L’Assemblée générale clôt l’Année internationale des langues autochtones et entend des appels à des mesures urgentes pour les protéger

AG/12230
17 décembre 2019
Soixante-quatorzième session, Manifestation sur les langues autochtones, matin & après-midi

L’Assemblée générale clôt l’Année internationale des langues autochtones et entend des appels à des mesures urgentes pour les protéger

« Un peuple qui renonce à sa langue, consciemment ou pas, est un peuple qui renonce à son identité et à ses droits culturels », a prévenu aujourd’hui le Président de l’Assemblée générale, M. Tijjani Muhammad-Bande, au cours de la cérémonie de clôture de l’Année internationale des langues autochtones.  Après la traditionnelle prière du Chef de la nation Onondaga, Tadodaho Sidney Hill, qui a remercié la Terre nourricière de continuer à remplir la mission que Dieu lui a confiée, l’Assemblée a entendu des nouvelles alarmantes, exigeant des États des mesures urgentes pour protéger les 4 000 langues parlées par 6% de la population mondiale à peine, lesquels représentent 15% des populations les plus pauvres de la planète. 

Les mauvaises nouvelles ne se sont pas arrêtées là: les langues autochtones sont toutes condamnées à disparaître.  Selon des estimations prudentes, relayées par la Présidente de l’Instance permanente sur les questions autochtones, plus de la moitié des langues du monde auront disparu d’ici à 2100, alors que d’autres estimations disent que 95% de ces langues n’existeront plus ou seront gravement menacées d’ici à la fin de ce siècle.  À ce jour, 96% des 6 700 langues ne sont parlées que par 3% de la population mondiale et la vaste majorité d’entre elles sont des langues autochtones. 

La Déclaration de 2007 sur les droits des peuples autochtones appelle pourtant les États à protéger le droit de ces peuples de revivifier, d’utiliser, de développer et de transmettre aux générations futures leur histoire, leur langue, leurs traditions orales, leur philosophie, leur système d’écriture et leur littérature.  Les peuples autochtones, dit la Déclaration, ont le droit d’établir et de contrôler leurs propres systèmes et établissements scolaires où l’enseignement est dispensé dans leur propre langue.  Lorsque je suis allée pour la première fois à l’école, je me suis rendu compte que les enfants ne parlaient qu’espagnol alors que tous nos parents parlaient d’autres langues, a confié Yalitza Aparicio, actrice mexicaine et Ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO qui vient d’un pays « où les enfants ne savent même pas qu’ils vivent parmi 68 langues autochtones » et qui a pris la décision d’organiser une conférence sur ces langues. 

Le « triste sort » de la jeune guatémaltèque de 7 ans, décédée en mars dernier dans un centre de détention d’immigrés clandestins aux États-Unis, a été raconté par la Présidente du Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones.  La petite Jakelin Caal et son père ne pouvaient communiquer que dans leur langue maternelle.  Plus au nord, Albert Razine, un enseignant russe de 72 ans s’est immolé par le feu en septembre dernier pour protester contre la négligence de sa langue maternelle, l’oudmourte.  Il est temps de s’unir pour assurer la survie de nos langues, a lancé le Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Canada où il y a de fortes chances que les langues autochtones ne survivent pas à ce siècle puisque seulement un membre des Premières Nations sur cinq parle couramment sa langue. 

Cette Année internationale des langues autochtones ne doit être que « le prélude d’un chemin plus long » a encouragé le Coordonnateur du système de l’ONU pour le suivi de la première Conférence mondiale sur les peuples autochtones de 2014.  Au moment où nous clôturons l’Année internationale, a ajouté le Président de l’Assemblée, sachons qu’une langue, c’est la perspicacité scientifique, c’est l’éclair de sagesse et ce sont des pratiques communautaires qui font passer les civilisations d’un stade à un autre. 

Le message de cette Année internationale, a renchéri la Présidente du Parlement sami, doit être un message d’espoir, d’amour partagé pour les langues autochtones et enfin, un appel ferme à la proclamation d’une décennie.  Le Coprésident du Comité de pilotage de l’Année internationale a dit attendre avec impatience la proclamation de cette décennie pour arrêter des mesures idoines.  Le Président de l’Assemblée a espéré qu’avec la coopération des établissements pédagogiques et de recherche, du secteur privé et de la société civile, une action décisive pourra être prise.  Il faut promouvoir les langues autochtones en tant que patrimoine de l’humanité, car l’apprentissage de ces langues est essentiel pour promouvoir le Programme de développement durable à l’horizon 2030, a souligné la Chef de la liaison new-yorkaise de l’UNESCO.  Malheureusement, a reconnu le Secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales, nous n’avons pas de données précises et il est donc urgent que le Programme mondial du recensement de la population et du logement pose, en 2020, la question spécifique de l’utilisation régulière des langues autochtones dans les foyers. 

Nous voulons veiller à la pertinence de nos langues dans un monde en mutation technologique, dans les zones urbaines, les services publics, l’éducation, les médias et la culture populaire, a réclamé la Présidente du Parlement sami.  Le Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Canada s’est réjoui de l’augmentation du nombre des locuteurs des langues autochtones.  Ces langues sont bien vivantes, a confirmé la Présidente du Mécanisme d’experts.  Elle a affirmé, recherches à l’appui, qu’elles sont utilisées dans les sciences, notamment pour l’étude des plantes médicinales, mais aussi dans la diplomatie.  Mais ces langues pourraient être davantage protégées si les États en avaient la volonté. 

Il faut, a-t-elle martelé, des mesures et politiques correctives, car dans des pays comme le Canada ou les États-Unis, les gouvernements avaient, par le passé, mis en place des politiques visant à réprimer et supprimer les langues autochtones.  Ces États pourraient aujourd’hui protéger ces langues en consacrant à leur résurrection au moins les mêmes moyens qu’à leur destruction.  Je suis habité par un « sentiment incroyable » d’espoir en voyant les langues autochtones promues à l’ONU, a conclu le Président de l’Institut des études aborigènes d’Australie.  Après avoir entendu une trentaine d’orateurs, le Président de l’Assemblée générale a estimé que cette année augure d’un meilleur avenir pour les langues autochtones dont la préservation est cruciale pour la coexistence pacifique, la bonne gouvernance et le développement durable. 

L’Assemblée générale tiendra une autre séance publique demain, mercredi 18 décembre, à partir de 10 heures, pour précisément se prononcer sur les recommandations de sa Troisième Commission dont une sur la décennie des langues autochtones 2022-2032.  1er postage :2.50pm

MANIFESTATION DE HAUT NIVEAU MARQUANT LA CLÔTURE DE L’ANNÉE INTERNATIONALE DES LANGUES AUTOCHTONES EN 2019 (A/RES/73/156)

M. TIJJANI MUHAMMAD-BANDE, Président de l’Assemblée générale, a rappelé qu’en 2017, l’Assemblée avait adopté la Déclaration sur les droits des peuples autochtones pour que ces derniers puissent revivifier, utiliser, développer et transmettre aux générations futures leur histoire, leur langue, leur tradition orale, leur philosophie, leur système d’écriture et leur littérature.  Les Nations Unies, s’est réjoui le Président, ont clairement été à l’avant-poste des efforts visant à articuler les moyens de relever les défis auxquels sont confrontés les peuples autochtones dans le monde moderne.  Mais, a-t-il prévenu, les défis persistent: chaque mois, deux langues autochtones disparaissent de la surface de la terre et le statu quo serait très grave.  Les 4 000 langues autochtones actuelles sont parlées par 6% de la population mondiale à peine, lesquels représentent 15% des populations les plus pauvres de la planète. 

Pourquoi l’extinction d’une langue, d’un peuple ou d’une culture autochtone importe?  Pour plusieurs raisons, a répondu le Président.  La première raison tient au rôle de la langue.  La langue, a-t-il expliqué, permet à l’individu de penser sa place dans l’univers et surtout de développer cette vision du monde pour trouver des solutions aux problèmes urgents.  Les traditions autochtones ont été des moyens sûrs d’acquérir et de transmettre les connaissances de génération en génération.  Nous le voyons, a estimé le Président, avec la médecine des plantes, les techniques du tissage, la manière de préserver la nourriture, les modes d’administration publique et le règlement des différends.  Les percées de la pharmacie moderne arrivent rarement si elles ne s’appuient pas sur ce que l’on sait déjà. 

L’on sait aussi, a poursuivi le Président, que le progrès humain dépend des interactions entre tout l’éventail des langues et des traditions du monde.  La diversité linguistique est essentielle pour préserver l’héritage commun de l’humanité et cette diversité, reconnue comme essentielle pour la survie de l’humanité, est en péril chaque fois qu’une langue s’éteint.  Avec la mort d’une langue, ses locuteurs autochtones perdent une part essentielle de leur identité. 

Parmi les progrès, le Président a cité la création de l’Instance permanente sur les questions autochtones, les auditions informelles avec ces peuples et la sensibilisation de l’opinion publique à leur sort.  Les Nations Unies ont été au front dès 1982, s’est-il enorgueilli.  Le Président a espéré qu’avec la coopération des établissements pédagogiques et de recherche, du secteur privé et de la société civile, une action décisive pourra être prise pour protéger les langues autochtones.  Plutôt que de jeter la pierre les uns les autres, concentrons-nous, a-t-il encouragé, sur les mesures à prendre pour la survie des langues qui se parlent encore. 

Les peuples autochtones méritent la fierté de parler leur propre langue et l’école a un grand rôle à jouer.  En intégrant les langues autochtones dans le cursus scolaire, l’école remplira effectivement sa mission vitale de protéger les langues de l’érosion interne et des attaques externes.  Les peuples autochtones doivent savoir que leurs langues sont leurs cultures et que leurs cultures sont la manifestation de leurs espoirs comme partie intégrante de l’humanité.  Un peuple qui renonce à sa langue, consciemment ou pas, est un peuple qui renonce à son identité et à ses droits culturels, a prévenu le Président.  Au moment où nous clôturons l’Année internationale des langues autochtones, sachons qu’une langue c’est la perspicacité scientifique, c’est l’éclair de sagesse et ce sont des pratiques communautaires qui font passer les civilisations d’un stade à un autre.  Le Président n’a pas manqué de remercier l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) et les autres agences pour avoir préparé le document stratégique de l’Année internationale. 

Le Secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales, M. LIU ZHENMIN, a estimé que si importante fusse-t-elle, l’Année internationale des langues autochtones n’a jamais été que le prélude d’un chemin plus long.  L’Assemblée générale devrait en effet adopter une résolution, le 18 décembre, sur la proclamation de la Décennie des langues autochtones qui commencerait en 2022.  Ce sera l’occasion de traiter de la « crise silencieuse » de beaucoup de langues autochtones dans le monde. 

La marginalisation, l’expropriation et autres violations des droits des peuples autochtones se poursuivent malgré la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, a alerté le Secrétaire général adjoint.  Il ne fait aucun doute que les peuples autochtones doivent être émancipés politiquement, économiquement et socialement.  Ils ne devraient pas avoir à renoncer à leur langue et à leur culture, ou à migrer pour des raisons économiques, pour préserver leurs moyens de subsistance.

Les langues, a souligné à son tour le Secrétaire général adjoint, façonnent la manière dont nous communiquons.  Elles sont intrinsèquement liées à la culture, à l’histoire et à l’identité des peuples autochtones.  Chaque fois qu’une langue disparaît, le monde perd des connaissances traditionnelles précieuses et malgré leur immense valeur, les langues autochtones disparaissent à une vitesse alarmante.  Malheureusement, a reconnu le Secrétaire général adjoint, il n’y a pas de recensement ou de données précises sur ces langues.  Il est donc urgent que le Programme mondial du recensement de la population et du logement pose, en 2020, la question spécifique de l’utilisation régulière des langues autochtones dans les foyers. 

Un trop grand nombre des 370 millions d’autochtones, a conclu le Secrétaire général adjoint, ne jouit toujours pas de ses droits fondamentaux.  La discrimination et l’exclusion systématiques sont toujours là, menaçant leur mode de vie, leur culture et leur identité.  C’est le contraire, s’est indigné M. Zhenmin, de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des personnes autochtones et du Programme de développement durable à l’horizon 2030, en particulier de ses dispositions sur des sociétés inclusives et l’égalité pour tous.  Dès lors, il reste beaucoup à faire pour stopper et inverser cette tendance, a-t-il conclu.

Mme MARIE-PAULE ROUDIL, Chef de la liaison new-yorkaise de l’UNESCO, a dit, à son tour, que les activités de cette Année internationale n’ont été que les prémices de ce qu’il faut faire.  Les 900 manifestations organisées ont été largement médiatisées et l’UNESCO a lancé des projets reposant sur les technologies de l’information et des communications.  L’Organisation lancera aussi un atlas électronique des langues autochtones et des plateformes d’apprentissage.  Les peuples autochtones sont les gardiens de connaissances et autres biens immatériels, dont les langues.  Il faut protéger et promouvoir ces langues en tant que patrimoine de l’humanité, car l’apprentissage de ces langues et, plus généralement, le multilinguisme sont essentiels pour promouvoir la mise en œuvre du Programme 2030.  La représentante a salué la décision du Mexique d’organiser une réunion de haut niveau sur les langues autochtones.  Elle a aussi félicité Yalitza Aparicio, Ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO.  Une actrice, nominée aux Oscars, peut apporter une contribution précieuse, s’est-elle expliquée. 

Justement, Mme YALITZA APARICIO a regretté que dans son pays, le Mexique, la plupart des enfants ne savent pas qu’ils vivent parmi 68 langues autochtones.  Enfant, a-t-elle confié, je me suis rendu compte que mon père parlait une langue différente de celle de ma mère et je n’ai jamais compris pourquoi moi et mes frères étions obligés de ne parler qu’espagnol à la maison.  Lorsque je suis allée à l’école, tous les enfants faisaient de même alors que leurs propres parents parlaient d’autres langues.  J’ai vite compris qu’en nous coupant de nos racines, on nous avait privés d’une façon de voir le monde.  Je n’en veux pas à mes parents qui croyaient bien faire et qui pensaient que l’espagnol nous ouvrirait des opportunités.  Nous devons, a encouragé l’Ambassadrice de bonne volonté, être fiers de nos ancêtres et de nos langues qui sont les « codes » de notre histoire.  Mon souhait, c’est de contribuer à mieux faire connaître les communautés autochtones et leurs langues, parce que c’est l’ignorance qui entraîne la discrimination.  Les langues autochtones enrichissent le monde.  Les langues maternelles sont belles et il faut se reconnecter à ses racines, pour un monde plus riche et plus uni, a conclu la jeune actrice. 

Le Ministre de la culture et du patrimoine de l’Équateur et Coprésident du Comité de pilotage de l’Année internationale des langues autochtones a estimé qu’il est plus que jamais important de préserver et promouvoir les langues autochtones.  Pour ce faire, M. JUAN FERNANDO VELASCO TORRES a dit attendre la proclamation de la Décennie internationale des langues autochtones qui devrait permettre de se concentrer sur le défi de l’extinction des langues autochtones et d’arrêter les mesures idoines pour protéger cet élément important du patrimoine immatériel de l’humanité.

Pour Mme AILI KESKITALO, Présidente du Parlement sami de Norvège et Coprésidente du Comité de pilotage de l’Année internationale des langues autochtones, le fait que l’Année ait réuni les peuples autochtones, leurs amis et les représentants de différentes agences onusiennes mérite en soi d’être célébré.  Alors que nous amorçons le tournant vers la Décennie, elle a exigé des agences onusiennes et des États Membres l’implication effective des peuples autochtones.  Cette Année, a-t-elle poursuivi, a montré que les avancées technologiques ont beaucoup à offrir aux langues autochtones, à condition qu’elles se soucient de notre « consentement libre, préalable et informé ».  Elle a estimé que la réunion que l’UNESCO a organisée avec les peuples autochtones, les fournisseurs de technologies et les universitaires a prouvé la nécessité d’une décennie des langues autochtones. 

Le monde vit une évolution technologique rapide et il faut veiller à ce que les langues autochtones ne soient pas à la traîne.  Nous devons pouvoir appliquer nos langues à toutes les opportunités technologiques et veiller à leur pertinence dans un monde en mutation, dans les zones urbaines, les services publics, l’éducation, les médias et la culture populaire, a exigé Mme Keskitalo, avant de murmurer les paroles d’un rap de l’artiste sami, Ailu Valle: « Je n’ai pas besoin de mots quand je vois la toundra ».  La chanson, dont le titre en anglais est « Les rayons du soleil », parle du lien entre savoir autochtone, culture et nature.  Saviez-vous que le mot « toundra » est un mot en sami de kildin qui veut dire « plaine montagneuse sans arbre »?

Je vous dis cela, a expliqué la Présidente du Parlement sami, parce que ces dernières semaines à Madrid, dans les négociations sur le climat, nous n’avons pas réussi à protéger nos terres et nos moyens de subsistance.  « J’en ai le cœur brisé », a-t-elle avoué, parce que les défis écologiques menacent nos langues compte tenu de leur lien avec nos savoirs et nos modes de vie.  « Notre toundra change », s’est-elle alarmée.  Les arbres poussent aujourd’hui là où il ne devrait pas en avoir.  Bientôt, le seul souvenir qu’il nous en restera sera le mot « toundra » ou « duottar » en sami du Nord.  Or, la mémoire de nos terres est ancrée dans nos langues et c’est « à la fois triste et merveilleux » de voir la manière dont nos langues reflètent notre vision du monde.  Pour donner vie aux mots du Secrétaire général: nous ne pouvons laisser tomber, il faut, a conclu la Présidente, continuer de se battre pour la justice climatique.  Cette Année internationale a été une reconnaissance de la responsabilité mondiale à l’égard des langues autochtones et son héritage doit être un message d’espoir, d’amour partagé pour ces langues et enfin, un appel ferme à une décennie des langues autochtones.

Après avoir salué l’Assemblée générale en langue autochtone, M. PERRY BELLEGARDE, Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Canada (APN) a déclaré: nos langues nous lient dans nos cérémonies, à nos terres, à nos eaux et à notre droit à l’autodétermination et c’est le cas pour tous les peuples autochtonesNous voulons que nos enfants grandissent dans leurs langues belles et riches, car ces langues passent toujours de la bouche des gardiens du savoir aux oreilles des jeunes qui veulent cette connexion « vitale » avec leurs ancêtres et qui veulent transmettre cette connexion aux générations futures.  « C’est leur droit fondamental », a martelé le Chef. 

La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, a-t-il rappelé, consacre notre droit inhérent à utiliser, revivifier et transmettre aux générations futures nos langues, nos systèmes d’écriture, notre littérature et les noms que l’on donne aux communautés, aux lieux et aux personnes.  « Ce n’est pas un objectif abstrait. »  La colonisation a causé un profond préjudice à nos cultures et traditions et l’UNESCO nous dit aujourd’hui que plus de la moitié des langues autochtones pourraient disparaître avant la fin de ce siècle, s’est alarmé le Chef.  Au Canada, comme ailleurs, des générations entières ont été arrachées à leurs foyers et communautés parce que les gouvernements ne voulaient pas qu’elles grandissent comme membres des Premières Nations, des Inuits ou des Métis.  Les enfants étaient enlevés, obligés d’oublier leur langue, voire battus et abusés pour avoir parlé leur langue maternelle. 

Vous comprendrez maintenant, a-t-il dit, que quand nous parlons nos langues et que nos jeunes s’engagent à les apprendre et à les parler, ce n’est rien moins qu’une « victoire héroïque ».  Au Canada, a-t-il alerté, il y de fortes chances que les langues autochtones ne survivent pas à ce siècle.  Dans un pays où seulement un membre des Premières Nations sur cinq parle couramment sa langue, il faut apprendre les langues autochtones tout au long de la vie car les gens doivent avoir l’occasion de les parler dans chaque aspect de leur vie.  « Ce ne doit pas être une chose extraordinaire mais bien une chose quotidienne. » 

Notre langue, a-t-il conclu, c’est ce que nous sommes comme partie intégrante de l’humanité.  Nos langues incarnent les riches contributions que nos peuples ont fait au monde parce qu’elles expriment notre sagesse, notre vision du monde, nos lois et la vie de nos ancêtres.  Nos langues, a-t-il ajouté, incarnent notre connaissance traditionnelle de l’équilibre avec la Terre nourricière, un équilibre vital pour notre survie face aux défis écologiques.  Il est temps de s’unir pour assurer la survie de nos langues et nous ne pouvons nous permettre d’attendre.  Le Chef s’est réjoui de l’augmentation du nombre des locuteurs mais aussi de la loi C-91, de ses engagements et des bases qu’elle jette pour l’avenir.  Il a aussi souligné que le document stratégique de l’Année internationale fixe un agenda pour protéger et revivifier les langues autochtones et qu’un de ses éléments importants, est l’engagement en faveur de la « Décennie internationale des langues autochtones ».

Mme ANNE NUORGAM, Présidente de l’Instance permanente sur les questions autochtones, a déclaré que l’Année internationale a été le fruit d’un processus qui a débuté il y a bien des années.  L’Instance permanente avait en effet relevé que les langues autochtones risquaient de disparaître, et recommandé la tenue, en 2008, puis en 2016, d’une réunion d’un groupe d’experts sur la question.  Les réunions ont abouti à d’importantes recommandations, notamment la proclamation d’une année internationale, ce qui a été fait.  Cette année, l’Instance a d’ailleurs consacré une discussion thématique aux langues autochtones, réitérant qu’elles représentent des systèmes complexes du savoir évoluant depuis des millénaires et inextricablement liés aux terres, aux eaux, aux territoires et aux ressources.  Les peuples autochtones sont la clef, non seulement pour la préservation des écosystèmes mais également pour la transmission de leur culture, de leurs us et coutumes et de leur histoire. 

Les langues font partie intégrante du patrimoine et de l’identité de ces peuples et, partant, chaque langue autochtone représente un cadre unique pour la compréhension du monde.  Tout effort visant à promouvoir et à revivifier les langues autochtones doit être effectué par les peuples autochtones eux-mêmes, aidés par les États et les entités de l’ONU, a souligné la Présidente.  L’Instance permanente a recommandé une démarche reposant sur tous les droits de l’homme et les libertés fondamentales, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, en particulier les articles 3 et 4 qui stipulent que les peuples autochtones ont le droit de revivifier, d’utiliser, de développer et de transmettre aux générations futures leur histoire, leur langue, leurs traditions orales; et d’établir et contrôler leurs propres systèmes et établissements scolaires où l’enseignement est dispensé dans leur propre langue. 

La propagation des langues autochtones, a argué la Présidente, permet un meilleur accès à la santé et à l’éducation.  Il faut savoir, a-t-elle dit, que les obstacles linguistiques entravent les procédures juridiques, car sans tribunal et institution accessibles, les peuples autochtones sont vulnérables aux actions de tous ceux qui menacent leurs terres, ressources naturelles et culturelles, lieux sacrés ou moyens de subsistance.  Les États doivent formuler des politiques, avec des financements appropriés, qui reposent sur les faits, des stratégies à long terme et des cadres de réglementation et une implication directe des autochtones. 

Selon des estimations prudentes, plus de la moitié des langues du monde auront disparu d’ici à 2100, alors que d’autres estimations disent que 95% de ces langues n’existeront plus ou seront gravement menacées d’ici à la fin de ce siècle.  À ce jour, 96% des 6 700 langues actuelles ne sont parlées que par 3% de la population mondiale.  La vaste majorité des langues sont des langues autochtones qui sont toutes condamnées à disparaître.  Devant ce constat, a conclu la Présidente de l’Instance, l’Instance permanente a vivement appuyé la proclamation de la Décennie internationale des langues autochtones 2022-2032. 

Mme KRISTEN CARPENTER, Présidente du Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones, a estimé que la communauté internationale a bien compris que les langues autochtones sont importantes pour le respect des droits individuels et collectifs des autochtones.  Elle a évoqué le triste sort de la jeune guatémaltèque de 7 ans, décédée en mars dernier dans un centre de détention d’immigrés clandestins aux États-Unis.  Jakelin Caal et son père ne pouvaient communiquer que dans leur langue maternelle.  Mme Carpenter a aussi parlé d’Albert Razine, un enseignant russe de 72 ans qui s’est immolé par le feu en septembre dernier pour protester contre la négligence de sa langue maternelle, l’oudmourte.  Sur une bannière trouvée à côté de son corps, on pouvait lire: « si ma langue disparaît demain, je suis prêt à mourir aujourd’hui ».  Il est inacceptable que les peuples autochtones aient à mourir pour protéger leur langue ou pour n’avoir pas été compris. 

La Présidente a tiré les leçons de l’Année internationale et la première est que les langues autochtones sont bien vivantes chez leurs locuteurs mais qu’elles pourraient être davantage protégées et promues si les États en avaient la volonté.  Deuxièmement, l’Année a montré qu’il faut des mesures et politiques correctives, car dans des pays comme le Canada ou les États-Unis, les gouvernements avaient, par le passé, mis en place des politiques visant à réprimer et supprimer les langues autochtones.  Ces États pourraient aujourd’hui protéger ces langues en consacrant à leur résurrection au moins les mêmes moyens qu’ils consacraient à leur destruction. 

Enfin, la troisième leçon tirée de l’Année internationale est que les langues autochtones ne sont pas archaïques comme certains voudraient le faire croire.  Des recherches ont en effet discrédité cette thèse.  Les langues sont aujourd’hui utilisées dans les sciences, notamment pour l’étude des plantes médicinales.  Elles sont aussi utilisées dans la diplomatie: les Navajos des États-Unis ont par exemple, dans leurs discussions avec le Gouvernement, utilisé leur langue pour expliciter des concepts comme le respect, la restitution, l’harmonie et pour expliquer comment protéger les sites secrets en vertu du droit coutumier navajo.  La langue sibérienne qui existe depuis des siècles est désormais entrée dans les nouvelles technologies et les médias sociaux, grâce notamment à des accords entre les principaux locuteurs et les entreprises technologiques.  Pour protéger les langues autochtones, a conclu Mme Carpenter, il faut travailler en coopération avec les peuples autochtones, et cela pourrait se faire dans le cadre de la Décennie des langues autochtones, si l’Assemblée générale suit la recommandation de sa Troisième Commission.

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