29 mai 2020 — Frappée de plein fouet par la crise de COVID-19, l’industrie du tourisme veut croire à une reprise progressive de son activité, aujourd’hui au point mort, alors que des pays s‘apprêtent à rouvrir leurs frontières. En concertation avec les pouvoirs publics et le secteur privé, les Nations Unies travaillent à une relance responsable de ce secteur-clé, dont dépendent des millions d’emplois.

Les perspectives demeurent néanmoins sombres, 72 % des 217 destinations mondiales ayant complètement arrêté le tourisme international ces derniers mois, selon les données de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT). L’agence onusienne table désormais sur une chute annuelle du nombre d’arrivées comprise entre 58 % et 78 %, en fonction du temps que prendra le déconfinement et la levée des restrictions de voyage.

Pour Zurab Pololikashvili, Secrétaire général de l’OMT, un recul de 70 % est aujourd’hui « l’option la plus probable », à condition toutefois que les pays aient réouvert leurs frontières début septembre, ce qui est encore loin d’être certain au niveau mondial.

Si un assouplissement des règles de voyage est attendu dès le mois de juin en Europe, premier marché touristique mondial, tel n’est pas le cas en Amérique du Sud, où le nombre d’infections au coronavirus continue de croître rapidement. De même, la fin de l’interdiction d’entrée aux États-Unis n’est pas d’actualité à cette heure.

Séjours ruraux plutôt que destinations exotiques

« Nous verrons davantage de voyageurs séjourner dans leur propre pays cet été, ne serait-ce que parce que les compagnies aériennes ne pourront à nouveau utiliser pleinement leurs capacités qu'à la fin du mois de juillet et au début du mois d'août », a indiqué M. Pololikashvili dans un entretien au journal allemand Handelsblatt paru jeudi. D’après lui, il faut même s’attendre cette saison à « un boom des voyages en zones rurales ».

« Nous sommes convaincus qu'il s'agit d'une tendance à long terme que la crise du coronavirus accélère », a-t-il avancé, y voyant « une évolution très positive car elle offre de nouveaux revenus aux zones souvent touchées par l'exode rural ».

La fin du tunnel n’est donc pas pour demain pour les destinations exotiques, en particulier les petits États insulaires en développement (PEID), dont l’activité touristique représente en moyenne 30 % du produit intérieur brut (PIB) et jusqu’à 90 % des emplois.

Selon le Fonds monétaire international (FMI), qui prête assistance à ces pays vulnérables grâce au doublement de ses capacités d’aide d’urgence, l’arrêt brutal du tourisme devrait entraîner cette année une contraction de 6,2 % du PIB régional des Caraïbes. Relativement épargnées par le virus, les îles du Pacifique risquent quant à elles d’enregistrer des baisses à deux chiffres, faute de pouvoir recevoir des visiteurs d’Australie, de Nouvelle-Zélande et d’Asie.

Pour ce secteur qui représentait 319 millions d’emplois directs et indirects en 2018, soit 10 % de la population active mondiale, les effets socioéconomiques de la pandémie s’annoncent dévastateurs. L’OMT craint la suppression de 100 à 120 millions d’emplois, avec des pertes de recettes pouvant atteindre 1 200 milliards de dollars en niveau mondial.

La situation est particulièrement préoccupante dans la région Asie-Pacifique, où au moins 15,3 millions d’emplois liés au tourisme sont menacés dans 14 pays pour lesquels l’Organisation internationale du Travail (OIT) dispose de données.

Directives pour rétablir la confiance

Vue d'avion de l'archipel des Tuvalus, nation insulaire de faible altitude, dans l'océan Pacifique.

Pour répondre à ce que M. Pololikashvili qualifie de « plus grande récession du tourisme international depuis les années 1950 », l’OMT a mis en place un Comité de crise pour le tourisme mondial auquel participent ses États membres, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) et l’Organisation maritime internationale (OMI).

À côté de ces institutions onusiennes, le secteur privé est représenté par des associations internationales défendant les intérêts du transport aérien, du secteur des croisières et de l’industrie du voyage et du tourisme, le but étant de coordonner les actions en vue d’un redressement.

Réunie virtuellement jeudi, l’équipe de crise a décidé d’un ensemble de directives pour la réouverture du tourisme, à l’attention des gouvernements et des entreprises. Inspirées par les recommandations d’action adoptées en avril par le Comité, elles se concentrent sur sept priorités, dont l’atténuation de l’impact économique de la COVID-19, la mise au point de protocoles d’hygiène et d’interventions coordonnées, la collaboration public-privé et le développement de l’innovation.

Ces directives visent en particulier à rétablir la confiance des voyageurs par le biais de protocoles d’hygiène et de sécurité. Pour réduire les risques à chaque étape du processus touristique, le Comité préconise la mise en place de contrôles, là où ils se justifient. Les mesures proposées vont de la distanciation physique au dépistage en passant par l’utilisation de systèmes d’imagerie thermique et la distribution de trousses d’hygiène.

L’OMT entend également se projeter au-delà de la crise actuelle en favorisant la transformation numérique du secteur. L’agence, qui vient de renforcer son partenariat avec Google, prévoit une série d’innovations technologiques pour les professionnels du secteur, telles que des formations gratuites en ligne ou la mise à disposition d’applications mobiles permettant d’améliorer la fluidité des opérations dans les aéroports et les hôtels.

Ce type d’outil technologique pourrait aussi servir, selon elle, à assurer la distanciation sociale et le traçage des contacts dans les structures touristiques.

Passeports sanitaires et couloirs aériens sécurisés

Soucieuse de permettre une réouverture sûre et responsable, l’institution onusienne n’exclut aucune piste de travail. Elle vient par exemple de sélectionner l’archipel espagnol des Canaries, destination touristique peu affectée par le virus, pour tester le lancement de vols sécurisés, avec des passagers munis de « passeports sanitaires » certifiant qu’ils sont exempts de COVID-19.

Le premier de ces vols est prévu en juillet. Les voyageurs seront suivis par une application numérique de santé créée par la société canarienne Hi+ Card, choisie par l’OMT pour mettre ces passeports expérimentaux au banc d’essai. « Grâce aux profils numériques des visiteurs, les compagnies aériennes seront autorisées à augmenter régulièrement leurs capacités de vol », a indiqué l’organisme de tourisme des Canaries, qui espère une réouverture complète d’ici l’automne.

Dans le prolongement de ce projet, l’OMT étudie la faisabilité de « couloirs aériens » entre pays à faible taux de contamination. S’il est impossible de garantir « 100 % de sécurité », de tels couloirs protégés constitueraient un « première étape » dans la reprise des liaisons aériennes, a estimé mercredi le Secrétaire général de l’agence lors d’un échange avec des journalistes.

Un parcours dans les montagnes de Bosnie-Herzégovine.

À l’instar des Canaries, l’archipel espagnol des Baléares s’est déclaré favorable à cette mesure. Modérément atteint par la pandémie, il espère obtenir la réouverture rapide de couloirs aériens avec l’Allemagne, d’où viennent la majorité de ses visiteurs. La Grèce, pays le moins touché de la région Europe avec un nombre de cas confirmé inférieur à 3 000, compte de son côté accueillir des vols directs dès juillet.

Autre agence de l’ONU concernée au premier chef par les restrictions imposées aux frontières, l’OACI encourage elle aussi la mise en place de « couloirs sanitaires spéciaux » sans COVID-19 afin d’assurer la continuité des vols de fret essentiels, conformément à son programme de prévention et de gestion des événements de santé publique dans le secteur de l’aviation civile (CAPSCA).

Dans son bulletin du 11 mai, l’OACI recommande cette mesure pour maintenir les chaînes d’approvisionnement et mieux garantir l’accès aux fournitures nécessaires. « Si le risque de contracter la COVID-19 pendant un déplacement aérien ne peut pas être encore complètement éliminé, le risque pour les équipages et les passagers peut être grandement atténué par la mise en place de ces couloirs sanitaires », explique-t-elle.

Elle ajoute que le « concept de couloir sanitaire » est particulier à la COVID-19 et a été « pensé selon une approche fondée sur les risques, en prenant en considération les principes de gestion de la sécurité appropriés et tous les avis pertinents sur la pandémie de l’OMS et du secteur de l’aviation ».

Le modèle européen de réouverture

Après le repli sur soi et le confinement, voici venu le temps de la réouverture ? Tel est le souhait de la Commission européenne, qui a publié, le 13 mai, un ensemble de recommandations visant à aider les 27 États membres de l’Union (UE) à lever progressivement les restrictions en matière de voyages et à permettre aux entreprises touristiques de reprendre leur activité. 

Il s’agit pour l’exécutif européen de faciliter la réouverture des frontières intérieures de l’UE à compter du 15 juin, la décision relevant des États eux-mêmes, en fonction de leur situation sanitaire et de celle de leurs voisins. L’enjeu est de taille puisque le tourisme représente en moyenne 10 % du PIB et 12 % des emplois de l’Union. La dépendance est plus forte encore dans les pays du sud de l’Europe, comme l’Italie et l’Espagne, les deux plus endeuillés par le coronavirus.

Afin d’aider les vacanciers à y voir clair, la Commission européenne a annoncé ce vendredi le lancement d’un site internet dédié, reopen.eu, précisant les protocoles adoptés par chaque pays de l’UE pour le franchissement de leurs frontières et les conditions d’accueil, notamment en matière de distanciation et de protection sanitaire.

L’OMT voit dans cette dynamique « un exemple à suivre pour le reste du monde ».  M. Pololikashvili s’est ainsi déclaré encouragé par le plan d’action énoncé par l’UE « pour relancer le tourisme au rythme voulu et de manière responsable et coordonnée ».

« La levée des restrictions sur les voyages, d’abord sur le plan national puis au niveau des frontières internationales, permettra de retrouver les multiples bienfaits sociaux et économiques du tourisme, en Europe et partout dans le monde », a-t-il estimé à la mi-mai, en plaidant déjà pour le « déploiement coordonné de nouveaux protocoles sanitaires et de sécurité à tous les niveaux de la chaîne de valeur du tourisme ».

« Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra remettre nos économies sur les rails de la croissance et commencer à reconstruire nos sociétés », a insisté le Secrétaire général de l’OMT.