Trois projets de résolution rejetés en une séance: le Conseil de sécurité étale ses divisions sur la question des armes chimiques en Syrie

CS/13288
10 avril 2018
8228e séance – après-midi

Trois projets de résolution rejetés en une séance: le Conseil de sécurité étale ses divisions sur la question des armes chimiques en Syrie

Réuni pour la quatrième fois en six jours pour traiter de la question des armes chimiques, le Conseil de sécurité s’est encore déchiré, cet après-midi, à l’occasion d’un triple vote sur deux projets de résolution visant à mettre en place un nouveau mécanisme international d’enquête sur l’utilisation de telles armes en Syrie, et un troisième, minimaliste, qui apportait un « soutien sans réserve » à la Mission d’établissement des faits de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) dans ce pays.  Aucun des textes n’a été adopté: la Fédération de Russie a opposé son veto à un projet de résolution des États-Unis, avant de voir ses propres textes rejetés par le Conseil.

Dans une atmosphère tendue, marquée par de vives accusations réciproques entre quatre des cinq membres permanents du Conseil, le projet des États-Unis a obtenu 12 voix en sa faveur, mais a été rejeté du fait du vote négatif de la Fédération de Russie, rejointe par la Bolivie, tandis que la Chine s’abstenait.  Dans un deuxième temps, le projet concurrent de la Fédération de Russie, déjà présenté le 23 janvier, n’a reçu le soutien que de 6 membres.

Ces deux textes prévoyaient la création d’un nouveau « Mécanisme d’enquête indépendant de l’ONU » pour une période d’un an, présenté comme indépendant et qui aurait pu bénéficier du soutien de l’OIAC.  Mais le texte américain demandait au nouveau mécanisme « d’identifier dans toute la mesure possible les personnes, entités, groupes ou gouvernements qui ont perpétré, organisé ou commandité » l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, alors que le texte russe le chargeait de mener ses enquêtes « sur la base d’éléments de preuve crédibles, vérifiés et corroborés, recueillis lors de visites sur site » et soulignait que « le Conseil de sécurité en examinera de façon approfondie les conclusions ».

D’entrée, la France avait présenté le point de vue des pays occidentaux membres du Conseil:  seule la conjonction des deux critères retenus par le projet américain –indépendance et mandat d’attribution des responsabilités– rendrait ce mécanisme opérant.  « Aucune formule dégradée ou diluée par rapport au projet de résolution proposé par les États-Unis » ne serait acceptable.  Le vote devait constituer « un moment de vérité ».

Mais la Fédération de Russie s’est vivement opposée à un texte qui ne visait selon elle qu’à « rétablir à l’identique le Mécanisme d’enquête conjoint OIAC-ONU », qualifié de « marionnette dans les mains des forces anti-Damas » qui s’est « couvert d’opprobre » en proférant des condamnations contre un pays souverain sans éléments de preuve fiables.  Répétant comme la veille qu’« aucune trace chimique n’a été retrouvée » à Douma, il a demandé de nouveau aux pays occidentaux pourquoi ils voulaient une enquête « alors qu’ils avaient déjà désigné les coupables » et a accusé les auteurs du projet de résolution de « miser sur le fait que le texte ne sera pas adopté pour justifier l’usage de la force contre la Syrie ». 

La Fédération de Russie a donc opposé son veto au projet de résolution américain, suscitant la colère du Royaume-Uni, qui l’a accusée de faire « n’importe quoi pour protéger la Syrie », au prix de sa propre crédibilité en tant que membre du Conseil.  Jugeant « honteux » que la Russie a eu recours à son douzième veto depuis le début de la crise syrienne -pour la sixième fois sur la question des armes chimiques- la représentante britannique a cité Lénine pour rétorquer à son homologue russe, qui avait ironisé d’avance sur le décompte à venir des vetos, que « la quantité a une qualité qui lui est propre ».

Le projet que présentait la Fédération de Russie n’a ensuite obtenu que 6 voix en sa faveur: celles de la Bolivie, de la Chine, de l’Éthiopie, de la Guinée équatoriale, du Kazakhstan et la sienne.  Sept pays ont voté contre (États-Unis, France, Pays-Bas, Pérou, Pologne, Royaume-Uni et Suède), et 2 se sont abstenus (Côte d’Ivoire et Koweït).  Son auteur avait fait valoir que le texte « éliminait les vides juridiques qui permettent de manipuler l’enquête et de la mettre au profit des opposants à Damas » et rendait les méthodes du nouveau mécanisme conformes à la Convention sur les armes chimiques.  Mais pour le Royaume-Uni, il s’agissait d’un « texte de distraction », que la Russie faisait « tourner depuis des semaines » sans chercher à gagner des soutiens.  Un reproche repris par les États-Unis, qui ont fait valoir qu’eux, au contraire, avaient tenté de satisfaire certaines des demandes de la Russie en amendant leur propre projet.

Après ce double rejet, plusieurs membres non permanents ont dit leur frustration, à l’image de l’Éthiopie, qui avait voté pour les deux projets « afin de lutter contre l’impunité ».  Le représentant du Koweït a « demandé pardon aux populations de Syrie et en particulier aux victimes » d’avoir été incapables de créer ce mécanisme d’attribution des responsabilités. 

Parlant d’un sentiment de « tragique déjà vu », le représentant de la Suède a pour sa part évoqué un projet de texte que sa délégation avait fait distribuer la veille.

Sur la base de ce document, la Fédération de Russie a présenté un autre projet de résolution, par lequel le Conseil aurait « exprimé son soutien sans réserve à la Mission d’établissement des faits de l’OIAC » et se serait félicité de la décision de cette Organisation de dépêcher les experts de celle-ci afin d’enquêter à Douma, « conformément à la Convention sur les armes chimiques ».

Mais ce texte minimaliste a été à son tour rejeté, n’obtenant que 5 voix en sa faveur (Bolivie, Chine, Éthiopie, Fédération de Russie et Kazakhstan), contre 4 (États-Unis, France, Pologne et Royaume-Uni) et 6 abstentions (Côte d’Ivoire, Guinée équatoriale, Koweït, Pays-Bas, Pérou et Suède).

La Suède, qui en était à l’origine, a expliqué son abstention par le fait que le projet modifié ne traitait pas clairement de la question de l’attribution des responsabilités, un argument également utilisé par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Pologne pour justifier leur opposition.  Les États-Unis ont en outre fait valoir que le texte était inutile puisque l’équipe de la Mission d’établissement des faits était d’ores et déjà en route pour Douma.

LA SITUATION AU MOYEN-ORIENT

Présentation et décision sur le projet de résolution présenté par les États-Unis (S/2018/321)

M. FRANÇOIS DELATTRE (France) a accusé le « régime de Damas » de ne s’être jamais conformé à la résolution 2118 (2013) et de n’avoir jamais renoncé à l’utilisation d’armes chimiques contre sa propre population.  Les attaques de Douma ont illustré une fois de plus l’abjecte brutalité de la stratégie militaire déterminée du régime syrien, a-t-il déclaré.  « La France mettra tout en œuvre pour empêcher l’impunité chimique », a poursuivi le représentant en déplorant « la mort » du Mécanisme d’enquête conjoint OIAC-ONU.  Il a apporté son soutien à l’initiative américaine destinée à rétablir un mécanisme indépendant, fondé sur une approche équilibrée et tenant compte des préoccupations exprimées par chaque membre de ce Conseil.  Seule la conjonction des deux critères retenus par ce projet –indépendance et mandat d’attribution des responsabilités– rendra ce mécanisme opérant, a-t-il affirmé.  « La France n’acceptera aucune formule dégradée ou diluée par rapport au projet de résolution proposé par les États-Unis », a-t-il affirmé, estimant que le vote d’aujourd’hui constituait « un moment de vérité ».

Mme NIKKI R. HALEY (États-Unis) a affirmé avant le vote sur le projet de résolution présenté par son pays que le Conseil de sécurité était arrivé à un tournant, après les images de la dernière attaque chimique à Douma, en Syrie, le 7 avril.  Nous présentons un texte qui vise à créer un mécanisme indépendant chargé d’attribuer les responsabilités, a-t-elle affirmé, ajoutant que les États-Unis avaient repris toutes les propositions de la Fédération de Russie.  Nous avons amendé le texte pour tenir compte des avis de tous les membres du Conseil de sécurité, a-t-elle affirmé.  Ce texte exige un accès sans entrave à Douma, C’est un minimum que le Conseil de sécurité peut adopter à l’unanimité.  La différence avec le texte proposé par la Russie tient à ce que la résolution américaine garantit l’indépendance du mécanisme, ce qui n’est pas le cas du texte russe, par lequel la Fédération de Russie veut pouvoir choisir les enquêteurs et amender les conclusions de l’enquête.  Les États-Unis ne demandent pas à réviser la conclusion de l’enquête et ne choisiront pas les enquêteurs, a expliqué Mme Haley.  

M. VASSILY A. NEBENZIA (Fédération de Russie) a déploré que les États-Unis fassent un pas de plus vers la confrontation en mettant aux voix un projet qui n’a pas le soutien des membres du Conseil.  Ce texte vise à rétablir à l’identique le Mécanisme d’enquête conjoint OIAC-ONU, a-t-il dit, qu’il a qualifié de « marionnette dans les mains des forces anti-Damas » qui s’est « couvert d’opprobre » en proférant des condamnations contre un pays souverain sans éléments de preuve fiables.  Le représentant a souligné la nécessité que le Conseil identifie les responsables de l’emploi d’armes chimiques, ajoutant que les enquêtes sur place devaient être « obligatoires », seule manière, selon lui, d’aboutir à des conclusions fiables.  Ce qui est présenté comme des critères d’indépendance, c’est en fait « l’anarchie et la manipulation totale », a-t-il accusé.

Les auteurs du texte présenté savent que le projet ne sera pas adopté et, ce faisant, sapent sciemment la crédibilité du Conseil, a poursuivi M. Nebenzia, pour qui cette « provocation » d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le souci d’enquêter sur les faits qui se sont déroulés à Douma.

« Pourquoi vouloir une enquête alors que vous avez déjà désigné les coupables », a lancé M. Nebenzia à l’adresse des pays occidentaux, avant d’ajouter: « Vous ne voulez pas entendre le fait qu’à Douma, aucune trace chimique n’a été retrouvée. »  Pour lui, les auteurs du projet de résolution misent sur le fait que le texte ne sera pas adopté pour justifier l’usage de la force contre la Syrie.  Il a évoqué les décisions en cours à Washington en dénonçant une propagande antirusse.  Le délégué a expliqué que son pays s’opposerait au texte en invoquant la défense du droit international, avant de rappeler que la Russie a été invitée à agir en Syrie par le Gouvernement de ce pays.  « Vous protégez les terroristes », a-t-il lancé aux États-Unis, en appelant ce pays à se « ressaisir » et à renoncer à toute aventure militaire en Syrie.  En conclusion, il a demandé aux États-Unis de renoncer à mettre aux voix un projet que la Fédération de Russie « ne peut pas approuver ».

Mis aux voix, le projet de résolution présenté par les États-Unis obtient 13 voix en sa faveur, 2 voix contre (Fédération de Russie et Bolivie) et une abstention (Chine)

Après le vote, Mme KAREN PIERCE (Royaume-Uni) a parlé de « triste jour » pour le Conseil de sécurité, pour la cause des normes universelles et pour le régime de non-prolifération.  Mais c’est surtout un triste jour pour les habitants de Douma, qui ne bénéficient plus d’aucune protection de la part de la communauté internationale.  Le 9 avril, 14 membres du Conseil avaient demandé une enquête, avec plusieurs membres permanents qui faisaient pression pour faire respecter l’interdiction universelle des armes de destruction massive.

Avec son veto, la Fédération de Russie a franchi une ligne, a ajouté la représentante, pour qui l’histoire se répète un an après Khan Cheikhoun.  Elle a rappelé qu’à l’automne dernier, ce pays avait opposé son veto à un renouvellement du mandat du Mécanisme d’enquête conjoint à trois reprises, parce qu’il préférait franchir une ligne sur les armes de destruction massive que de risquer de sanctionner la Syrie.

« Il n’y pas de trace d’attaque chimique à Douma? » a demandé la représentante.  Mais, a-t-elle fait observer, « la Fédération de Russie n’a pas été autorisée à mener une enquête en Syrie au nom du Conseil de sécurité ».  Un mécanisme d’enquête indépendant était nécessaire, un mécanisme qui avait la confiance du Conseil, des membres de l’ONU et du peuple syrien, a poursuivi Mme Pierce.  Alors que les attaques à l’arme chimique se poursuivent depuis novembre, la Fédération de Russie « fera n’importe quoi pour protéger la Syrie », au prix de sa propre crédibilité « en tant que membre du Conseil de sécurité, partisan déclaré de la paix en Syrie et État partie à la Convention sur les armes chimiques, a accusé la représentante.

Répétant qu’avec son veto, la crédibilité de la Russie comme membre du Conseil de sécurité était désormais en doute, Mme Pierce a jugé « honteux » qu’elle ait bloqué le projet des États-Unis.  Faisant allusion au nombre de vetos opposés par la Fédération de Russie, elle a cité Lénine, pour qui « la quantité avait une qualité qui lui était propre ».

M. WU HAITAO (Chine) a expliqué son abstention par le fait qu’il existait selon lui un consensus sur la création d’un mécanisme d’enquête.  L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) doit rester chargée de la question des armes chimiques en Syrie.  Il a estimé que le projet américain contenait des « éléments de consensus » mais que certaines « mesures spécifiques » ignoraient des préoccupations de certains membres du Conseil destinées à améliorer le travail du mécanisme, préoccupations qui avaient déjà été soulevées à l’époque du Mécanisme d’enquête conjoint OIAC-ONU.  La Chine est « prête à travailler avec toutes les parties pour trouver un règlement politique à la question syrienne, a-t-il ajouté.

M. BERNARD TANOH-BOUTCHOUÉ (Côte d’Ivoire) a dit avoir voté en faveur du projet de résolution présenté par les États-Unis car il assurait le respect du principe de responsabilité, notamment dans l’utilisation d’armes chimiques.  En outre, ce texte offrait des garanties de neutralité des résultats de l’enquête.  La Côte d’Ivoire est solidaire de peuple syrien, a réitéré le représentant, qui a regretté que la division du Conseil de sécurité n’ait pas permis l’adoption du texte.

M. PAWEL RADOMSKI (Pologne) a souligné la pertinence du projet de résolution américain et déploré le nouveau veto russe.  La Russie a de nouveau sapé la capacité du Conseil à s’acquitter de ses responsabilités, a-t-il dit, en disant sa vive déception.  Il a dit appuyer l’enquête de la Mission d’établissement des faits de l’OIAC en Syrie.

M. SACHA SERGIO LLORENTTY SOLÍZ (Bolivie) a expliqué qu’il appuyait le travail de l’OIAC et de son mécanisme d’enquête indépendant, mais qu’il avait voté contre le projet de résolution présenté par les États-Unis car il allait à l’encontre de l’usage qui veut que l’on ne mette pas aux voix une résolution dont on sait qu’elle ne sera pas adoptée.  Le représentant a en outre dénoncé des menaces unilatérales de recours à la force « qui vont à l’encontre de la Charte des Nations Unies » et seraient « totalement illégales », notamment parce qu’elles porteraient atteinte à l’intégrité territoriale et à la souveraineté de la République arabe syrienne, et viendraient saper les accords en cours de discussion.

M. KAREL JAN GUSTAAF VAN OOSTEROM (Pays-Bas) a dit avoir voté en faveur du projet de résolution américain avant de déplorer le douzième veto russe sur la question de Syrie.  La Russie endosse la lourde responsabilité de voir l’emploi d’armes chimiques se poursuivre en Syrie, a-t-il dit, avant d’annoncer que son pays voterait contre le projet de résolution russe, nettement « insuffisant ».  Il a néanmoins exhorté le Conseil à continuer d’agir pour assurer une responsabilisation en Syrie. 

Présentation et décision sur le projet de résolution présenté par la Fédération de Russie (S/2018/175)

M. VASSILY A. NEBENZIA (Fédération de Russie) a rappelé que le projet de résolution de son pays avait été présenté en janvier dernier, mais rejeté d’emblée par le « camp occidental ». Le texte proposé élimine les vides juridiques qui permettent de manipuler l’enquête et la mettre au profit des opposants à Damas, a-t-il affirmé, ajoutant qu’il s’agissait simplement de   mettre en conformité les méthodes du nouveau mécanisme avec la Convention sur l’interdiction des armes chimiques.  Affirmant que son indépendance était garantie, il a exhorté tous les pays à voter en faveur.

Mis aux voix, le projet de résolution est rejeté par 6 voix pour (Bolivie, Chine, Éthiopie, Fédération de Russie, Guinée équatoriale et Kazakhstan), 7 contre (États-Unis France, Pays-Bas, Pérou, Pologne, Royaume-Uni et Suède) et 2 abstentions (Côte d’Ivoire et Koweït)

Mme KAREN PIERCE (Royaume-Uni) a dit avoir voté contre le projet de résolution russe car il ne répondait pas aux préoccupations des membres du Conseil.  Ce texte est un « texte de distraction », qui ne fait rien pour nous rapprocher d’un processus politique, a-t-elle affirmé.  Il n’est pas en mesure de créer le mécanisme indépendant que tous veulent et la Fédération de Russie le fait « tourner depuis des semaines » rechercher à gagner des soutiens.  Faisant référence à l’expression « capable de déterminer au-delà de tout doute raisonnable des faits » utilisée par le texte à propos de la capacité du mécanisme nouvellement créé, elle a estimé que l’expression était inappropriée et relevait du droit pénal.  « Si la Fédération de Russie veut une enquête pénale, qu’elle saisisse la Cour pénale internationale », a-t-elle lancé.  Estimant que le texte russe se « distingue par son arrogance à couper le souffle » en « plaçant les États au-dessus du droit international », elle a estimé que cela seul justifiait déjà un vote d’opposition.

Mme NIKKI R. HALEY (États-Unis) a déploré que la Russie ait de nouveau protégé aujourd’hui la Syrie.  La Russie ne reculera devant rien dans ce but, jetant, ce faisant, aux orties la crédibilité du Conseil, a-t-elle déploré, parlant de « farce ».  Pour la représentante, le projet de texte des États-Unis prenait en compte les préoccupations de la Russie, « laquelle nous a surpris en présentant un projet, qui lui, ne prenait en compte les préoccupations d’aucun pays ».   

Mme Haley a ensuite rappelé les deux différences clefs entre les deux projets de résolution.  Avec le sien, la Russie voulait se réserver la possibilité de choisir les enquêteurs et faire en sorte que le Conseil évalue les responsabilités, a-t-elle argué, avant de demander: « Est-ce cela un mécanisme indépendant? »  Elle a déploré, « en ce jour triste », le sixième veto de la Russie sur la question de l’emploi d’armes chimiques.  « L’Histoire se souviendra de ce jour où la Russie a préféré protéger un monstre plutôt que des vies humaines », a-t-elle conclu.

M. WU (Chine) a estimé que le projet de la Fédération de Russie contenait des éléments positifs et proposait des améliorations de l’ancien mécanisme.  Ces éléments coïncident avec les préoccupations de la Chine, a ajouté le représentant, qui a regretté que le projet de résolution n’ait pas été adopté.

M. ANATOLIO NDONG MBA (Guinée équatoriale) s’est dit frustré que le Conseil de sécurité n’ait pu adopter aucune des deux résolutions.  Nous avons voté en faveur de la résolution de la Fédération de Russie parce que nous voulions disposer d’un nouveau mécanisme chargé d’attribuer les responsabilités, a-t-il expliqué.

M. TEKEDA ALEMU (Éthiopie) a expliqué avoir voté pour les deux projets de résolution successifs afin de lutter contre l’impunité.  Il a dit n’être pas surpris par les votes d’aujourd’hui, avant d’appeler à l’unité.  Nous ne pouvons pas nous réjouir de la situation, a-t-il conclu en insistant sur sa profonde déception.

M. MANSOUR AYYAD SH. A. ALOTAIBI (Koweït) a estimé que ce jour était un jour triste.  « Nous demandons pardon aux populations de Syrie et en particulier aux victimes », a-t-il ajouté.  Nous demandons pardon car nous n’étions pas capables de créer ce mécanisme d’attribution des responsabilités.  Nous demandons pardon car nous sommes incapables de mettre un terme aux violations des droits de l’homme en Syrie et des résolutions du Conseil de sécurité.  Nous demandons pardon car nous n’avons pas pu demander des comptes à ceux qui ont commis ces crimes.

Pourtant, il faut mettre un terme à l’usage des armes chimiques en Syrie, a poursuivi le représentant, qui a expliqué avoir voté contre le projet de résolution de la Fédération de Russie car il portait atteinte à la crédibilité de tout mécanisme d’enquête.  Ces votes encouragent les utilisateurs d’armes chimiques à le faire de nouveau, a-t-il affirmé avant d’ajouter que le droit de veto ne devrait pas être appliqué pour de tels crimes.

M. OLOF SKOOG (Suède) a partagé son sentiment d’un « tragique déjà vu » aujourd’hui.  Mais nous n’allons pas jeter l’éponge, a-t-il assuré, estimant que le peuple syrien n’en attendait pas moins de nous avant d’exhorter le Conseil à s’unir.  Pour la Suède, le Conseil doit rester saisi de cette question.  Le représentant a évoqué le projet de texte que sa délégation avait fait distribuer hier auprès des membres du Conseil.

M. KANAT TUMYSH (Kazakhstan) a déclaré qu’avant de punir quelqu’un, il fallait prouver sa culpabilité.  L’utilisation d’armes chimiques en Syrie est une grave réalité et l’établissement des responsabilités dans l’usage de ces armes est nécessaire.  Le Kazakhstan a soutenu les projets des États-Unis et de la Fédération de Russie.  Il faut travailler ensemble pour maintenir la paix et la sécurité internationales, a ajouté le représentant.

M. LLORENTTY SOLÍZ (Bolivie) a rappelé que tous les empires se croient dotés d’une supériorité morale par rapport aux autres.  L’objectif des empires est de conforter leur domination, a-t-il accusé.  Le Conseil ne doit pas abandonner, a-t-il poursuivi, en mettant en garde contre toute action unilatérale.

Présentation et décision sur un autre projet de résolution (S/2018/322)

M. NEBENZIA (Fédération de Russie) a réitéré que les enquêtes menées par les spécialistes russes avaient confirmé que l’utilisation d’armes chimiques n’était pas avérée à Douma.  La Fédération de Russie a demandé au Gouvernement syrien d’envoyer ces résultats à l’OIAC et d’inviter l’OIAC à venir en Syrie, a expliqué le représentant qui a une nouvelle fois demandé pourquoi l’usage d’armes chimiques serait utile à Damas alors que, déjà, tous les rebelles ont été évacués de Douma. 

Accusant une nouvelle fois les États-Unis de provocation, M. Nebenzia a dit encourager, « comme la Suède », la Syrie à inviter l’OIAC en Syrie.  Cela permettrait de définir ce qui s’est passé ou ce qui ne s’est pas passé, a-t-il ajouté, disant son opposition à un mécanisme d’attribution des responsabilités, dont la mise en place « prendrait des semaines ».  Selon nos informations, deux groupes d’experts de l’OIAC arriveraient à Douma cette semaine, a encore indiqué le représentant. 

M. SKOOG (Suède) a dit n’être pas convaincu par la pertinence d’un troisième vote pour montrer une action forte du Conseil.  Il a donc demandé une suspension de séance.

M. NEBENZIA (Fédération de Russie) a dit sa perplexité devant la déclaration de son homologue suédois, avant d’accéder à sa demande.  Il a néanmoins affirmé son intention de mettre le projet de résolution aux voix aujourd’hui.

Mis aux voix, le projet de résolution est rejeté par 5 voix pour (Bolivie, Chine, Éthiopie, Fédération de Russie, Kazakhstan, 4 contre (France, États-Unis, Pologne, Royaume-Uni) et 6 abstentions (Côte d’Ivoire, Guinée équatoriale, Koweït, Pays-Bas, Pérou, Suède)

Mme PIERCE (Royaume-Uni) a insisté sur le fait que le nouveau texte russe rejeté ne prévoyait pas la création d’un mécanisme d’établissement des faits.  C’est pourtant la première étape pour établir ensuite les responsabilités, a-t-elle fait observer.  On a voulu que le texte prévoie la création d’un mécanisme indépendant chargé d’attribuer la responsabilité des attaques chimiques mais la Fédération de Russie n’a pas voulu ajouter ce petit plus.  C’est la raison pour laquelle nous avons voté contre ce texte, a-t-elle expliqué.  

M. WU (Chine) a donné son appui aux enquêteurs de l’OIAC et rappelé que le projet russe condamnait catégoriquement les attaques chimiques en Syrie.  Ce projet est conforme à notre position, a-t-il conclu pour expliquer son vote positif.

M. OLOF SKOOG (Suède) a expliqué son abstention par le fait que le projet de résolution ne traitait pas clairement de la question de l’attribution des responsabilités.  Nous avons présenté un projet de texte clair, qui établissait notamment un mécanisme indépendant et impartial, a-t-il expliqué, mais « malheureusement nous n’avons pas pu progresser ».  Il a cependant exprimé l’espoir d’une responsabilisation dans l’avenir, s’agissant de l’emploi d’armes chimiques en Syrie.

M. NDONG MBA (Guinée équatoriale) s’est dit frustré par le résultat de ce vote et par le fait que le texte ait été présenté très tard.   

M. RADOMSKI (Pologne) a dit avoir voté contre le texte de la Fédération de Russie parce que le Conseil de sécurité doit rétablir un mécanisme de responsabilité en Syrie.  Or, cette disposition n’est pas prévue par le texte de la Fédération de Russie.

Mme NIKKI HALEY (États-Unis) a dit avoir essayé de « voir ce qu’il y a de bon dans la position de la Russie ».  Ce pays est très cohérent dans ses positions et excelle dans les jeux, a-t-elle dit, en dénonçant le sixième veto de ce pays s’agissant de l’emploi d’armes chimiques en Syrie.  La Russie va continuer de jouer à ce petit jeu, a-t-elle averti.  Elle a reproché à la Fédération de Russie d’avoir présenté ce nouveau projet de résolution, ce matin à 11 heures, sans qu’un temps suffisant n’ait été ménagé pour des consultations.  Mme Haley a en outre indiqué que l’équipe de la Mission d’établissement des faits était d’ores et déjà en route pour Douma.  Le projet russe cherchait de plus à « microgérer » la Mission, a-t-elle accusé.  C’est pourquoi les États-Unis ont voté contre ce texte.

M. ALEMU (Éthiopie) a expliqué que son pays avait voté pour le texte, qui protégeait la Mission d’établissement des faits et ne présentait pas de faiblesse.  Évidemment, le projet de résolution n’aurait pas permis d’attribuer les responsabilités et mais aurait permis de savoir si des armes chimiques avaient été employées à Douma, ce qui aurait constitué un grand pas en avant, a-t-il poursuivi.  La Mission d’établissement des faits aurait eu besoin de cet appui du Conseil, a-t-il conclu.

M. NEBENZIA (Fédération de Russie) s’est dit très inquiet.  Le texte présenté était impeccable et identique à celui d’hier.  Pour lui, la seule explication de ces votes contre est qu’il s’agit d’un texte russe.  « Abstenez-vous de vos plans pour la Syrie », a ensuite lancé le représentant à ses homologues américains et anglais.  Il a dit espérer que la Mission d’établissement des faits de l’OIAC pourrait se rendre rapidement à Douma.  L’armée russe et l’armée syrienne assureront sa sécurité, a-t-il assuré. 

M. ALOTAIBI (Koweït) s’est dit déçu des dissensions au sein du Conseil de sécurité.  Certes, la Mission d’établissement des faits de l’OIAC se rendra sur le terrain mais ce que nous voulons, c’est un mécanisme indépendant chargé d’établir les responsabilités des attaques, a-t-il précisé.

M. KAIRAT UMAROV (Kazakhstan) a indiqué qu’il avait voté en faveur du second projet russe afin de répondre à cette simple question: « Que s’est-il passé sur le terrain? »  Il a souhaité l’envoi de la Mission d’établissement des faits à Douma.  Nous devons savoir ce qui s’est passé là-bas et déterminer si une attaque chimique s’est bel et bien produite, a-t-il dit.  Il a rappelé que son pays ne prenait pas parti et souhaitait seulement recevoir des informations objectives sur ce qui s’est passé.  Le délégué a exhorté le Conseil à faire montre d’objectivité et à s’appuyer sur des faits clairs présentés par les organisations compétentes.

M. DELATTRE (France) a déploré la poursuite par la Russie de sa « double stratégie d’obstruction et de diversion ».  Le projet russe visait à brouiller les pistes et n’était pas à la hauteur des enjeux, a-t-il dit.  Il a indiqué que la Russie ne veut pas d’un mécanisme d’attribution des responsabilités indépendant.  Le projet russe était un écran de fumée, c’est pourquoi nous avons voté contre, a-t-il poursuivi, avant d’affirmer qu’en raison de la gravité des enjeux, la France ne baisserait pas les bras.

M. VAN OOSTEROM (Pays-Bas) a dit s’être abstenu car le texte proposé était trop restreint et n’expliquait pas le mandat du mécanisme d’attribution des faits, qui doit être indépendant, neutre et impartial, a-t-il rappelé. 

M. LLORENTTY SOLÍZ (Bolivie) a dit avoir voté pour le projet russe, car il n’y a trouvé aucune raison qui justifie que l’on s’y oppose.  Le Conseil de sécurité doit assumer sa responsabilité car, « uni », il pourra trouver les responsables de ces attaques, a-t-il ajouté.

M. GUSTAVO MEZA-CUADRA (Pérou) a expliqué son abstention par le fait qu’il fallait un mécanisme indépendant chargé d’attribuer la responsabilité des attaques.  Le représentant a exhorté les membres du Conseil de sécurité à travailler davantage pour trouver un terrain d’entente.

M. BASHAR JA’AFARI (République arabe syrienne) a rappelé aux représentants de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis, qui ont quitté la salle, que leurs pays étaient « des spécialistes des violations du régime de non-prolifération ».  Le Royaume-Uni a notamment procédé à ses essais nucléaires dans ses anciennes colonies, a-t-il accusé.  Le représentant a en outre mentionné l’accord de vente d’armes signé par le Royaume-Uni avec l’Arabie saoudite « afin que ce dernier pays continue de tuer des civils au Yémen » et de précipiter la région entière dans une guerre sans fin.  Ces trois pays sont des monstres qui parrainent le terrorisme dans mon pays, comme ils l’ont fait par le passé dans d’autres pays, a martelé M. Ja’afari, qui a notamment accusé le « monstre américain » de refuser de détruire son arsenal chimique. 

Le représentant s’est félicité du déplacement de la Mission d’établissement des faits et l’a assurée de la coopération de son pays.  Il a dénoncé le projet de résolution des États-Unis, l’accusant de n’avoir cherché qu’à « cloner » le Mécanisme d’enquête conjoint OIAC-ONU.  Ce sont la France, le Royaume-Uni et les États-Unis qui ont sabordé ce Mécanisme, en s’appuyant sur des éléments de preuve avancés par des groupes terroristes, a-t-il affirmé.  Il a ensuite mis en avant la ressemblance du scénario de ce jour avec celui qui avait prévalu il y a un an, après l’attaque de Khan Cheikhoun, et pourfendu « la loi du plus fort » prônée par les trois pays précités, ainsi que leur appétit de conquête. 

M. Ja’afari a exhorté le Conseil à s’opposer aux visées de ces trois pays et à faire respecter le multilatéralisme.  Mon pays condamne fermement l’emploi d’armes chimiques, a-t-il déclaré.  Aux puissances occidentales qu’il a accusées de s’apprêter à attaquer la Syrie, il a affirmé en conclusion que leurs manœuvres ne feront jamais changer son pays de cap. 

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