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FEM/2143
16 mars 2018
Soixante-deuxième session, 10e et 11e séances – matin & après-midi

La Commission de la condition de la femme évalue les méthodes novatrices de collecte de données pour mesurer les progrès en termes d’égalité et d’autonomisation

Afin de s’assurer que chaque femme compte et que l’objectif de développement durable 5, « parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles » soit réalisé à l’horizon 2030, la Commission de la condition de la femme a tenu, cet après-midi, une table ronde sur les méthodes novatrices de collecte et d’analyse des données pour mesurer les progrès.

Les participants à ce débat ont souligné la nécessité d’améliorer la collecte de données ainsi que l’établissement et la diffusion de statistiques et d’analyses ventilées par sexe portant sur tous les aspects de la vie des femmes, afin de pouvoir efficacement mesurer les progrès pour les filles et les femmes du monde entier, y compris celles parmi les plus vulnérables comme les femmes rurales qui représentent le quart de la population mondiale.

La disponibilité des données reste un problème, puisque 39% des pays seulement produisent régulièrement des statistiques ventilées par sexe sur les technologies de l’information et des communications, relève par exemple le rapport* du Secrétaire général intitulé « Examen de la mise en œuvre des conclusions concertées adoptées à la quarante-septième session de la Commission de la condition de la femme ».  D’où son appel au renforcement de la base de données factuelles relative aux femmes.

Or à l’heure actuelle, des données sont disponibles pour moins d’un quart des indicateurs censés assurer le suivi des aspects sexospécifiques des objectifs de développement durable.  Les mégadonnées pourraient pallier ce manque, ont noté des intervenants à la table ronde.

En effet, face à la réduction des budgets, des sources alternatives de collectes de données comme les mégadonnées peuvent être mises à contribution, a noté Mme Koki Muli Grignon (Kenya), la modératrice de ce débat.  Par mégadonnée, il faut entendre une quantité importante de données, tirées des téléphones mobiles, des ordinateurs et des réseaux sociaux, qui sont de plus en plus utilisées par les analystes et les décideurs.  Néanmoins, des préoccupations existent en ce qui concerne le respect de la vie privée et les droits de la propriété associés à ces données, ont noté les intervenants.  Le défi consiste donc à canaliser les opportunités qu’offrent cette approche tout en en atténuant les risques.

Parmi ces risques, le Directeur des statistiques et de l’information de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), M. Steve MacFeely, a souligné qu’instables de nature, les mégadonnées disponibles aujourd’hui ne le seront plus demain, ce qui présente des défis notables pour leur utilisation.

Abondant dans le même sens, la Directrice adjointe de IT for CHANGE, Mme Nandini Chami, a cité en exemple le cas d’un chercheur au Rwanda, chargé d’évaluer une situation de crise après une inondation.  Il avait démontré, mégadonnées à l’appui, que le manque de mobilité de la population était dû à une épidémie de choléra, alors que la vraie raison en était l’inondation des routes.  C’est pourquoi elle a mis en garde contre une mauvaise prise en compte des différents éléments contextuels quand on veut s’appuyer sur les mégadonnées qui risquent de donner lieu à de fausses corrélations.

À cela s’ajoutent les risques de partialité pouvant découler de la collecte de données, car ce sont souvent les hommes qui répondent aux questionnaires portant sur les femmes, du haut de leur statut de chef de famille.  C’est ce qu’a fait remarquer le Chef du Groupe des observatoires urbains mondiaux au Programme des Nations Unies pour les établissements humains (ONU-Habitat), M. Robert P. Ndugwa, avant de miser sur les nouvelles directives mondiales en matière de collecte de données. 

En matinée, la Commission a également entendu des inquiétudes d’ONG et d’États, dont la Tanzanie, sur le manque de données concernant les femmes rurales.  La discussion de cette table ronde portait sur « Le rôle des droits fonciers et de la sécurité d’occupation des terres des femmes rurales dans la réalisation des objectifs de développement durable ».  

Les orateurs ont également relevé que lorsque leurs droits fonciers sont protégés, les femmes jouissent d’un meilleur statut social et politique, ce qui débouche sur une plus grande justice économique à leur égard.  « Si les femmes rurales avaient le même accès à la terre que les hommes, la production agricole mondiale augmenterait de 30% et cela permettrait de nourrir 150 millions des 815 millions de gens souffrant de la faim à travers le monde », a expliqué Mme Rea Chiongson, juriste spécialiste en genre à l’Organisation internationale de droit du développement (OIDD). 

Malheureusement, les droits des femmes rurales à la terre sont restreints par les lacunes des cadres juridiques et politiques, l’inefficacité de la mise en œuvre, aux niveaux national et local, de lois en leur faveur et, en outre, l’existence de normes et de pratiques sexistes discriminatoires.

La Commission de la condition de la femme poursuivra ses travaux la semaine prochaine, essentiellement par des séances à huis clos, avant la clôture de sa soixante-deuxième session vendredi prochain, 23 mars. 

*(E/CN.6/2018/4)

SUITE DONNÉE À LA QUATRIÈME CONFÉRENCE MONDIALE SUR LES FEMMES ET À LA VINGT-TROISIÈME SESSION EXTRAORDINAIRE DE L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE, INTITULÉE « LES FEMMES EN L’AN 2000: ÉGALITÉ DES SEXES, DÉVELOPPEMENT ET PAIX POUR LE XXIE SIÈCLE »: RÉALISATION DES OBJECTIFS STRATÉGIQUES, MESURES À PRENDRE DANS LES DOMAINES CRITIQUES ET AUTRES MESURES ET INITIATIVES: THÈME PRIORITAIRE: PROBLÈMES À RÉGLER ET POSSIBILITÉS À EXPLOITER POUR PARVENIR À L’ÉGALITÉ DES SEXES ET À L’AUTONOMISATION DES FEMMES ET DES FILLES EN MILIEU RURAL (E/CN.6/2018/2, E/CN.6/2018/3, E/CN.6/2018/4 ET E/CN.6/2018/5)

Déclaration de la Présidente de la Commission des stupéfiants

Mme ALICIA BUENROSTRO MASSIEU, Présidente de la Commission des stupéfiants, qui est Représentante permanente du Mexique auprès de l’Office des Nations Unies à Vienne, est intervenue par visioconférence.  Elle a affirmé que la Commission des stupéfiants était engagée au renforcement de l’autonomisation des femmes, en droite ligne de l’objectif de développement durable 5 (Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles).  Dans cet objectif, la Commission des stupéfiants a adopté un certain nombre de résolutions qui soulignent la nécessité de tenir compte de l’approche genre dans le cadre de la lutte contre les drogues à travers le monde.  Elle a rappelé que mercredi dernier, a été lancée la stratégie (2018-2021) pour l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). 

En outre, elle a fait valoir que les directives de la Commission des stupéfiants aident l’ONUDC lorsqu’il œuvre à la prévention de l’utilisation des stupéfiants, au traitement des affections liées à leur usage ou encore lorsqu’il travaille sur des questions de justice pénale.  Ces directives permettent à l’ONUDC de bien cibler les besoins spécifiques des femmes et filles dans ses publications, la formation de professionnels qu’il dispense et les services sensibles au genre, a ajouté Mme Buenrostro Massieu.

Table ronde d’experts sur le thème « Le rôle des droits fonciers et de la sécurité d’occupation des terres des femmes rurales dans la réalisation des objectifs de développement durable »

« Si les femmes rurales avaient le même accès à la terre que les hommes, la production agricole mondiale augmenterait de 30% et cela permettrait de nourrir 150 millions sur les 815 millions de gens souffrant de la faim à travers le monde. »  Cette déclaration de Mme REA ABADA CHIONGSON, juriste spécialiste des questions de genre à l’Organisation internationale de droit du développement (OIDD), résume en quelque sorte le débat sur les droits fonciers des femmes rurales qui s’est tenu dans la matinée sous la présidence de M. SHAH ASIF RAHMAN (Bangladesh).

Pour les femmes et les hommes des zones rurales en effet, les droits à la terre et aux ressources naturelles sont fondamentaux, la terre étant la plus importante source de production des ménages.  Cependant, les femmes agricultrices sont loin de bénéficier des mêmes droits d’accès, de gestion et de propriété eu égard à la terre et aux avoirs productifs par rapport aux hommes.  Tel est le constat fait dans un rapport* du Secrétaire général sur les « problèmes à régler et possibilités à exploiter pour parvenir à l’égalité des sexes et à l’autonomisation des femmes et des filles en milieu rural ».

État des lieux

Les droits fonciers réclamés par les femmes rurales englobent la propriété, le contrôle, l’accès et l’exploitation de la terre et de ses ressources dans le cadre de divers régimes fonciers, qu’ils soient de nature communautaire, coutumière, collective, conjointe ou individuelle.  Ces droits sont cruciaux pour celles qui représentent actuellement le quart de la population mondiale.

Malheureusement, ont noté les experts, représentants d’États Membres et des organisations de la société civile, les droits des femmes rurales à la terre sont restreints par les lacunes des cadres juridiques et politiques, l’inefficacité de la mise en œuvre aux niveaux national et local de lois en leur faveur et, en outre, l’existence de normes et de pratiques sexistes discriminatoires dans ce secteur.

La base de données « Genre et droit à la terre » de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), établie sur la base de 161 pays, laisse en effet apparaître que moins de 20% des propriétaires fonciers dans le monde sont des femmes.  En outre, dans seulement 37% de ces pays, les femmes jouissent des mêmes droits de propriété, d’occupation et de contrôle des terres que les hommes.  Dans 59% de ces pays, s’il existe des lois garantissant aux femmes et aux hommes les mêmes droits, les coutumes et les pratiques religieuses restent discriminatoires à l’égard des femmes et sapent l’application intégrale des législations nationales.  Pire, dans 4% de ces pays, la loi dénie expressément aux femmes le droit de posséder, d’occuper ou de contrôler la terre.

Obstacles

À cela s’ajoute le fait que la concurrence homme-femme pour les terres arables continue de s’intensifier dans le monde, a averti Mme TZILI MOR (États-Unis), Experte internationale en droit de l’homme et sur la justice pour les femmes.  Elle a expliqué que les femmes rurales qui se marient s’installent généralement dans la communauté de leur conjoint où elles sont le plus souvent considérées comme « invitées ».  Ainsi, lorsque ces femmes tentent de participer au débat communautaire sur les droits fonciers, elles sont, la plupart du temps, prises à parti par le village qui les considère comme des étrangères n’ayant pas voix au chapitre. 

Les femmes divorcées ou veuves sont généralement exclues de la propriété foncière, a renchéri Mme REA ABADA CHIONGSON, juriste spécialiste en questions de genre à l’Organisation internationale de droit du développement (OIDD).  Pour obtenir un titre foncier, il faut fournir des documents d’identification personnelle que de nombreuses femmes rurales ne possèdent pas, faute de moyens ou de temps pour les établir ou encore du fait de leur méconnaissance des lois. 

Ces lois, a poursuivi la juriste, sont parfois contradictoires, notamment entre le droit formel et celui dit coutumier.  Ce pluralisme juridique ne profite pas aux femmes rurales, a-t-elle déploré en notant que l’interprétation du droit coutumier se fait exclusivement par les hommes.  Même quand la coutume prévoit des possibilités d’héritage matrilinéaire, les femmes ne peuvent le revendiquer sans l’aval des hommes.  Elle a aussi noté, comme de nombreux intervenants, que les femmes rurales manquent cruellement de connaissances du droit positif et coutumier, ce qui réduit leur volonté d’ester en justice. 

De plus, de nombreux orateurs ont souligné que dans de nombreux pays, les terres rurales font rarement l’objet de documents officiels, ce qui facilite grandement l’accaparement de terres et l’expropriation. 

Mme TZILI MOR, Experte internationale en droit de l’homme et sur la justice pour les femmes, a aussi mentionné le fait que même quand le droit est en faveur des femmes rurales, les gouvernements ne se sentent pas obligés de faire respecter la loi du fait de l’absence de contrainte.  Elle a aussi attiré l’attention sur un problème qui résulte de la création, de plus en plus souvent, d’aires protégées.  Ces procédures administratives ont le noble objectif de protéger la biodiversité, mais elles entraînent généralement une obligation de relocalisation des populations, ce qui foule au pied leurs droits humains, notamment en ce qui concerne les peuples autochtones et les populations rurales, dont les femmes. 

Modifier l’arsenal juridique

Au-delà du fait qu’elles ont moins de droits fonciers que les hommes, les femmes sont souvent liées par des droits fonciers secondaires, ce qui veut dire qu’elles détiennent ces droits par l’intermédiaire de membres masculins de la famille et risquent de les perdre en cas de divorce, de veuvage ou d’émigration du parent de sexe masculin.  Dans la plupart des cas, les droits fonciers des femmes sont restreints par le droit coutumier, même lorsqu’ils sont reconnus par le droit écrit ou par des réformes juridiques. 

Ainsi, lorsque le conjoint décède, il n’est pas rare que les droits de ses parents de sexe masculin l’emportent sur ceux de sa veuve.  Ne bénéficiant que rarement de droits fonciers entiers et directs, les femmes sont contraintes de négocier en qualité de requérante secondaire par l’intermédiaire d’un parent de sexe masculin, souligne le rapport du Secrétaire général.  Or, en raison de la complexité et du chevauchement des régimes fonciers et des systèmes de gouvernance aux niveaux local et national, les réformes foncières sont difficiles à élaborer et à mettre en œuvre. 

C’est dans cette optique que la Recommandation générale no 34 (2016) sur « les droits des femmes rurales », adopté par le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, envisageait que les États Membres offrent un accès gratuit ou abordable aux services juridiques et à l’aide juridique, ou alors qu’ils assurent un accès physique aux tribunaux et aux différents mécanismes de justice, par exemple par la mise en place de tribunaux mobiles accessibles aux femmes rurales.

Abondant dans ce sens, la représentante de la Suisse a dit que dans son pays, même les femmes qui financent les activités des entreprises agricoles n’ont pas souvent accès à la propriété du fait de leur ignorance, une lacune qu’il faut donc combler. 

Sensibiliser les femmes rurales

La solution, ont rappelé plusieurs intervenants, serait de mener des campagnes de sensibilisation et de vulgarisation des connaissances juridiques auprès des femmes rurales en leur fournissant des informations sur leurs droits et sur l’existence de systèmes juridiques pluralistes, le cas échéant.  Il faut dans ce cas interpeler en premier les gouvernements, a souligné Mme NAELA GABR (Égypte), membre du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes et Présidente du groupe de travail ayant rédigé la Recommandation générale 34 (2016) sur les droits des femmes rurales

Ensuite, il ne faut pas oublier le travail que mènent déjà des ONG dans le cadre de la vulgarisation des droits des femmes rurales, ni que les leaders communautaires ont un rôle à jouer pour lutter contre les stéréotypes négatifs.  Selon Mme Gabr, les organisations internationales peuvent jouer un rôle essentiel dans les activités de suivi de la mise en œuvre de ces droits et dans le cadre de la sensibilisation des États pour mettre en œuvre la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW).

Lorsque leurs droits fonciers sont protégés, les femmes jouissent en outre d’un meilleur statut social et politique, ce qui débouche sur une plus grande justice économique à leur égard.  C’est apparemment le cas en République islamique d’Iran, car sa représentante a relevé que la discrimination en termes d’accès à la terre n’y existait pas.  Le Gouvernement cède même des terres du domaine public aux coopératives de femmes qui y investissent pour des activités agricoles et peuvent même en devenir propriétaires après un certain laps de temps.

En revanche, ce n’est pas encore le cas chez les femmes rurales des communautés autochtones d’Amérique latine, a regretté Mme YOLANDA TERAN MAIGUA (Équateur), Coordonnatrice à l’éducation et la culture au réseau des femmes autochtones sur la biodiversité en Amérique latine et aux Caraïbes.  La terre est la base de la vie et du vécu culturel endogène des femmes autochtones comme elle, a-t-elle dit.  Elles ont une connaissance pratique de leur environnement et de la terre nourricière et devraient, de ce fait, bénéficier des droits fonciers et du droit à la participation à la prise de décisions sur les questions foncières. 

Données

De nombreuses ONG et des États, dont la Tanzanie, se sont également plaints de l’absence de données pouvant permettre de parler, de manière factuelle, de cette problématique de l’accès à la terre par les femmes rurales.  Les choses pourraient bientôt changer puisque 6 indicateurs sur les 234 relatifs à la mise en œuvre des 17 objectifs de développement durable ont un lien avec la sécurité foncière des femmes, a tempéré M. ROBERT P. NDUGWA, Chef du Groupe des observatoires urbains mondiaux au Programme des Nations Unies pour les établissements humains (ONU-Habitat).  Il a rappelé que la responsabilité de la collecte des données relève des gouvernements en premier lieu.  Il a aussi attiré l’attention sur les risques de partialité pouvant découler de la collecte de données, car ce sont souvent les hommes qui répondent aux questionnaires en tant que chef de famille.  De nouvelles directives en matière de collecte de données au niveau mondial pourraient faire avancer les choses, a-t-il espéré. 

Table ronde d’experts sur le thème « Méthodes novatrices de collecte et d’analyse des données pour mesurer les progrès sur l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes »

La collecte de données ventilées par sexe est un élément clef du thème prioritaire de la Commission pour cette session.  Or, à l’heure actuelle, des données sont disponible pour moins d’un quart des indicateurs censés assurer le suivi des éléments sexospécifiques des objectifs de développement durable.  Face à cette situation, experts et délégations ont examiné comment la « gouvernance des données » à l’ère du numérique peut être renforcée pour autonomiser les femmes et les filles partout dans le monde.

Donnant le coup d’envoi aux discussions, la modératrice, Mme KOKI MULI GRIGNON, du Kenya, a indiqué que face à la réduction des budgets, des sources alternatives de collecte de données sont de plus en plus souvent mises à contribution, à commencer par les mégadonnées, à savoir les quantités importantes de données provenant des téléphones mobiles, des réseaux sociaux et des informations géospatiales.  Le défi consiste toutefois à canaliser les opportunités qu’offrent les mégadonnées tout en en atténuant les risques, a-t-elle expliqué en faisant part des préoccupations concernant le respect de la vie privée et la propriété de ces données.

M. STEVE MACFEELY, Directeur des statistiques et de l’information de la CNUCED, a planté le décor en indiquant que 232 indicateurs ont été établis pour suivre les objectifs de développement durable, comparé aux 60 qui étaient en vigueur pour mesurer les Objectifs du Millénaire pour le développement.  Mais seulement 14% des indicateurs sont conceptuellement bien définis et disposent de méthodologies clairement établies.

L’expert a indiqué qu’il n’y a pas de définition claire des mégadonnées, précisant qu’elles ne sont pas définies par la taille.  En outre, instables de nature, les données disponibles aujourd’hui ne le seront plus demain, ce qui présente des défis notables en termes d’utilisation.  Il a aussi parlé du problème de la « fracture des données », découlant de la difficulté de certains pays à en disposer.

M. MacFeely a fait observer que tous les aspects de la vie quotidienne génèrent des données, citant notamment les 227 milliards de transactions de cartes de crédit, les 8 milliards d’abonnements cellulaires, sans oublier les 400 heures de vidéo qui sont téléchargées sur YouTube chaque jour.  Des données sont générées en permanence, a-t-il fait remarquer, avec un simple « j’aime », une critique postée en ligne ou encore un tweet.  À l’heure actuelle, les volumes de données sont immenses et ne feront que croître, ce qui présente des difficultés notables en termes de gestion de leur utilisation, a-t-il prévenu.

Il a également fait observer que nombre des mégadonnées « ne servent à rien », pointant notamment l’existence de faux comptes d’utilisateurs sur YouTube.  En outre, il ne faut pas croire que les mégas données sont disponibles partout et sont toujours de qualité utilisable.  L’expert a aussi insisté sur les dimensions éthique et juridique de la question, ainsi que sur l’importance de former les statisticiens à la bonne utilisation des mégadonnées.  Dans un monde en proie à un véritable « déluge de données », il a estimé que les États Membres n’ont pas pleinement conscience des répercussions que cela peut avoir.  Il a aussi appelé à une réflexion plus approfondie sur la question du respect de la vie privée.

En Colombie, une loi appelle à la règlementation de la collecte et du stockage de données, a enchaîné M. JAIME TOVAR, du Département administratif national de statistique de la Colombie, avant de mentionner aussi qu’un processus de modernisation de la statistique a été lancé en 2011.  Il a indiqué que l’utilisation de mégadonnées pouvait être utile en cas de catastrophes naturelles.  Son département, a-t-il ajouté, a mis sur pied de nouvelles méthodologies pour compléter les méthodes statisticiennes plus traditionnelles.  M. Tovar a souligné que les données collectées doivent être suffisamment de bonne qualité pour pouvoir être considérées comme des données officielles.  Il a également cité une initiative dans ce domaine visant à mieux comprendre l’incidence de la violence faite aux femmes et à mieux combattre ce fléau.

« Personne ne doit être invisible », a déclaré Mme NANDINI CHAMI, Directrice adjointe de IT for CHANGE, pointant le manque de progrès et les lacunes en matière d’égalité des sexes.  Mais elle n’a pas vu les mégadonnées comme des outils permettant de faire tout comprendre: il ne faut pas se soumettre au dogme prévalent qui les déifie, a-t-elle recommandé.  Elle s’est notamment inquiétée du « vide absurde de représentativité complète » de ces mégadonnées, qui ont pourtant été présentées comme la solution à tous les problèmes.  Elle a cité en exemple le cas d’un chercheur, au Rwanda, chargé d’évaluer une situation après une inondation.  Il avait démontré, mégadonnées à l’appui, que le manque de mobilité de la population était dû à une épidémie de choléra alors que la raison en était l’inondation des routes.  Elle a donc mis en garde contre une mauvaise prise en compte des différents éléments contextuels qui risquent de donner lieu à de fausses corrélations.

Mme Chami a aussi plaidé pour l’adoption d’un cadre juridique solide pour combattre la discrimination dans leur utilisation, notant que ces données sont la propriété de sociétés privées mais que leur utilisation peut constituer un bien public.

C’est ce qui a préoccupé en priorité Mme NNENNA NWAKANMA, cadre supérieur pour l’Afrique de la Fondation World Wide Web, qui a dénoncé le fossé en termes d’accès à Internet et le fait que cela aggrave les inégalités dans le monde.  Les personnes souffrant de la faim ou de la pauvreté, ou vivant dans les zones rurales, sont plus susceptibles de ne pas y être connectées, a-t-elle observé.  « Être exclu du monde en ligne, c’est être exclu des possibilités d’apprentissage et d’autonomisation », a-t-elle relevé.

Mme Nwakanma a parlé du consensus des données en Afrique, une initiative des chefs d’État du contient pour mieux comprendre l’impact des données.  L’Afrique, a-t-elle fait savoir, estime que les données doivent être ouvertes par défaut.  Elle a parlé de l’existence de partenariats avec les pays africains pour que plus de femmes aient accès aux données.  En outre le continent connaît une véritable explosion des « communautés de données ».

Pour l’experte, l’information et les données sont un droit.  Elle a aussi insisté sur l’importance de l’éducation, récriant la pratique consistant à mettre des données en ligne sans donner la possibilité de les comprendre.  Elle a aussi indiqué que nombre des données disponibles n’ont pas d’utilité ou tout du moins pas pour tout le monde.

Elle a cité en exemple la situation d’un groupe de femmes productrices de beurre de karité qui avaient participé au Forum national de données de la Côte d’Ivoire en 2016.  À cette occasion, elles avaient indiqué que les informations de la Banque mondiale ne leur étaient d’aucune utilité, préférant au contraire disposer de données sur les morsures de serpent pour pouvoir assurer leur survie lorsqu’elles travaillent dans la forêt.  « Ce ne sont pas les données qui comptent, c’est chaque femme qui compte », a affirmé la panéliste.

Les statistiques peuvent effectivement changer une vie, a déclaré à son tour Mme IRENA KRIZMAN, ancienne Directrice générale du Bureau de la statistique de la Slovénie.  Elle s’est attardée sur la dimension éthique de l’utilisation des données, appelant au respect fondamental des statistiques de l’ONU et à mieux comprendre si les principes sont respectés ou non par les fournisseurs de données.  À l’heure des appels au respect de la vie privée, elle a salué le nouveau règlement de la collecte de données non traditionnelles de l’Union européenne qui établit de bonnes bases.

Elle a aussi appelé à moderniser la collecte et la diffusion de données en intégrant les sources traditionnelles et nouvelles.  Elle a cité l’exemple de la Slovénie qui, disposant d’une bonne infrastructure, a pu générer une bonne base de données ventilées par sexe en connectant différentes sources de statistiques préexistantes.  Malheureusement, a-t-elle reconnu, tous les pays ne disposent pas d’une telle infrastructure.  Elle a aussi attiré l’attention sur le rôle des bureaux de statistiques nationaux qui, a-t-elle déploré, sont souvent en retard pour la prise en compte de la sexospécificité, situation qu’elle a imputée au coût afférent au processus et aux défis d’ordre administratif et à la qualité de la main d’œuvre.

Débat avec les délégations

Suite à ces exposés, la représentante de l’Italie a insisté sur le travail méthodologique et l’importance de transformer les mégadonnées en sources statistiques, ce qui a valu à l’expert de la CNUCED de soulever le problème inhérent à l’intégration des multiples sources de données qui existent à l’heure actuelle.  Il a proposé que l’ONU envisage la création d’un processus d’accréditation pour pouvoir transformer ces données en statistiques.  Il a également fait observer que la fracture numérique a créé un fossé en termes de génération de mégadonnées, car « si on n’a pas accès aux outils technologiques, on ne peut pas générer des données ».

L’établissement de lignes directrices et de cadres normatifs est absolument essentiel, a renchéri le panéliste du Département administratif national de statistique de la Colombie, avant que la panéliste de IT for Change ne fasse observer que les mégadonnées ne sont pas le seul moyen de combler les lacunes en matière de statistiques.  Il faut faire preuve de prudence, a-t-elle tempéré, jugeant notamment important de prêter attention à qui est pris en compte et qui est maintenu dans l’invisibilité.

« On parle de tous ces concepts en termes de données, mais ce qui compte au final, c’est l’accès à l’eau, la santé, l’éducation des enfants.  Nous voulons des données qui nous permettent de résoudre nos problèmes », a martelé à son tour l’experte de la Fondation World Wide Web qui a appelé à l’établissement d’une charte sur les données ouvertes.

La représentante du Canada a alors constaté que les questions des données et des femmes sont souvent confiées à différents ministères, s’interrogeant dès lors sur la meilleure manière de les intégrer.  « Comment harmoniser la collecte au niveau national et obtenir des données administratives? » a ajouté la représentante de la Namibie.

L’experte de la Fondation World Wide Web a profité de ces questions pour vanter les bienfaits du système OneData qui permet d’assurer l’interopérabilité des données, tandis que l’ancienne Directrice générale du Bureau de la statistique de la Slovénie a cité l’exemple du Gouvernement slovène dont certains ministères avaient publié des prospectus communs.  Elle a aussi insisté sur l’importance de disposer de bonnes relations avec les différents ministères pour pouvoir veiller à une bonne intégration des données.  Certes, mais encore faut-il s’assurer que les ministères ne modifient pas les données qui leur sont confiées et qu’ils comprennent qu’elles ont une utilité, a renchéri l’expert de la CNUCED.

« Comment mettre les médias à contribution pour collecter des données et leur permettre ainsi d’informer les femmes sur les rôles que leurs consœurs occupent? » a demandé à son tour la représentante de l’Afghanistan.  Cette dernière a expliqué être la PDG d’une chaîne de télévision afghane entièrement dirigée par des femmes, qui, face à l’absence de statistiques sexospécifiques dans son pays, avait sollicité différents organes pour obtenir des données sexospécifiques et intégré ces informations dans ses programmes.  S’appuyant sur l’expérience de l’Inde, l’experte de IT for Change a estimé que les médias communautaires doivent être mis à contribution.

La représentante de l’Érythrée est elle aussi intervenue au cours du débat pour insister sur l’importance des aspects liés à la sécurité humaine des données, tandis que l’Ouganda, la Chine et le Qatar ont passé en revue les initiatives lancées au niveau national pour collecter et diffuser des données ventilées par sexe.

La discussion a aussi été marquée par les interventions de plusieurs ONG qui ont attiré l’attention sur certaines de leurs activités.  Ainsi WePower, une ONG israélienne, a expliqué utiliser des mégas données, Internet et les informations officieuses concernant la place des femmes à des postes à responsabilité au niveau municipal afin d’établir un nouvel indice sur la parité et d’influencer les décideurs.  « Les données doivent non seulement attirer l’attention sur les lacunes mais aussi être utilisées pour mettre en valeur ce qui fonctionne », a notamment estimé cette ONG.

L’Imam Ali´s Popular Students Relief Society a expliqué mener des études de terrain en Iran pour cartographier la situation des femmes et des enfants, tandis que l’ONG espagnole Fundación Microfinanzas BBVA a parlé du rôle des données qui aident les femmes rurales, en Amérique latine notamment, à mieux estimer la durée de leur trajet.  La Project 1948 Foundation a parlé de son projet de distribution d’appareils photo à des femmes en Bosnie-Herzégovine avant que United States Committee for UNIFEM ne plaide pour l’établissement de davantage de partenariats avec le secteur privé.

Une autre ONG est alors intervenue pour demander dans quelle mesure la collecte de données respecte les droits fondamentaux, une question qui a valu à l’expert de la CNUCED d’insister sur l’importance de la déontologie qui doit prévaloir dans les services de statistique de tous les pays.  Il a notamment observé que la vie privée est respectée différemment en Europe comparativement aux États-Unis.

« Quel est le prix à payer pour l’accès? » a lancé à son tour l’experte de IT for Change, voulant savoir s’il serait possible d’envisager un système qui ne repose pas sur l’utilisation de données personnelles.

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