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CS/13262
23 mars 2018
8213e séance – matin

Deux hauts responsables de l’ONU exhortent le Conseil de sécurité à agir pour briser le « cercle vicieux » des conflits et de la faim

Le Coordonnateur des secours d’urgence, M. Mark Lowcock, et le Directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM), M. David Beasley, ont exhorté, ce matin, le Conseil de sécurité à agir pour éradiquer « les risques de famine », en réglant les conflits armés, moteur principal, selon eux, de l’insécurité alimentaire dans le monde.  « La fin de la famine dépend de la volonté politique », a appuyé la Ministre du commerce extérieur et de la coopération au développement des Pays-Bas, Mme Sigrid Kaag, qui présidait le débat. 

Près de deux tiers des personnes qui ont faim dans le monde vivent dans des pays en proie à un conflit, a indiqué le Coordonnateur des secours d’urgence, à l’entame de son intervention.  M. Mark Lowcock a précisé que ces pays abritent près de 490 millions de personnes malnutries et près de 80% des 155 millions d’enfants en insécurité alimentaire dans le monde.  « La faim est un corollaire évident du cercle vicieux des déplacements et des conflits », a-t-il prévenu, en voulant pour preuve le Soudan du Sud, le Yémen, le Nigéria et la Somalie où la famine a été évitée « de justesse » en 2017. 

Le Coordonnateur des secours d’urgence a dénoncé le fait que les parties belligérantes utilisent fréquemment l’affamement des populations comme tactique de guerre, alors que le droit international humanitaire a été précisément élaboré pour protéger la population civile de la famine.  M. Lowcock a rappelé au Conseil de sécurité qu’il a les moyens d’enquêter sur les violations du droit international humanitaire et que ses membres ont de l’influence sur les parties à un conflit.  « Il n’y a pas de solution humanitaire aux conflits et nous savons tous que la paix et les solutions politiques interrompront le cercle vicieux des conflits et de la faim », a-t-il martelé. 

« Il ne sera pas possible de mettre fin à la faim dans le monde d’ici à 2030 si les conflits armés se poursuivent », a renchéri le Directeur exécutif du PAM, qui a déploré que le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde soit passé en un an de 770 à 815 millions aujourd’hui.  Évoquant la situation syrienne, M. David Beasley a indiqué « que chaque fois qu’une personne souffre de la faim, deux émigrent ».  « Or, nourrir des déplacés est difficile et coûteux. »

Le Directeur exécutif, qui s’exprimait également au nom de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du Fonds international de développement agricole (FIDA), a souligné le lien entre « faim et organisations terroristes comme Daech » qui appâtent les nouvelles recrues avec de la nourriture.  « Les mères ne veulent pas voir leur mari, leur frère ou leurs fils rejoindre un groupe terroriste mais, si personne n’a rien à manger pendant des semaines, ils n’ont plus d’autre choix », a expliqué le Directeur exécutif du PAM.  Face à la crise humanitaire actuelle,  « la pire de l’histoire des Nations Unies », M. Beasley a exhorté le Conseil à travailler dans l’unité et insisté sur le fait que « la famine est directement liée aux conflits, qui eux-mêmes sont directement liés à la faim ».

Même son de cloche du côté de la Suède, des Pays-Bas, des États-Unis, de la France, ou encore de la Côte d’Ivoire qui ont, eux aussi, insisté sur le lien « indéniable », selon l’expression utilisée par les délégués suédois et américain, entre conflits et famine.  « Si les hommes sont responsables de la famine et de l’insécurité alimentaire dans les situations de conflit, alors les hommes sont aussi capables de résoudre ce problème », a déclaré la Ministre néerlandaise du commerce extérieur et de la coopération au développement. 

Mme Sigrid Kaag a, à son tour, insisté sur la responsabilité du Conseil de sécurité, s’agissant en particulier de garantir l’accès humanitaire et de demander des comptes aux responsables des violations du droit international, devant les juridictions nationales ou les mécanismes internationaux dont la Cour pénale internationale (CPI).  Les États-Unis en ont profité pour pointer le doigt sur le « régime d’Assad » et sa tactique de guerre consistant à affamer la population, comme dans la Ghouta orientale.  « Dans cette enclave, le déni d’accès humanitaire par ce régime, en ce moment même, est une stratégie barbare que le Conseil doit dénoncer », ont-ils accusé. 

Une note dissonante est venue de la Fédération de Russie qui a rappelé que les conflits armés ne sont pas la seule cause de l’aggravation de la faim dans le monde, jugeant « problématique » le lien de plus en plus solide que certains veulent établir entre faim et conflits.  Une telle tendance, s’est expliquée la Fédération de Russie, détourne l’attention des autres causes de l’insécurité alimentaire, telles que l’instabilité des prix alimentaires, l’absence de progrès dans la production agricole, le manque d’investissement dans ce secteur ou encore les manifestations climatiques, sans oublier l’impact des sanctions imposées par les « chantres autoproclamés de la démocratie ». 

Mon pays juge inutile de « surcharger » le Conseil de sécurité avec des questions qui ne relèvent pas de sa compétence, a ajouté la Fédération de Russie, invitant le Conseil à ne traiter de la sécurité alimentaire que dans les situations qui représentent « concrètement » une menace à la paix et la sécurité internationales.  Un point de vue partagé par l’Éthiopie qui s’est refusée à « diluer » les débats du Conseil. 

MAINTIEN DE LA PAIX ET DE LA SÉCURITÉ INTERNATIONALES

Déclarations

S’exprimant par visioconférence de Genève, M. MARK LOWCOCK, Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence, a jugé possible d’éradiquer la faim dans les prochaines années.  Il a expliqué que les famines sont devenues moins fréquentes et moins meurtrières, ces dernières décennies, grâce à l’amélioration des techniques agricoles et une multiplication par 4, ces 50 dernières années, de la production de grains.  Cette tendance va probablement se poursuivre, a-t-il dit, en louant l’ingéniosité humaine et les avancées de la science.  M. Lowcock a également mentionné la réduction globale de la pauvreté, grâce notamment à un pouvoir d’achat accru.  C’est une avancée considérable, a-t-il dit, en se félicitant en particulier des filets de sécurité mis en place dans certains des pays les plus pauvres, ces 20 dernières années, pour parer aux mauvaises récoltes. 

Les risques de famine sont désormais circonscrits à un nombre relativement restreint de pays, ceux affectés par un conflit intense, prolongé et à grande échelle.  Près de deux tiers des personnes qui ont faim dans le monde vivent dans des pays en proie à un conflit.  Le Secrétaire général adjoint a précisé que près de 490 millions de personnes malnutries et près de 80% des 155 millions d’enfants en insécurité alimentaire habitent dans ces pays.  Les conflits, souvent conjugués aux chocs climatiques extrêmes et aux prix élevés des produits de base, sont le moteur principal de l’insécurité alimentaire dans le monde, a souligné le Coordonnateur des secours d’urgence.  Dans les quatre pays à risque en 2017 -le Yémen, le Soudan du Sud, la Somalie et le nord-est du Nigéria-, la famine n’a pu être évitée que grâce à des efforts internationaux concertés.  M. Lowcock a plaidé pour l’intensification des efforts, dont un appui financier et une réponse humanitaire encore plus efficaces, couvrant les domaines de la santé, de la nutrition et de l’éducation. 

Le Coordonnateur des secours d’urgence a noté que la majorité des conflits se déroulent dans des zones rurales.  L’ancien grenier à blé du Soudan du Sud, les Équatoria, s’est quasiment vidé de ses fermiers qui ont fui en Ouganda, a-t-il dit.  Il a ajouté que dans les villes, les combats réduisent l’accès à la nourriture et contribuent à la hausse des prix.  M. Lowcock a rappelé que les personnes déplacées fuyant un conflit et les communautés d’accueil sont pareillement confrontées à la même insécurité alimentaire.  « La faim est un corollaire évident du cercle vicieux des déplacements et des conflits. »  Il a également déploré le fait que les belligérants utilisent souvent l’affamement des populations comme tactique de guerre.  Soulignant la difficulté pour les agents humanitaires de travailler dans ces zones de conflit, M. Lowcock a fait observer qu’en Somalie l’année dernière, 116 agents ont été la cible de violence et que 16 d’entre eux ont trouvé la mort. 

Le Secrétaire général adjoint a rappelé que le droit international humanitaire a été élaboré pour protéger la population civile de la famine en temps de conflit armé.  Ce droit interdit l’affamement des civils en tant que tactique de guerre et la destruction de tout bien indispensable à la survie de la population civile.  Le droit international humanitaire exige la protection du personnel humanitaire et oblige les parties à autoriser et faciliter la fourniture d’une aide humanitaire. 

M. Lowcock a insisté sur le fait que l’application du droit international humanitaire incombe à tous les États Membres.  Les membres de ce Conseil ont de l’influence sur les parties à un conflit et ce Conseil a les moyens d’enquêter sur les violations de ce droit, a-t-il rappelé.  « Il n’y a pas de solution humanitaire aux conflits et nous savons tous que la paix et les solutions politiques interrompront le cercle vicieux des conflits et de la faim. »  Rappelant que ce Conseil a la responsabilité du maintien de la paix et de la sécurité internationales, le Secrétaire général adjoint l’a exhorté à veiller à éradiquer la famine dans le monde. 

M. DAVID BEASLEY, Directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM), qui, depuis Rome, s’exprimait également au nom de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du Fonds international de développement agricole (FIDA), a rappelé qu’en un an, il s’est rendu dans une cinquantaine de pays et en est venu à la conclusion qu’il n’y a aucune raison pour que l’on souffre de la faim aujourd’hui dans le monde.  Pourtant, le nombre de personnes qui souffrent de la faim a augmenté de 770 à 815 millions. 

Même si la famine a pu être repoussée en Somalie, au Yémen, au Soudan du Sud ou dans le nord du Nigéria l’an passé, ceux qui vivent au bord de la famine sont passés de 108 millions en 2016 à 124 millions en 2017.  Il ne sera pas possible de mettre fin à la faim dans le monde d’ici à 2030 si les conflits armés se poursuivent, a prévenu le Directeur exécutif du PAM.  Convoquant l’expérience syrienne, il a indiqué que chaque fois qu’une personne souffre de la faim, deux émigrent.  Or, nourrir des déplacés est difficile et coûteux.

Chaque jour, une aide alimentaire est distribuée à 80 millions de personnes, principalement dans la région du Sahel, a expliqué le Directeur exécutif, qui a lié faim et organisations terroristes comme l’État islamique d’Iraq et du Levant.  Il a expliqué que « les gens voient » bien que Daech cherche à utiliser la nourriture comme une arme de recrutement alors que cette nourriture devrait être utilisée pour la paix et l’unité. 

Dans les régions qui souffrent de sécheresse, il n’y a pas un seul bénéficiaire de l’aide qui ne souhaite pas améliorer son sort, celui de sa famille et de sa communauté.  Le but n’est donc pas seulement de nourrir les populations mais de les aider à devenir résilientes.  Les mères ne veulent pas voir leur mari, leur frère ou leurs fils rejoindre un groupe terroriste mais, si personne n’a rien à manger pendant des semaines, ils n’ont plus d’autre choix, a dit le Directeur exécutif du PAM.  Le Sahara s’étend de 1,5 kilomètre par an vers le sud, vers les zones vertes et arables.  Les éleveurs et les agriculteurs suivent cette tendance, créant des conflits de plus en plus nombreux. 

Face à la crise humanitaire actuelle, « la pire de l’histoire des Nations Unies », le Conseil de sécurité doit travailler dans l’unité, a plaidé M. Beasley, qui a conclu en répétant que la famine était directement liée aux conflits, qui sont eux-mêmes directement liés à la faim. 

Dans notre monde d’abondance, a déclaré Mme SIGRID KAAG, Ministre du commerce extérieur et de la coopération pour le développement des Pays-Bas, la faim est totalement évitable.  Elle arrive quand des gens font du mal à d’autres et, malheureusement, le fait que « la faim est un produit de l’homme » est presque devenue une tautologie.  L’impensable est arrivé: la faim est à nouveau à la hausse, s’est indignée la Ministre néerlandaise, craignant pour la stabilité régionale car les conflits et la faim ne respectent pas les frontières nationales.  La faim et les conflits poussent à l’émigration, entraînant de fortes pressions sur les pays d’accueil de la région et au-delà, a prévenu la Ministre.

« Il est honteux », a-t-elle avoué, que l’on connaisse la faim au XXIe siècle, un siècle de progrès, de possibilités technologiques et de richesses sans précédent.  Si les gens sont responsables de la famine et de l’insécurité alimentaire dans les situations de conflit, alors les gens sont capables de résoudre ce problème.  « La fin de la famine dépend de la volonté politique », a insisté la Ministre. 

Elle a rappelé qu’elle revient d’une visite en République démocratique du Congo (RDC) où, dans le camp de Katanika, une femme âgée lui a raconté que toute sa famille avait fui son village, laissant tout derrière elle et se retrouvant sans presque rien à manger et sans moyen de cultiver.  La Ministre a aussi invoqué les exemples au Soudan du Sud, en Syrie et au Yémen.  Clairement, le problème n’est pas l’absence de règles mais plutôt l’échec persistant des parties belligérantes à les respecter, en a conclu la Ministre. 

La faim causée par les conflits et l’affamement des populations, a insisté la Ministre, est « notre échec collectif » et ce Conseil a la responsabilité tout aussi collective d’y faire face et de la prévenir.  Nous devons, a dit la Ministre, réaffirmer les normes établies ces 70 dernières années comme l’interdiction de l’affamement comme arme de guerre, la protection des biens nécessaires à la production de nourriture et surtout, des garanties à l’accès humanitaire.

Nous devons prendre une position ferme contre les violations du droit international, en demandant des comptes aux violateurs que ce soit devant les juridictions nationales ou les mécanismes internationaux dont la Cour pénale internationale (CPI).  Nous devons aussi intensifier nos efforts pour prévenir l’insécurité alimentaire dans les conflits, en tenant compte des systèmes d’alerte de la FAO et du PAM mais aussi en veillant à ce que le Conseil de sécurité reste « impliqué ».  Enfin, n’oublions pas, a conclu la Ministre, que l’aide humanitaire en soi n’est pas une réponse viable.  Seules les solutions politiques peuvent vraiment mettre fin à la souffrance et « c’est là, la tâche la plus importante pour ce Conseil ». 

M. BERNARD TANOH-BOUTCHOUÉ (Côte d’Ivoire) a souligné, à son tour, le lien qui existe entre les conflits et l’insécurité alimentaire, en s’appuyant sur un rapport de la FAO qui indique que 489 des 815 millions de personnes qui souffrent de sous-alimentation chronique dans le monde vivent dans des pays affectés par des conflits.  Pour y remédier, il a appelé les États à s’attaquer aux causes profondes des conflits et à promouvoir la démocratie, l’état de droit et un développement inclusif.  Quant aux Nations Unies, elles doivent favoriser la réalisation des objectifs de développement durable et encourager les États à faire de la sécurité alimentaire une priorité, a ajouté le représentant.  Estimant que l’élimination de la faim dans le monde est une « responsabilité collective », M. Tanoh-Boutchoué a déploré la surexploitation des ressources dans les pays en proie aux conflits, notamment en raison des déplacements de populations, de la destruction des récoltes et de l’augmentation des dépenses militaires qui en découlent.  L’accès à l’aide alimentaire des populations affectées par la faim est un « droit sacré », a martelé le représentant, pour qui toute entrave constitue une « violation grave » du droit international humanitaire. 

M. GUSTAVO MEZA-CUADRA (Pérou) a demandé la fin du cercle vicieux famine-conflits.  Il a plaidé pour le renforcement des secteurs agricoles et pour une meilleure coordination de l’aide alimentaire d’urgence qu’apporte l’ONU.  Le Conseil de sécurité doit veiller à un accès humanitaire sûr et sans entrave dans les zones de conflit et répondre « fermement » aux violations du droit international humanitaire et à l’utilisation de la famine comme tactique de guerre.  Le représentant a demandé le versement immédiat des fonds promis pour financer les efforts humanitaires. 

M. TEKEDA ALEMU (Éthiopie) a déclaré que de multiples catastrophes, y compris climatiques, continuent d’affecter les populations à travers le monde et a rappelé la nécessité de trouver des solutions axées sur le développement.  Le représentant a tout de même souligné que ces questions relèvent de la prérogative exclusive de l’Assemblée générale et du Conseil économique et social (ECOSOC).  Comme l’absence de progrès dans les différents conflits produit des crises alimentaires graves, le Conseil de sécurité devrait se limiter à l’examen des crises alimentaires provoquées ou exacerbées par ces conflits.  Il doit rechercher des solutions durables, en coopération avec les organisations régionales et sous-régionales, a estimé le représentant, tout en avertissant que rien ne pourra être fait si le Conseil de sécurité n’agit pas dans l’unité. 

En attendant des solutions durables aux causes profondes des conflits, l’assistance humanitaire demeure essentielle.  Si les acteurs du développement jouent un rôle réduit pendant les conflits, celui des acteurs humanitaires est essentiel, a insisté le représentant, qui a rappelé que, trop souvent, l’accès humanitaire est limité ou empêché pour des raisons souvent politiques.  En la matière, les opérations de maintien de la paix jouent elles aussi un rôle important, a déclaré le représentant, qui a appelé le Conseil à recourir davantage à ses organes subsidiaires et groupes de travail pour examiner ces questions.  Tout en voulant que l’on ne « dilue » pas les débats du Conseil de sécurité, il a rappelé que l’utilisation de la faim comme arme de guerre doit être condamnée « sans discussion » comme une violation du droit international humanitaire. 

M. PEDRO LUIS INCHAUSTE JORDÁN (Bolivie) a, à son tour, souligné le lien clair entre conflit et risque de famine, avant de déplorer les violations du droit international humanitaire par les parties belligérantes.  S’il y a famine dans les zones de conflit, ce n’est pas parce que la nourriture manque mais parce que les parties belligérantes n’ont pas la volonté politique de mettre fin au conflit, a-t-il accusé.  Le délégué a prôné la prévention et le règlement pacifique des conflits pour rompre le cercle vicieux des conflits et du risque de famine.  Il a insisté sur l’utilité des rapports de la FAO pour tirer la sonnette d’alarme et a exhorté les entités onusiennes pertinentes à surveiller les niveaux de sécurité alimentaire dans les zones de conflit. 

M. CARL ORRENIUS SKAU (Suède) a déploré l’augmentation parallèle du nombre de personnes souffrant d’insécurité alimentaire et du nombre de personnes affectées par les conflits.  Comme l’indique le Rapport mondial du PAM sur les crises alimentaires, le lien entre faim et conflits est « indéniable », a-t-il relevé, ajoutant que les conflits ont trop souvent pour effet d’entraver l’accès à l’aide humanitaire.  Après avoir rappelé que le Conseil de sécurité a pris, l’an dernier, des mesures pour éviter une famine qui aurait touché 20 millions de personnes dans le monde, notamment au Soudan du Sud, en Somalie et au Yémen, il a noté que la situation alimentaire de millions de personnes demeure périlleuse. 

Afin d’assurer une réponse décisive à long terme, le représentant a appelé le Conseil de sécurité à faire davantage pour prévenir les conflits et identifier les facteurs qui empêchent le développement et la paix.  En second lieu, il a invité le Conseil à assurer le respect du droit international et du droit international humanitaire, notamment en contraignant les parties aux conflits à protéger les civils, les terres agricoles, le bétail, les points d’eau, les infrastructures civiles et l’acheminement de l’aide alimentaire.  Toutefois, l’aide humanitaire demeure une solution à court terme qui ne saurait pallier la nécessité d’investir dans l’édification d’une paix durable et résiliente, a-t-il averti. 

M. JONATHAN GUY ALLEN (Royaume-Uni) a rappelé que cette séance vise à lancer l’alerte face aux risques de famine.  Mais, a-t-il aussi rappelé, « ce n’est pas la première fois ».  Le Secrétaire général l’a fait l’an dernier, permettant d’éviter la famine dans les quatre pays où elle menaçait.  Mais, a fait observer le représentant, le nombre des personnes souffrant de la faim a augmenté et cette augmentation a eu lieu principalement dans des pays affectés par des conflits.  Les mesures adoptées l’année écoulée n’ont donc pas suffi.  Le représentant a rappelé que le Conseil de sécurité a adopté, l’an dernier, une déclaration présidentielle mettant l’accent sur le lien entre faim et conflits.  Pourtant, a-t-il estimé, la faim et la famine ne sauraient être considérées comme un « inévitable » produit de la guerre. 

Le Conseil, a-t-il estimé, doit certes renouveler ses efforts pour prévenir les conflits ou y mettre fin, mais il doit aussi défendre le respect des droits de l’homme et du droit international humanitaire.  Nous nous rapprochons, a averti le représentant, d’un nouveau précipice, d’une situation dans laquelle des acteurs, étatiques ou non, trouvent normal, pendant leur conflit, de détruire des hôpitaux ou des cultures.  Le représentant a appelé le Conseil de sécurité à se montrer « créatif » et à ne pas se contenter de « compter les convois humanitaires ».  Le Conseil doit considérer plus souvent le déni d’accès humanitaire comme une raison d’imposer des sanctions.  Dans ce monde d’abondance, 815 millions de personnes souffrent de la faim et cette faim est utilisée comme une arme de guerre, s’est indigné le représentant, pour qui le Conseil doit faire comprendre qu’un tel comportement est inacceptable. 

M. MANSOUR AYYAD SH. A. ALOTAIBI (Koweït) a loué la prompte réponse de la communauté internationale pour prévenir la famine au Yémen, au Soudan du Sud, en Somalie et dans le nord-est du Nigéria en 2017, répondant ce faisant à l’appel du Secrétaire général.  Il n’y a aucune justification morale à ce que des personnes meurent de faim, a-t-il dit, en demandant une réponse rapide pour remédier aux risques de famine.  Le délégué a rappelé que le premier des objectifs de développement durable est l’élimination de la faim et a exigé le respect du droit international en temps de conflit armé.  Le Conseil doit toujours inclure la protection des civils dans les mandats des opérations de maintien de la paix et faire en sorte que les parties belligérantes respectent le droit international humanitaire.  « Les conflits sont le fait de l’homme et le moteur principal de la misère humaine », a conclu le représentant, demandant une amélioration des mécanismes d’alerte précoce de l’ONU. 

M. SERGEY B. KONONUCHENKO (Fédération de Russie) a rappelé que les conflits armés n’étaient pas la seule cause de l’augmentation du nombre de personnes qui ont faim, même s’ils ont une incidence négative sur la sécurité alimentaire.  Il a donc dénoncé le fait que certains pays souhaitent établir un lien de plus en plus solide entre faim et conflits, ce qu’il a jugé « problématique ».  Une telle tendance, s’est-il expliqué, détourne l’attention des autres causes de l’insécurité alimentaire, telles que l’instabilité des prix alimentaires, l’absence de progrès dans la production agricole, le manque d’investissement dans ce secteur ou encore les manifestations climatiques. 

La Fédération de Russie, a-t-il tranché, juge inutile de « surcharger » le Conseil de sécurité avec des questions qui ne relèvent pas de sa compétence.  Ce qu’elle juge problématique en l’espèce, c’est l’examen de la problématique de la faim « de manière générique, dans un contexte général ».  Chaque conflit est une situation particulière et il n’est pas possible de trouver des « solutions universelles » aux crises alimentaires dans les situations de conflit, a martelé le représentant, lassé des « répétitions perpétuelles » que l’on entend dans ce type de réunions du Conseil. 

Le Conseil, a-t-il estimé, devrait traiter de la sécurité alimentaire uniquement dans le contexte des situations qui représentent « concrètement » une menace à la paix et la sécurité internationales.  D’ailleurs, dans chacune de ces situations, des experts très compétents ont été désignés et c’est à eux de trouver ou de proposer des solutions, a insisté le représentant qui s’est dit prêt à coopérer de manière plus active à de tels débats.  Il a remercié les organisations humanitaires qui ont pris des mesures pour éviter la famine au Soudan du Sud, en Somalie ou encore au Yémen l’an dernier, dont la situation reste « malheureusement très tendue ». 

La Fédération de Russie, a promis le représentant, entend continuer d’apporter une contribution concrète aux efforts de la FAO, du PAM et de leurs partenaires, conformément aux principes humanitaires définis dans les résolutions pertinentes de l’Assemblée générale.  Le représentant s’est d’ailleurs élevé contre une « interprétation laxiste » de ces principes et leur utilisation pour justifier des objectifs militaires ou politiques, ce qui serait « contre-productif ».  Il a rappelé que certains conflits avaient été déclenchés parfois par ceux-là même qui se proclament aujourd’hui « défenseurs de la démocratie ».  Il s’en est également pris aux sanctions unilatérales prises là encore par les « chantres autoproclamés de la démocratie », rappelant que leurs effets négatifs étaient constatés par les acteurs humanitaires eux-mêmes.  Le Conseil devrait accorder toute l’attention requise à ces « facteurs de détérioration » des situations humanitaires, a conclu le représentant.

M. JOB OBIANG ESONO MBENGONO (Guinée équatoriale) a déclaré que les conflits armés constituent un des principaux obstacles à la mise en œuvre du droit à une alimentation adéquate dans plusieurs parties du monde.  En Afrique, où 60% de la population vit de l’agriculture, l’effet des conflits sur l’économie et le développement est souvent « catastrophique », a déploré le représentant, ajoutant que la Guinée équatoriale poursuit ses efforts pour assurer la mise en œuvre du Plan national « Horizon 2020 », du Programme de développement durable à l’horizon 2030 et de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.  Il a dénoncé les terroristes et les groupes armés qui profitent de la porosité des frontières pour s’attaquer aux populations les plus vulnérables, notamment en République démocratique du Congo et en République centrafricaine où les conflits affectent des millions de personnes. 

Bien que les conflits soient des facteurs déterminants dans 10 des 13 situations d’insécurité alimentaire les plus graves dans le monde, le représentant a rappelé qu’ils sont avant tout le résultat de la pauvreté et du manque d’accès aux services de base.  Il a condamné, en terminant, les attaques perpétrées contre les agents humanitaires et les populations civiles, estimant qu’elles constituent des violations du droit international humanitaire. 

Mme KELLEY A. ECKELS-CURRIE (États-Unis) a souligné le « lien indéniable » entre conflit et famine.  Les conflits engendrent la faim et vice versa, a-t-elle expliqué, en dénonçant ce cercle vicieux dévastateur.  Puisqu’il s’agit de situations créées par l’homme, cela veut dire que l’homme peut les résoudre, a-t-elle dit, à son tour.  Elle a demandé la levée des sièges qui affament la population civile et la cessation des violations du droit international humanitaire.  Le Conseil, a-t-elle estimé, doit se saisir des situations de conflit où l’accès humanitaire est entravé.  Elle a indiqué que la situation au Soudan du Sud, où la famine a été évitée « de justesse » en 2017, est toujours aussi précaire.  Elle a dénoncé la tactique de guerre du « régime d’Assad » consistant à affamer la population, comme, en ce moment même, dans la Ghouta orientale.  Dans cette enclave, a-t-elle affirmé, le déni d’accès humanitaire par ce régime est une « stratégie barbare » que le Conseil doit dénoncer.  Elle a ensuite souligné le lien entre faim et conflit au Yémen, pays dans lequel l’aide humanitaire ne suffira pas à régler la situation.  Elle s’est félicitée de la décision de l’Arabie saoudite d’autoriser l’acheminement de biens humanitaires et a exhorté le Nigéria à intensifier sa coopération avec les agences humanitaires pour prévenir le risque de famine dans le nord-est du pays.  Le Conseil doit adopter une approche plus sérieuse s’agissant de la prévention des conflits, qui doit être notre objectif ultime, a-t-elle conclu. 

M. DIDAR TEMENOV (Kazakhstan) a jugé choquants les chiffres avancés aujourd’hui par les responsables du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) et le PAM, d’autant que ce à quoi on assiste aujourd’hui est « la pire crise de sécurité alimentaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création des Nations Unies ».  La « grande majorité » des personnes qui souffrent de la faim de manière aiguë ou chronique vivent dans les zones de conflit, a-t-il rappelé, voulant que l’on aille au-delà des « marques de solidarité ».

Il faut, a-t-il suggéré, renforcer le lien entre solutions aux crises alimentaires, solutions politiques et développement à long terme, et celui entre sécurité et le développement.  Il faut donc, comme l’a demandé le Secrétaire général, renforcer les capacités des Nations Unies en matière de diplomatie préventive, de prévention des conflits et de règlement des conflits existants.  Il faut aussi que le Secrétariat de l’ONU et le Secrétaire général puissent alerter le Conseil de sécurité quand les niveaux d’insécurité alimentaire deviennent alarmants, comme le Secrétaire général l’a fait en février 2017 pour le Yémen, le Soudan du Sud, la Somalie et le Nigéria, permettant une réponse humanitaire rapide et la prévention de la famine dans ces zones.  Le représentant a également appelé à un renforcement de la coopération entre les Nations Unies et les organisations régionales et sous-régionales, ainsi qu’avec les institutions financières internationales pour traiter tant des besoins immédiats que du développement à long terme. 

Il faut, a-t-il poursuivi, non seulement respecter le droit international humanitaire mais aussi en assurer l’application en garantissant un accès humanitaire rapide, total et sans entrave.  C’est là un processus qui relève du système de Nations Unies dans son ensemble, y compris des opérations de maintien de la paix et des équipes de pays, qui doivent travailler avec les gouvernements mais aussi avec les groupes armés, et rechercher le soutien des pays voisins et des organisations régionales, mais aussi des populations locales, de la société civile et de tous les partenaires et bailleurs de fonds.  Nous ne pouvons pas traiter des situations de faim ou d’insécurité alimentaire de manière routinière, a prévenu le représentant, qui a prôné « un effort collectif urgent » de la part de la communauté internationale, si elle veut parvenir à un monde débarrassé de la faim et de la malnutrition d’ici à 2030.

M. WU HAITAO (Chine) a demandé la bonne mise en œuvre du Programme de développement durable à l’horizon 2030 pour éradiquer la faim.  Il a souligné la primauté des approches régionales pour appuyer les pays en proie à un conflit.  Le Conseil doit saisir l’urgence des situations et aider, dans le respect des principes de la Charte, les pays à résoudre leur conflit de manière pacifique, a-t-il déclaré.  Le Conseil, a-t-il aussi conseillé, doit concentrer ses efforts sur les questions de paix et de sécurité.  Le délégué a rappelé que son pays a fourni en 2017 une aide alimentaire à 38 pays d’Asie et d’Afrique. 

Mme JOANNA WRONECKA (Pologne) a estimé que les débats sur la sécurité alimentaire devraient se poursuivre dans un contexte différent.  Elle a dénoncé une dégradation de la sécurité alimentaire qui compromet la réalisation de l’objectif de développement durable visant à l’éradication de la faim d’ici à 2030.  Rappelant que la majorité des personnes souffrant de la faim vit dans les zones rurales des pays en conflit, elle a noté que la faim s’intensifie quand les conflits se prolongent.  Pour permettre une action rapide du Conseil de sécurité, il faut disposer en temps voulu des informations nécessaires, a souligné la représentante.  Le droit à l’alimentation, a-t-elle aussi souligné, est un droit fondamental.  Elle a insisté sur la nécessité de respecter le droit international humanitaire et dénoncé ceux qui utilisent « l’arme alimentaire ».  Les auteurs de tels crimes doivent être traduits en justice, a-t-elle conclu. 

Mme ANNE GUEGUEN (France) a rappelé l’initiative française qui a été d’organiser une réunion sur le lien entre famine et conflits, en réponse à l’alerte lancée en février 2017 par le Secrétaire général sur la situation humanitaire dramatique de 20 millions de personnes en Afrique et au Yémen, au bord de la famine.  De nombreux éléments ont été soulignés, a indiqué la représentante qui s’est limitée à un constat, un rappel et à des pistes pour des solutions concrètes.

Le constat est avéré et documenté, a-t-elle indiqué: 60% des personnes affectées par l’insécurité alimentaire dans le monde vivent en zones de conflit.  Fait nouveau, a ajouté la représentante, cela passe désormais notamment par une famine délibérée, une privation de l’accès aux services de première nécessité et une destruction des moyens de production.  « Nous condamnons ces violations intolérables qui doivent immédiatement cesser. »

La famine utilisée comme arme de guerre contre les populations civiles est une violation du droit international humanitaire et peut être constitutive de crime de guerre, a prévenu la déléguée.  Cela montre qu’il est aujourd’hui toujours plus nécessaire d’apporter des solutions politiques durables aux conflits qui sont à l’origine de ces drames humanitaires.  C’est là notre responsabilité collective à laquelle ce Conseil doit s’atteler sans relâche, a-t-elle estimé. 

Face à ce constat, elle a rappelé que les violations du droit international humanitaire doivent être condamnées et ne peuvent rester impunies.  En outre, l’accès humanitaire doit être sûr, complet et sans entrave.  La protection des personnels humanitaires et médicaux doit être aussi une priorité. 

Face à la multiplication des famines et des menaces qu’elles font peser sur la paix et la sécurité internationales, la représentante française a également suggéré trois pistes d’action: travailler à l’amélioration des systèmes de prévention et d’alerte précoces afin d’agir plus efficacement pour prévenir les cas de famines, investir dans les services de santé et d’approvisionnement en eau qui pourraient faire partie intégrante des stratégies d’éradication de la famine en zones de conflit, et mettre fin et prévenir les famines en zones de conflit par une réponse multiforme et coordonnée. 

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