La révolution numérique est porteuse de belles promesses

Août - Novembre 2019

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La révolution numérique est porteuse de belles promesses

Transformer la fracture numérique en dividendes nécessitera des efforts
Eleni Mourdoukoutas
Afrique Renouveau: 
Techies in Lagos, Nigeria, work on an open-source project. Photo: Andela/ Mohini Ufeli
Des techniciennes travaillent sur un projet open source à Lagos (Nigéria). Photo: Andela/ Mohini Ufeli

La pénétration d'Internet gagne de plus en plus de terrain en Afrique, apportant la perspective de dividendes numériques sur un continent longtemps marqué par des fractures numériques.

« L’Afrique a atteint un taux de pénétration qui a franchi la barre des 15 %, et c’est important », affirme Nii Quaynor, un scientifique qui a joué un rôle clé dans l'introduction et le développement de l'internet en Afrique. Il est connu comme étant le « père de l’Internet » sur le continent.

Cependant, les Africains n’ont pas encore les moyens de produire suffisamment de logiciels, d’applications et d’outils pour rapporter aux économies les dividendes qui leur font cruellement défaut.

Le passage de connexions par satellite à des connexions sous-marines bon marché date de moins de dix ans. Les nouvelles fibres sous-marines ont conduit à une augmentation remarquable de la capacité de transmission de données qui réduit considérablement le temps et le coût de transmission.

Aujourd’hui, 16 câbles sous-marins relient l’Afrique à l’Amérique, l’Europe et l’Asie, et la connectivité internationale ne pose plus de problème, rapporte Steve Song, fondateur de Village Telco, une initiative visant à mettre au point du matériel et des logiciels téléphoniques à faible coût. Les pays peuvent ainsi partager des informations plus directement, à la fois sur le continent et à travers le monde. Cette avancée a créé plus d'espace pour l'innovation, la recherche et l'éducation.

« Les réseaux ont mis fin à l'isolement des scientifiques et des chercheurs africains. Vous avez maintenant accès à des informations provenant de pays plus développés, et cela a pour effet de changer les mentalités », explique Meoli Kashorda, directeur de Kenya Education Network.

La pénétration d'Internet sur le continent n'a pas suivi le rythme de la diffusion de la téléphonie mobile. En 2016, seulement 22 % de la population du continent utilisait Internet, contre une moyenne mondiale de 44 %, selon l’Union internationale des télécommunications (UIT), l'agence des Nations Unies qui traite des questions relatives aux technologies de l'information et de la communication. Et seulement 11 % des Africains ont accès à l'Internet 3G, qui permet aux opérateurs mobiles d'offrir une vitesse élevée de traitement de données.

L’UIT note que les personnes les plus susceptibles d’avoir accès au numérique en Afrique sont les hommes vivant dans des zones urbaines ou les villes côtières où des câbles sous-marins en fibres optiques sont disponibles.

McKinsey & Company, une firme internationale de conseil en gestion, estime que si l’accès à Internet atteint le même niveau de pénétration que le téléphone mobile, le PIB de l’Afrique pourrait atteindre 300 milliards de dollars. D'autres experts s'accordent à dire qu'un meilleur accès à la technologie pourrait changer la donne en ce qui concerne le développement et la réduction des inégalités de revenus en Afrique.

En Afrique subsaharienne, les 60 % de personnes les plus riches sont près de trois fois plus susceptibles d’avoir accès à Internet que les 40 % de personnes les plus pauvres. Par ailleurs, les personnes qui vivent dans les zones urbaines sont plus de deux fois plus susceptibles d’y avoir accès que la population des zones rurales selon le Rapport sur le développement dans le monde 2016 de la Banque mondiale.

Dividendes numériques      

Le rapport sur le développement dans le monde 2016 de la Banque mondiale relève que les dividendes numériques, que la Banque qualifie « d'avantages plus larges que procurent ces technologies au plan du développement », sont inégalement répartis. « Si l'on veut que les technologies numériques profitent à tous et partout, il faut combler le fossé numérique qui subsiste, en particulier en matière d'accès à l'internet », affirme la Banque.

Selon la Banque africaine de développement (BAD), les entreprises qui intègrent les technologies numériques à leurs pratiques créeront des emplois et stimuleront les bénéfices. La banque a annoncé en 2016 que deux millions d'emplois seraient créés dans le secteur des TIC en Afrique d'ici à 2021. Les analystes-programmeurs, les professionnels des réseaux informatiques et les administrateurs systèmes et bases de données trouveront des emplois dans ce secteur.

Bien que la Banque mondiale brosse un tableau moins réjouissant des dividendes numériques en Afrique, la possibilité de création de millions d’emplois dans le secteur est encourageante pour les jeunes du continent, qui représentent 60 % des chômeurs africains et sont deux fois plus affectés par le chômage que les adultes. Selon Bitange Ndemo, ancien secrétaire permanent du Ministère de l'information et des communications du Kenya, les jeunes peuvent facilement profiter des emplois que la révolution numérique apporte.

L’instauration de conditions égales 

La technologie peut également permettre de combler les inégalités causées par le fossé éducatif. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, plus d’un cinquième des enfants âgés de 6 à 11 ans ne vont pas à l’école, ainsi qu’un tiers des jeunes âgés de 12 à 14 ans. Près de 60 % des jeunes âgés de 15 à 17 ans ne vont pas à l'école. 

D'un autre côté, au fur et à mesure que l'accès à l'internet mobile se développera, il sera plus facile de réduire le fossé éducatif dont souffre le continent. L’apprentissage en ligne continue de croître en raison de son accessibilité. D’ailleurs, IMARC Group, société d'études de marché ayant des bureaux en Inde, au Royaume-Uni et aux États-Unis, a annoncé en 2017 que le marché de l'apprentissage électronique en Afrique représentera 1,4 milliard de dollars d'ici à 2022.  Le niveau d’instruction de la main-d’œuvre africaine pourra ainsi s’améliorer – ce qui permettra aux économies du continent de se renforcer.

Ainsi, Eneza Education, une plateforme d'apprentissage basée au Kenya, a dépassé le million d'utilisateurs en 2016. Cette plateforme permet aux utilisateurs d'accéder à du matériel d'apprentissage grâce à diverses méthodes. Les utilisateurs peuvent accéder aux cours et aux interrogations par SMS pour seulement 10 shillings kényans (0,10 USD) par semaine. Eneza s'adresse aux étudiants et aux enseignants des zones rurales où les opportunités sont limitées.

En outre, l'initiative Smart Schools de Samsung permet de fournir aux écoles du monde entier des tablettes, des ordinateurs et d'autres appareils, et de construire des écoles fonctionnant à l'énergie solaire dans les zones rurales. Actuellement, 78 écoles intelligentes ont été mises en service dans 10 pays africains, notamment en Éthiopie, au Ghana, au Kenya et en Ouganda. La stratégie de l'entreprise est d'encourager les étudiants défavorisés à utiliser des appareils numériques.

Les femmes étant 50 % moins susceptibles d’utiliser Internet que les hommes, certaines organisations s'efforcent à présent de les attirer vers le monde numérique. Les technologies numériques peuvent offrir des opportunités aux femmes sur le marché du travail informel en les orientant vers des possibilités d'emploi.

Compléments analogiques Une forte pénétration numérique est une bonne chose, mais une bonne gouvernance, un climat propice aux affaires, l’éducation et la santé, également qualifiés de « compléments analogiques », assureront une base solide pour l'adoption de technologies numériques et permettront de lutter plus efficacement contre les inégalités, conseille la Banque mondiale. Selon la Banque, même si l’adoption du numérique se généralise, les pays qui négligent les compléments analogiques ne connaîtront pas de hausse de productivité ni de réduction des inégalités.

« Ne pas engager les réformes nécessaires, c’est prendre plus de retard sur ceux qui les engagent, tandis que l’investissement dans la technologie aussi bien que dans ses compléments ouvre la voie à la transformation numérique », note Bouthenia Guermazi, gestionnaire des dossiers TIC à la Banque mondiale.

La migration numérique subit toutefois un ralentissement dû à l’action d’opérateurs analogiques obsolètes qui s’inquiètent des risques posés par la numérisation. L’automatisation constitue une menace pour ceux dont les emplois peuvent être remplacés par des machines moins coûteuses et plus efficaces, phénomène qui affecte principalement les groupes déjà défavorisés. Ainsi, de nombreuses banques et compagnies d'assurance ont des services client automatisés. 

L’ONU s’est fixé comme objectif d'assurer une connexion Internet haut débit et abordable à tous les habitants de la planète d’ici à 2020. De même, l’Union Africaine a lancé en 2014 une mission de dix ans pour encourager les pays à passer à des économies tournées vers l’innovation et fondées sur la connaissance. Cette mission fait partie de son ambitieux Agenda 2063 qui vise à transformer la situation socioéconomique et politique du continent.

Le Rwanda mène le peloton avec son programme Vision 2020, qui vise à faire de lui un pays à revenu intermédiaire doté d'une économie fondée sur le savoir d’ici à 2020. Au début de l'année, le Rwanda a lancé son programme Digital Ambassadors, qui recrutera environ 5 000 jeunes et les formera afin qu’ils enseignent des compétences numériques à cinq millions de personnes dans les zones rurales.

Malheureusement, la numérisation se situe au bas de la liste des priorités de nombreux pays en développement. Et, selon un récent rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), il se peut que les gains de productivité issus de la numérisation profitent surtout à ceux qui sont déjà riches et compétents, ce qui est typique des économies basées sur les plateformes internet, où les effets de réseau (valeur ajoutée au service parce que plus de personnes l’utilisent) profitent à ceux qui sont les premiers à les adopter et à en définir les normes.

Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, organisation économique intergouvernementale regroupant 35 pays où l'économie numérique a le plus évolué, l'utilisation croissante des TIC s'est accompagnée d'un élargissement des écarts de revenus entre riches et pauvres.

Le rapport de la CNUCED indique également que le développement de politiques adéquates en matière de TIC dépend de la disposition des pays à s'engager dans l'économie numérique et à en tirer parti, mais les pays les moins avancés sont les moins bien préparés. Pour qu’un plus grand nombre de personnes et d'entreprises dans les pays en développement soient à même de participer utilement, la communauté internationale devra élargir son soutien. 

Mme Guermazi exhorte les dirigeants à développer une approche globale pour transformer leurs pays plutôt que de s’appuyer sur des initiatives ponctuelles.

« Les dividendes numériques sont à portée de main », insiste-t-elle. « L'avenir semble très prometteur. »  

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