La Gambie survit à Jammeh

Août - Novembre 2019

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La Gambie survit à Jammeh

Les transitions démocratiques se répandent sur le continent
Pavithra Rao
Afrique Renouveau: 
The Gambia’s former president Yahya Jammeh (in white) prepares to depart from Banjul airport to exile in Guinea Bissau on January 21, 2017. Photo: Reuters/Thierry Gouegnon
L’ex-président gambien Yahya Jammeh (en blanc) s’apprête à quitter l’aéroport de Banjul pour s’exiler en Guinée-Bissau le 21 janvier 2017. Photo: Reuters/Thierry Gouegnon

En décembre dernier, alors que les résultats de l’élection présidentielle en Gambie tombent au compte-gouttes, le Président sortant Yahya Jammeh sent le pouvoir lui échapper. Puis les résultats définitifs révèlent qu’un nouveau venu, l’homme d’affaires de 51 ans Adama Barrow, a recueilli 45,5 % des voix, contre 36,6 % pour M. Jammeh.  Contre toute attente, M. Jammeh reconnaît sa défaite et félicite M. Barrow par téléphone : « le peuple gambien s’est exprimé et je n’ai aucune raison de contester la volonté d’Allah tout-puissant », et il lui promet son « aide pour la transition et la nomination d’un nouveau gouvernement », avant de signifier le début de la fin de ses 22 années au pouvoir.

À la surprise de beaucoup, un président qui avait un jour déclaré  qu’il  gouvernerait « pendant 1 milliard d’années si Allah le décrétait » présidait à une élection et à une transition paisibles.

Selon les analystes, l’élection gambienne indiquait l’avènement en Afrique de la démocratie  et du respect de la loi. Des organes régionaux, l’Union africaine (UA) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont conjointement félicité le peuple gambien  « pour ses élections présidentielles pacifiques, libres, équitables et transparentes ».  

Dans une déclaration commune, la CEDEAO, l’Union africaine et l’ONU ont également félicité le Président Jammeh d’avoir accepté sa défaite de bonne grâce et M. Barrow pour sa victoire.

Nic Cheeseman, professeur de démocratie à l’Université de Birmingham (Royaume-Uni) et auteur de Democracy in Africa: Successes, Failures and the Struggle for Political Reform, en fait le résumé suivant : « La situation en Gambie relance la démocratie africaine. Elle renforce les principes importants du leader quittant le pouvoir après l’avoir perdu. »

Mais l’enthousiasme  allait vite se dissiper. Quelques jours plus tard, le 9 décembre, M. Jammeh évoque des irrégularités et demande l’annulation de l’élection. La crainte de troubles, d’intimidations et d’arrestations provoque la fuite de citoyens vers le Sénégal voisin. Parmi eux, M. Barrow, le président élu.  

Human Rights Watch, une organisation non gouvernementale basée aux États-Unis et défendant les droits de l’homme dans le monde, accuse M. Jammeh de violations des droits de l’homme et exhorte la communauté internationale à soutenir M. Barrow.

Pourquoi Jammeh a capitulé 

On craignait que la situation en matière de sécurité et de politique, déjà confuse,  se détériore encore après l’investiture de M. Barrow lors d’une cérémonie hâtivement arrangée sans l’éclat  habituel à l’ambassade de Gambie à Dakar. « C’est un jour qu’aucun Gambien n’oubliera jamais », a déclaré M. Barrow dans un discours immédiatement après avoir prêté serment. « Le changement violent est banni pour toujours de la vie politique de notre pays. Tous les Gambiens sont donc vainqueurs. » 

La pression internationale intense exercée par la CEDEAO menaçant d’instaurer militairement la stabilité dans le pays — à l’aide des principales institutions nationales, des propres forces armées de M. Jammeh et des citoyens soutenant une passation de pouvoir pacifique — a poussé M. Jammeh à libérer ses fonctions. Il quitte le pays le 22 janvier pour Malabo, capitale de la Guinée équatoriale.

Les experts débattent encore des facteurs qui ont incité M. Jammeh à capituler, et des enseignements, le cas échéant, pouvant en être tirés.

Malgré les problèmes de sécurité dans de nombreux pays africains, de la République centrafricaine au Soudan du Sud, en passant par la République démocratique du Congo, une passation pacifique du pouvoir peut être observée dans quelques cas exceptionnels — une avancée qui a pu motiver les Gambiens à tenir bon, déclarent les experts.

Voici quelques exemples : en 2015, le Président nigérian Goodluck Jonathan reconnaît sa défaite après que le choix des électeurs se porte sur le chef de l’opposition Muhammadu Buhari. En décembre 2016, le candidat de l’opposition ghanéenne Nana Akufo-Addo l’emporte sur le Président sortant John Mahama. S’ensuit une passation pacifique.  

Des élections pacifiques ont lieu en Tanzanie en novembre 2015, lorsque le Président Jakaya Kikwete remet le pouvoir à John Magufuli. En Somalie, Mohamed Abdullahi Mohamed, ancien premier ministre, défait le président en exercice Hassan Sheikh Mohamud, puis est investi président, après deux tours de scrutin dans l’aéroport de la capitale placé sous haute sécurité. Il n’y a pas de suffrage universel dans le pays, le président a donc été élu par les 329 parlementaires.

En Gambie, les citoyens avaient commencé à se mobiliser contre M. Jammeh, 55 ans, qui s’était emparé du pouvoir en 1994 lors d’un  coup d’État mené sans effusion de sang. Son gouvernement censurait les médias et se montrait  intolérant à l’égard  de l’opposition. Les journalistes qui osaient critiquer le président étaient jetés en prison , tandis que d’autres s’exilaient. Les journalistes internationaux recevaient rarement la permission d’entrer dans le pays.

M. Jammeh « ne s’est pas rendu compte  que ses pratiques répressives avaient fini par provoquer la colère, l’angoisse, le mécontentement et  la défiance du peuple», écrit Baba Galleh Jallow, un journaliste gambien, qui a fui aux États-Unis.

L’ex-président, homophobe, avait menacé d’égorger les homosexuels, avant de faire adopter une loi les condamnant à la perpétuité. Il se qualifiait de faiseur de miracles ayant le pouvoir de guérir le sida, privant ainsi quelque 21 000 Gambiens séropositifs de médicaments antirétroviraux salvateurs. 

Lors des trois élections présidentielles précédentes, remportées haut la main, l’opposition avait accusé M. Jammeh de fraude généralisée et d’intimidation des électeurs.

Les groupements régionaux économiques et politiques, notamment la CEDEAO et l’UA, ainsi que des organisations internationales comme l’ONU, ont contribué à forcer M. Jammeh à renoncer au pouvoir, estiment  les analystes. 

Le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU et Chef du Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest, Mohamed Ibn Chambas, a souligné que
« pour M. Jammeh, c’est la fin  et en aucun cas il ne peut continuer à être président ».

La menace de l’ancien Président M. Jammeh de sortir la Gambie de la Cour pénale internationale (CPI) était plus inquiétante encore. Cependant, après sa victoire dans les urnes, M. Barrow a changé d’orientation, annonçant que le pays resterait à la CPI et laissant entendre que M. Jammeh lui-même pourrait bientôt faire l’objet de poursuites pénales.

Enseignements tirés

Un accord de dernière minute négocié par la CEDEAO laisse entendre que M. Jammeh a pu s’inquiéter pour sa vie après la présidence. L’accord final garantit « la dignité, le respect, la sécurité et les droits de l’ancien Président Jammeh ». 

Dans un entretien accordé à Afrique Renouveau, le professeur Cheeseman a signalé trois enseignements que les pays peuvent tirer de la Gambie. Le premier enseignement est que « l’unité de l’opposition est essentielle à son succès ». 

À l’approche des élections, deux partis, le Gambia Party for Democracy and Progress et le Gambia Moral Congress, se sont associés pour former la Peoples’ Alliance, dirigée par M. Barrow. Cela a permis à la coalition de lutter contre l’Alliance for Patriotic Reorientation and Construction Party de M. Jammeh  et d’accéder au pouvoir.    

Le deuxième enseignement est qu’il « n’est pas nécessaire de faire appel à la  biométrie  électorale en vogue  pour évincer du pouvoir un gouvernement autoritaire ». Les Gambiens ont voté à l’aide de billes, et M. Jammeh a perdu. Mais M. Jammeh avait anticipé la victoire, et son rejet du vote biométrique, qui utilise des données biométriques comme les empreintes digitales pour minimiser la fraude électorale, aurait pu être un stratagème destiné à  éviter un processus libre et équitable.

Le troisième enseignement, continue le professeur Cheeseman, est qu’il est « très dangereux de commencer à parler de poursuite au pénal des dirigeants avant qu’ils ne se retirent effectivement du pouvoir », faisant ainsi allusion à la menace médiatisée de M. Barrow de poursuivre M. Jammeh devant la CPI.  

M. Barrow lui-même a été porté  au pouvoir par une vague  populiste et  a juré de respecter les droits de l’homme, la liberté des médias, le droit  à la liberté d’expression de la société civile et  l’indépendance judiciaire. En février dernier, on l’a vu porter un T-shirt qui disait « Une presse libre pour une nouvelle Gambie ». Certains ont vu là une manifestation symbolique de son soutien en faveur d’une presse libre et, peut-être, une pique à l’adresse de son prédécesseur.

Un avenir plus prometteur

Il faudra peut-être du  temps  avant que les Gambiens commencent à jouir des dividendes économiques attendus dans une démocratie fonctionnelle . À cause des  relations tendues de M. Jammeh avec l’UE, la Gambie a perdu des millions en aide financière.   

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