Pour que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) se traduise par des emplois, le Sénégal aura besoin d’entreprises capables de produire davantage, de transformer et d’être compétitives au-delà de ses frontières, ont estimé des économistes et des experts du développement lors d’un webinaire tenu à Dakar le 27 octobre.
La discussion était organisée par le Groupe des économistes des Nations Unies au Sénégal, une plateforme où les économistes des Nations Unies présents dans le pays mettent en commun leurs analyses pour éclairer les politiques publiques nationales.
La séance, en format hybride, à laquelle Mme Aminata Maiga, Coordonnateur résident du système des Nations Unies au Sénégal, a pris part en ligne, portait sur l’approfondissement de l’intégration économique africaine et sur la ZLECAf.
« Bien évidemment, le développement économique, c’est ce à quoi on pense en priorité, mais surtout, et in fine, et c’est ce qui nous intéresse le plus, c’est comment ce développement peut bénéficier aux populations », a déclaré Mme Karima Bounemra Ben Soltane, directrice de l’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP) et coprésidente du Groupe.
« L’une des questions qui revient de manière récurrente, par exemple, c’est : est-ce qu’en ouvrant nos frontières, on ne va pas perdre en revenus, en taxes ? Et donc, il fallait expliquer que, oui, il pouvait y avoir des pertes, mais en même temps, il y avait des retombées autres, qui sont des retombées en termes d’augmentation des échanges intra-africains, en termes de création d’emplois, en termes de création de valeurs ajoutées au niveau du pays. »

Aminata Maiga (à l’écran), Coordonnateur résident des Nations Unies au Sénégal, participe au webinaire en ligne.
Les accords ne suffisent pas
L’Afrique ne manque pas de plans, a souligné le modérateur, M. Dimitri Sanga, directeur du Bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) et coprésident du Groupe. Le Plan de Lagos, le traité d’Abuja et l’Agenda 2063 sont à ses yeux « des documents de qualité ». L’enjeu, selon lui, est de « passer de toutes ces stratégies, de tous ces cadres-là à la réalité, à la mise en pratique ».
En présentant son ouvrage Africa’s Quest for Deeper Integration, M. Joseph Atta-Mensah, du Centre africain pour la transformation économique, a insisté sur le fait que l’intégration doit transformer les économies africaines par l’investissement, la concurrence, la productivité et l’innovation.
Un accord commercial ne produit d’effets que si les administrations l’appliquent, si les banques financent les échanges et si les entreprises l’utilisent, a expliqué M. Albéric Kacou, ancien vice-président du Groupe de la Banque africaine de développement et ancien Coordonnateur résident du système des Nations Unies au Sénégal. « On ne peut pas distribuer régionalement ce qu’on ne produit pas », a affirmé M. Kacou.
Ce qui freine les entreprises sénégalaises
Les marchés de la sous-région, Mali en tête, achètent déjà du ciment ainsi que des produits agroalimentaires et pharmaceutiques sénégalais, a rappelé M. Mouhamadou Bamba Diop, ancien secrétaire général du ministère de l’Économie, du Plan et de la Coopération.
« L’État a fait énormément de choses », a observé M. Diop. Il a toutefois relevé que « la partie productivité, de façon globale, n’a pas été au rendez-vous ». Selon lui, l’État devrait réduire sa présence dans certaines activités économiques et améliorer le climat des affaires pour permettre aux entreprises sénégalaises d’accroître leur productivité et de gagner des marchés au-delà de l’Afrique de l’Ouest.
L’accès limité au financement et une électricité chère et irrégulière freinent les petites et moyennes entreprises, qui forment l’essentiel du tissu économique sénégalais, a expliqué Mme Marème Ndoye, maître de conférences titulaire à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. La préférence pour les importations pèse aussi.
Après les indépendances, le Sénégal disposait d’une base industrielle importante, a rappelé Mme Ndoye. « Mais progressivement, cette industrialisation, nous l’avons perdue au profit d’une importation massive », a-t-elle expliqué.
Par où le Sénégal peut commencer
M. Kacou a recommandé que le Sénégal traite la ZLECAf comme la dimension régionale de son plan à long terme, la Vision Sénégal 2050, et qu’il concentre son action sur quelques chaînes de valeur régionales, dans lesquelles plusieurs pays se partagent les étapes de fabrication d’un produit, comme l’agroalimentaire, la pêche, la pharmacie et les services numériques, où le Sénégal peut avoir une réelle valeur ajoutée.
Le pont de la Sénégambie facilite les déplacements entre le Sénégal et la Gambie. M. Kacou y voit un atout dont l’impact serait plus important encore s’il était relié au bassin agricole de la Casamance, aux chaînes du froid, aux plateformes de stockage et aux marchés sous-régionaux.
« Un corridor réussi n’est pas seulement celui qui relie deux frontières, c’est celui qui relie les bassins de production à des marchés et attire des investissements tout le long de son tracé », a-t-il précisé.
Associer les populations
Place du Souvenir, à Dakar, une vendeuse de noix de cajou a demandé à M. Sanga ce que la ZLECAf lui apporterait. Elle écoulait déjà ses produits jusqu’à la frontière guinéenne, a-t-il raconté. Circuler d’un pays à l’autre reste également difficile. Évoquant la signature de l’accord à Kigali, M. Sanga a rappelé les quatre libertés de circulation, qui concernent les biens, les services, les capitaux et les personnes. « On ne peut pas vraiment réaliser cette zone de libre-échange si on ne peut même pas bouger », a-t-il ajouté. Lors des échanges, le témoignage d’une femme entrepreneure a été relayé : en route vers le Mali, elle attend des heures au poste frontalier, sans toilettes.
La mise en œuvre des mesures économiques et commerciales dépend de la volonté des peuples concernés, a estimé M. Jean-Luc Aka-Evy, ambassadeur de la République du Congo au Sénégal et président du Groupe des ambassadeurs africains à Dakar. « Mais comment faire fonctionner tout cela si vous n’avez pas au départ le sentiment ou les sentiments de ces peuples-là ? Est-ce qu’ils ont le même désir de vivre ensemble ? », s’est interrogé M. Aka-Evy.
L’intégration suscite un optimisme prudent chez Mme Marjorie Jennifer Kayode Mongbo, jeune chercheuse au sein du Réseau des jeunes économistes de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique. « J’en entends parler depuis que je suis née, mais rien n’est opérationnel », a confié Mme Mongbo. « Mais malgré cela, nous demeurons optimistes quant à son opérationnalisation, parce que nous l’avons vu sur d’autres continents », a-t-elle ajouté.
« Et notre avis est qu’il faut s’arrêter, faire un constat, faire un diagnostic, ce qui a marché, ce qui n’a pas marché », a déclaré Mme Ndoye. Elle a insisté sur la nécessité d’associer à cet exercice la population, le secteur privé et la société civile.
Le Groupe s’efforcera de retenir les priorités exprimées et de les traduire en projets communs au service du Sénégal, en regardant chaque pays dans son contexte régional, a indiqué Mme Bounemra Ben Soltane. Il travaille également à aller au-delà du produit intérieur brut, vers une approche plus centrée sur l’humain.



