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"Je continuerai à lutter contre les MGF pour protéger les femmes et les jeunes filles"

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"Je continuerai à lutter contre les MGF pour protéger les femmes et les jeunes filles"

- Dr. Morissanda Kouyaté, lauréat du Prix Mandela 2020
Franck Kuwonu
Afrique Renouveau: 
20 Juillet 2020
Nelson Mandela
Dr. Morissanda Kouyaté
Nelson Mandela lève son poing en l'air alors qu'il s'adresse au Comité Spécial Contre l'Apartheid dans le Hall de l'Assemblée Générale.

Le Dr. Morissanda Kouyaté vient d'être désigné co-lauréat du Prix Nelson Rolihlahla Mandela des Nations Unies 2020. En tant que directeur exécutif du Comité interafricain sur les pratiques traditionnelles néfastes (IAC), le Dr Kouyaté est une figure de proue des efforts visant à mettre fin à la violence contre les femmes en Afrique, les mutilations génitales féminines (MGF) notamment. Il s'est entretenu avec Franck Kuwonu d’Afrique Renouveau, entre autres, de son engagement contre les MGF, des progrès, et de l’importance du prix dans sa quête pour mettre fin aux MGF :

Dr. Morissanda Kouyaté, laureate Mandela Prize 2020
Dr. Morissanda Kouyaté, lauréat du Prix Mandela 2020

Félicitations! Pouvez-vous nous dire comment vous avez appris la bonne nouvelle et comment vous vous êtes senti ?  

J’ai appris cette très bonne nouvelle par un email venant du bureau de Tijjani Muhammad-Bande, le Président de l’Assemblée générale des Nations Unies. Je l’ai lu à mon réveil et croyais avoir fait un rêve. J’ai du bien faire ma toilette avant de relire l’email et de m’assurer que c’était bien vrai, que j’avais le prix Nelson Mandela. Je me suis senti très honoré.

Vous êtes connu pour votre plaidoyer contre les mutilations génitales féminines. Quand et comment l’aventure a-t-elle commencé ?

Ma vie a basculé en 1983 dans la préfecture de Tougué, en République de Guinée.

Je crois savoir que cela a été provoqué par un incident inattendu ?

En effet, c’est un soir de 1983 que j’ai reçu à l’hôpital où j’étais jeune médecin directeur à Tougué, deux jumelles âgées de 12 ans, Assanatou et Ossénatou. Elles avaient subi des mutilations génitales féminines et saignaient abondement. Les parents étaient désemparés et malgré le travail immense que nous avons déployé à l’hôpital, les deux jumelles sont malheureusement mortes. J’étais effondré et j’ai ressenti cela comme si j’avais perdu mes propres filles. C’était horrible.

Vous étiez tellement secoué que vous avez dû prendre quelques jours de congé pour écrire un pamphlet ?

J’ai été tellement choqué qu’effectivement, j’ai pris trois jours de congés où je n’ai pas travaillé mais je me suis assis pour écrire un pamphlet contre les MGF. Mais à ce moment, nous n’appelions pas cela MGF, nous appelions cela « circoncision féminine ». J’ai écrit un pamphlet virulent pour dire que c’était une pratique qui pouvait conduire à des drames comme le drame de la mort des deux jumelles. Et c’est ce pamphlet qui est arrivé sur la table de l’OMS. 

Je savais que les MGF existaient, parce que je suis né à Kouroussa. Cela se passe là-bas. Je n’avais aucune objection. Je ne me suis jamais posé de question. Mais j’ai été choqué à partir de là et tout a commencé.

Combien de temps après cette expérience avez-vous réussi à persuader les représentants de 16 pays d'accepter de créer le Comité interafricain (CIA) sur les pratiques traditionnelles néfastes ?

Un an plus tard, avec le soutien de l’OMS et d’autres activistes de la société civile, nous avons créé à Dakar au Sénégal le Comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants. C’était le 6 février 1984. C’est d’ailleurs pour immortaliser cette date de la création du Comité Interafricain que nous avons proposé et obtenu l’accord des Nations d’adopter le 6 février comme Journée Internationale tolérance zéro aux MGF. C’est la date de création du Comité Interafricain et c’est aujourd’hui devenu une grande date. Une date qui rappelle à l’humanité entière qu’il faut se débarrasser des MGF.

Le Protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits de la femme en Afrique

Article 5 : élimination des pratiques néfastes 

Les États interdisent et condamnent toutes les formes de pratiques néfastes qui affectent négativement les droits humains des femmes et qui sont contraires aux normes internationales. Les États prennent toutes les mesures législatives et autres mesures afin d’éradiquer ces pratiques et notamment : 

  • sensibiliser tous les secteurs de la société sur les pratiques néfastes par des campagnes et programmes d’information, d’éducation formelle et informelle et de communication ; 
  • interdire par des mesures législatives assorties de sanctions, toutes formes de mutilation génitale féminine, la scarification, la médicalisation et la para-médicalisation des mutilations génitales féminines et toutes les autres pratiques néfastes ; 
  • apporter le soutien nécessaire aux victimes des pratiques néfastes en leur assurant les services de base, tels que les services de santé, l’assistance juridique et judiciaire, les conseils, l’encadrement adéquat ainsi que la formation professionnelle pour leur permettre de se prendre en charge ; 
  • protéger les femmes qui courent le risque de subir les pratiques néfastes ou toutes autres formes de violence, d’abus et d’intolérance. 

Pourquoi seulement 16 pays ? A-t-il été difficile d'obtenir l'adhésion des autres ?

En 1984, il était extrêmement difficile de parler ouvertement des MGF. Et donc, l’adhésion de tous les pays n’étais pas acquise. De fait, aujourd’hui, le Comité Interafricain est représenté dans 29 pays africains et 19 pays non-africains à travers le monde, sur tous les continents d’ailleurs. Donc, cela a été difficile, le chemin a été long et difficile pour mobiliser aujourd’hui tout le monde, la communauté internationale, le monde entier contre cette pratique.

Les changements ne sont pas intervenus à temps. Pas toujours. Mais nous savons que les changements sociaux sont lents, très lents. Donc, nous devons persévérer, et trouver les voies et moyens pour les accélérer. Nous ne devons pas nous plaindre de la lenteur mais nous devons accélérer.

Le CIA n'est présent que dans 29 pays d'Afrique sur les 54... Cela signifie-t-il que les autres n'ont pas de problèmes de MGF ?

Pas du tout. Les MGF sont présents aujourd’hui partout dans le monde. Avec l’immigration, les gens partent avec leurs pratiques, ils partent avec leur tradition donc, les MGF, même si elles sont concentrées en Afrique, aujourd’hui elles sont partout. Et il faut dire que le comité Interafricain ne lutte pas seulement contre les MGF. Il lutte pour éliminer toutes les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants, dont les maladies d’enfants. Donc, nous devrions être dans tous les pays d’Afrique comme nous sommes aujourd’hui dans la diaspora à travers le monde. C’est pourquoi d’ailleurs nous sommes dans la perspective d’élargir le Comité Interafricain à tous les pays africains. 

Votre plaidoyer pour les droits des filles et des femmes s'étend sur plus de trois décennies. En ces 30 années, quels sont les principaux changements qui ont eu lieu sur le continent ? 

D’abord, il y a que les MGF ont été totalement démystifiées et ne sont plus taboues. Cela semble être anodin mais c’est un très grand résultat que nous avons obtenu lorsque l’on sait d’où l’on vient. 

Deuxièmement, les chefs d’États africains et l’Union africaine ne sont fortement engagés dans cette lutte à travers le Protocole de Maputo (le Protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique qui est entré en vigueur en 2005)

Il y quelques jours que le Soudan - qui était l’un des pays les plus difficiles à convaincre et qui est membre du Comité Interafricain - a renforcé sa législation contre les MGF. Je voudrais profiter de l’occasion pour féliciter les autorités soudanaises et le peuple soudanais, parce que c’est grâce au peuple soudanais qu’il y a eu tout ce changement.

Et troisièmement, les populations se sont approprié cette lutte, notamment les jeunes filles et les jeunes garçons qui s’organisent aujourd’hui, partout, pour résister aux MGF.

Pour résister à toute forme de mutilation et au mariage d’enfants. 

Pour moi, c’est l’acquis le plus important : que les survivants s’organisent et disent non, et se protègent, c’est l’acquis le plus important. 

Et finalement, le taux de prévalence des MGF est en baisse sur tout le continent, et partout d’ailleurs dans le monde.

En quoi cela a-t-il amélioré la vie des femmes et des filles ?

Il ne s’agit pas que d’améliorer la vie des femmes et des filles. Si on n’exerce aucune violence sur les femmes, si on ne viole pas leurs droits, elles pourront améliorer elles-mêmes leur vie. Ce n’est pas un cadeau à leur donner, c’est leur droit, leur plein droit, que tout le monde doit respecter.

Quels sont les revers que vous avez rencontrés en cours de route et quelles leçons en avez-vous tirées ?

 Les revers que j’ai rencontré dans cette lutte sont multiples. Mais le plus important est la résistance des leaders politiques, religieux, certains leaders traditionnels éclairés qui malgré le fait qu’ils connaissent les méfaits et les conséquences des MGF, pour des raisons inavouées, continuent de défendre cette pratique, à des fins politiques, religieuses ou auto-publicitaire. C’est le revers le plus dur pour moi. Cela me choque à plus d’un titre.

Vous continuez malgré tout ?

Ce qui me pousse à continuer dans ce travail, ce sont les jumelles de Tougué. Elles représentent pour moi toutes les filles et toutes les femmes en Afrique et dans le monde qui continuent de souffrir des violences, de la discrimination, de la sous-estimation. Je n’arrêterai jamais tant que ces jumelles continueront à vivre en moi, tant que les pratiques continuent à travers le monde.

Selon l'OMS, 3 millions de filles sont encore exposées au risque de mutilation génitale féminine chaque année, malgré une réduction globale de leur nombre. Quelles sont les chances que ces chiffres tombent à zéro et, d'après votre expérience, dans combien de temps pourraient-ils le faire ?

Les organisations internationales, y compris les Nations Unies, aiment les programmes à long terme, ce que je peux comprendre. Quinze ans, vingt ans, trente ans, ou même quarante ans. Des objectifs qui sont fixés à long terme, sinon très long terme. On aime bien ça. Mais nous devrions éviter d’appliquer cela aux MGF, puisque là, il s’agit d’une agression physique et psychologique. Si nous disons qu’il faut en finir avec les MGF en une génération, je me pose la question, de quelle génération s’agit-il ? Est-ce ma génération ? Est-ce la génération de mes filles ? Est-ce la génération de mes petites filles ? La question mérite d’être posée. Donc, au lieu de dire en une génération, je propose que – et c’est d’ailleurs ce que je fais toujours – l’objectif soit clair. Si nous nous y mettons tous ensemble, si nous travaillons ensemble main dans la main en Afrique et à travers le monde, en dix ans, c’est-à-dire en 2030, comme le prévoient d’ailleurs les objectifs de développement durable des Nations Unies, nous devrions, et je dirais même nous devons, éliminer totalement les MGF du globe. 

Des projets d'avenir maintenant que vous avez remporté ce prix ?

Je me sens revigoré et plus engagé. Mais surtout plus humble, comme ce grand homme qu’est Nelson Mandela. Je me battrai encore plus fort et plus dur, pour mobiliser plus de ressources humaines et plus de ressources matérielles et financières en vue d’éliminer les MGF et toute autre pratique traditionnelle néfaste, dont les mariages d’enfants. Et je voudrais remercier les Nations Unies pour m’avoir attribué ce prestigieux Prix. Je ferai tout pour mériter la confiance de la communauté internationale dans l’amélioration et la qualification de la vie des filles et des femmes. 

A ceux qui défendent les MGF, avez-vous un message ?

A ceux-là, je dis : cessez de défendre l’indéfendable : agresser physiquement et psychologiquement les filles et les femmes. Ceci n’est justifiable ni sur le plan culturel, ni sur le plan sanitaire. C’est une pure violation de leurs droits, et ceci est inacceptable. 

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