyens libyens et africains.  Cet acte démontre la nature criminelle de ces milices et leurs violations flagrantes des droits de l’homme, alors que la communauté internationale et le Conseil de sécurité restent silencieux, a-t-il dénoncé.  Tous les membres du Conseil doivent trouver une solution pour revenir à la paix en Libye.

« L’ingérence étrangère est une des principales raisons de la crise dans mon pays », a martelé le Ministre.  Des acteurs étrangers continuent d’agir pour que la Libye continue de souffrir sans présenter aucune initiative pour faire cesser le conflit.  Selon lui, toutes les parties libyennes sont en contact avec « certains États ».  Rappelant que les institutions de l’État libyen contrôlées par le Gouvernement d’entente nationale ont été agressées, M. Siala a appelé les États Membres de l’ONU à n’avoir aucun contact, sous aucune forme, avec des parties au conflit.  Il a dénoncé la présence de mercenaires et d’éléments étrangers qui a été « prouvée » par les rapports au Conseil, aussi celui-ci doit-il prendre les mesures nécessaires pour y mettre un terme car elles attisent le conflit.  

L’embargo sur les armes imposé depuis 2011 est violé par de nombreux États qui fournissent aux forces d’agression des armes perfectionnées telles que des drones de combat et autres armes offensives.  Que doivent faire le Gouvernement et l’Armée nationale libyenne?  Rester les bras croisés?  Abandonner la capitale menacée par des gangs qui espèrent arriver au pouvoir? a demandé M. Siala.  Ceux qui doivent être tenus pour responsables de leurs actes sont « les agresseurs d’Haftar », pas le Gouvernement d’entente nationale reconnu par le Conseil.  Comment ces milices ont-elles obtenu leur arsenal pour agresser Tripoli sous le nez du monde entier? s’est encore insurgé le Ministre.  Selon lui, le Conseil de sécurité aurait pu faire bien plus pour contrer cette agression s’il avait été uni et s’il avait agi selon une stratégie claire.  « Mais certains jouent avec le destin de la Libye », a-t-il accusé.

Le Ministre a toutefois salué les efforts internationaux pour mettre un terme à la crise.  Le Gouvernement d’entente nationale espère ainsi la mise en place d’un comité opérationnel quadripartite avec l’Union européenne et l’ONU, ainsi qu’avec l’Union africaine qui a un rôle essentiel à jouer pour coordonner les efforts de paix.  Il a répété que le succès de tout effort doit prendre en compte les points suivants: les forces d’agression doivent se retirer sans conditions sur leurs positions du 4 avril et être vérifiées par un mécanisme de supervision internationale piloté par l’ONU; les pays intervenant en Libye doivent s’abstenir de toute action; les États doivent fournir des informations sur les individus ou entités dont ils pensent qu’ils mènent des actes terroristes qui sapent la paix et la sécurité; le dialogue interlibyen doit se conclure par une conférence internationale qui permettra un accord de formation du gouvernement.  Le Gouvernement d’entente nationale rappelle que le général Haftar doit être tenu pour responsable des atrocités commises contre les civils devant la Cour pénale internationale (CPI), a insisté le Ministre qui a demandé le déploiement d’une mission d’établissement des faits.

S’agissant des migrants, le Gouvernement les a transférés, avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), loin des zones d’affrontements et complètera les efforts nécessaires à la protection de ces personnes, a assuré M. Siala.  Enfin, s’agissant du Comité des sanctions, il a déploré que les avoirs nationaux gelés depuis 2011 soient mal gérés, occasionnant des frais de gestion.  Leur valeur se déprécie, la Libye ne peut même pas protéger les investissements des institutions libyennes entravant parfois le fonctionnement des hôtels.  Il a espéré que le Conseil prendra des mesures rapides pour améliorer la gestion des avoirs, sans lever le gel, pour en finir avec les pertes non nécessaires contre lesquelles la Libye le met en garde depuis 2016.  Une fois encore, il a appelé le Conseil et son Comité des sanctions à amender d’urgence ce régime.

À l’intention des organes d’information • Document non officiel.