Prix des matières premières : l’Afrique victime de la dégringolade

Avril - juillet 2019

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Prix des matières premières : l’Afrique victime de la dégringolade

En cause, la volatilité des marchés financiers et les faiblesses de la croissance mondiale
Kingsley Ighobor
Afrique Renouveau: 
An oil production facility in Nigeria. Photo credit: Panos/J
Une usine de production d'huile au Nigéria.

Il y a à peine trois ans, l’Afrique abritait la plupart des pays affichant la plus forte croissance au monde, dont l’Angola, le Tchad, l’Éthiopie, le Mozambique, le Nigéria, le Rwanda et la Sierra Leone. Une classe moyenne émergeait, menée par de jeunes entrepreneurs technophiles propriétaires de voitures tape-à-l’œil, de maisons neuves et des derniers smartphones.

L’impressionnante croissance économique moyenne africaine, près de 5 % au cours des 14 années précédant 2014, suscitait l’optimisme des économistes quant au potentiel de développement du continent. Soutenue principalement par les cours élevés des matières premières et par une exposition marginale aux marchés financiers mondiaux, l’économie africaine, dans son ensemble, a été épargnée par la crise financière mondiale de 2009. En outre, les flux constants d’investissements étrangers directs ont assuré une trajectoire de croissance durable.

Durant cette période, la Chine, l’Inde, le Brésil et les pays européens se bousculaient pour pouvoir investir en Afrique. En 2013, la Brookings Institution, un groupe de réflexion de Washington, déclarait que c’était une erreur de ne pas « tenir compte des réalités actuelles du continent émergent » et de ne pas « exploiter le potentiel de l’Afrique en tant que marché pour les  produits américains ». Même la revue britannique The Economist, habituellement réservée, consacrait son numéro du 11 décembre 2011 à « L’essor africain », et représentait sur la couverture la silhouette d’un enfant faisant flotter un cerf-volant qui épousait  la forme du continent. 

Revers de fortune

Une chute vertigineuse des cours des matières premières est en train de ternir les espoirs africains. L’Angola, le Libéria, le Mozambique, le Nigéria, la Sierra Leone et l’Ouganda — pays africains dépendant le plus fortement des matières premières telles que le pétrole, l’or, les diamants, la bauxite, le rutile, le bois et le cuivre — se trouvent d’ores et déjà dans une situation désastreuse. 

Les économistes attribuent également ce brusque revers de fortune à d’autres facteurs tels que la volatilité des marchés financiers mondiaux, les faiblesses de la croissance mondiale, particulièrement en Chine, au Brésil et en Inde, la hausse des coûts d’emprunt et les graves difficultés en matière d’infrastructure (en particulier pour l’approvisionnement en électricité) dans de nombreux pays. C’est toutefois le plongeon des cours des matières premières qui a porté le coup le plus dévastateur. 

Les cours du pétrole ont chuté de 100 dollars le baril en 2013 à 26 dollars en février 2016, oscillant autour de 50 dollars en octobre. L’insuffisance des recettes pétrolières entraîne les producteurs de pétrole africains, notamment le Nigéria, l’Angola, la Guinée équatoriale, la Libye, l’Algérie et l’Égypte, dans un contexte économique adverse. 

Un coup dur

Pour le Nigéria et l’Angola, les premiers producteurs du continent, les recettes pétrolières représentent plus de 90 % des exportations et plus de 70 % de leur budget national. Le faible prix du baril a fait chuter la croissance économique de tous les pays africains exportateurs de pétrole de 5,4 % en moyenne en 2014 à 2,9 % en 2016. Il faut tenir compte du fait que  l’Angola a tiré du pétrole 60,2 milliards de dollars en 2014, contre 33,4 en 2015 : une baisse considérable de revenus qui reflète la situation dans  d’autres pays. 

Les pays producteurs de cuivre n’ont pas connu un meilleur sort vu que les cours ont chuté à leur plus bas niveau depuis 1998. La Banque mondiale indique qu’en février 2016, « les cours du cuivre ont baissé de près d’un tiers par rapport au sommet atteint en février 2011, 4 595 dollars la tonne ». 

Plus de la moitié des producteurs de cuivre de Zambie perdent de l’argent et les acteurs majeurs du pays, comme la multinationale anglo-suisse Glencore et la société chinoise Luanshya Copper Mines, ont mis la clef sous la porte, entraînant des milliers de pertes d’emploi. L’économie zambienne connaît actuellement une croissance de 3 %, contre 7 % en 2014. Bien que certains analystes voient une reprise de l’économie chinoise, ces dernières années, la Chine, qui achète jusqu’à 40 % du cuivre mondial, n’a pas pu se permettre d’acheter en très grande quantité du fait du ralentissement économique.

La Sierra Leone est aux prises avec la chute des cours du minerai de fer, alors même qu’elle se remet de la flambée du virus Ebola. African Minerals, une compagnie minière enregistrée à Londres, gérait les mines de minerai de fer du district de Tonkolili, dans le nord de la Sierra Leone, d'une valeur de  plus de 1 milliard de dollars. Le district abrite le plus grand gisement de minerai de fer africain et le troisième mondial. 

En 2011, le minerai de fer était vendu 191 dollars la tonne, mais celle-ci a chuté à 45 dollars en juin 2016. Confrontée à des accusations de corruption et à d’énormes pertes financières, African Minerals a vendu les mines en décembre 2015 à la société publique chinoise Shandong Iron and Steel Group. L’exploitation devrait reprendre d’ici la fin de 2016.

Le minerai de fer est une source économique vitale pour la Sierra Leone. « Le déclin des cours du minerai de fer a affecté la stabilité macrofinancière  et inversé la trajectoire remarquable de croissance  positive que connaissait le pays », insiste la Banque africaine de développement.

Les citoyens ordinaires ressentent l’impact de la dépréciation de la monnaie et de la hausse de l’inflation. La valeur du naira nigérian est passée de 150 à 450 nairas pour un dollar entre janvier 2014 et octobre 2016. La monnaie sierra-léonaise a connu le même sort, chutant à 6 500 leones pour un dollar, contre 5 000 l’année précédente. 

La dépréciation de la monnaie du Nigéria signifie que le pays a perdu le droit de se qualifier lui-même de plus grande économie d’Afrique. Après le changement de base, à savoir l’adoption de nouveaux prix pour mesurer le PIB d’un pays, de 2014, l’économie nigériane était évaluée à 488 milliards de dollars. Avec la dépréciation du naira causée par le déclin des recettes d’exportation, l’économie a chuté à 296 milliards de dollars, selon des données publiées en août par le FMI. 

La flambée des prix des biens et des services sans augmentation parallèle  de la rémunération pourrait avoir une incidence sur les prix de l’alimentation et contribuer à des troubles sociaux en Afrique, craignent les experts. 

Mesures d’austéri

Les pays dépendant des matières premières sont confrontés à d’énormes déficits budgétaires, ce qui explique pourquoi l’Angola, le Ghana et la Zambie ont reçu des prêts de sauvetage du FMI ou en négocient d'arrache-pied. 

Le Nigéria refond son système fiscal pour accroître ses recettes, lutte énergiquement contre la corruption et récupère l’argent détourné caché dans les banques étrangères, et prévoit en même temps d’emprunter de l’argent à la Chine et à des banques locales. Le pays veut vendre une partie de son patrimoine national, notamment des compagnies énergétiques et pétrolières.

Le pays  a officiellement déclaré une récession en août, après deux trimestres de croissance négative.

En mars dernier, la Sierra Leone a annoncé une réduction de 30 % des dépenses publiques,  suspendu le financement de projets d’investissement et l’achat de mobilier,  supprimé les indemnités de déplacement des fonctionnaires et  instauré une diminution de 50 % des indemnités  d’entretien des véhicules, entre autres mesures. 

Cependant, Herbert M’cleod, un économiste sierra-léonais de renom, indique que « c’est à cause de mauvaises politiques et d’une mauvaise gestion que nous en sommes rendus là », et recommande d’utiliser les recettes minières pour notamment stimuler la création d’emplois, développer l’approvisionnement en électricité et construire des routes.

Le gouvernement ougandais a supprimé les subventions à l’essence et au gazole, suspendu la construction de nouvelles routes, interdit les voyages à l’étranger non essentiels et stoppé le lancement d’une nouvelle compagnie aérienne. La Zambie réduit les subventions à l’électricité et aux intrants agricoles.

L’Afrique du Sud, qui exporte principalement du minerai de fer, du charbon, de l’or et d’autres minéraux, est également touchée par la chute des cours des matières premières. En présentant le budget 2016, le ministre des finances Pravin Gordham a déclaré, « Il ne fait aucun doute que nous sommes en crise », avant d’annoncer une réduction des dépenses sans précédent de 25 milliards de rands (environ 1,7 milliard de dollars). Le Libéria, la Gambie et d’autres pays mettent également en œuvre diverses mesures d’austérité. 

Bonne nouvelle pour certains pays

La Commission économique pour l’Afrique (CEA) a, au fil des ans, encouragé les pays à s’industrialiser en se diversifiant pour ne pas être tributaires  de leurs matières premières ou pour, au moins, leur ajouter de la valeur. L’ancien Secrétaire exécutif de la CEA, Carlos Lopes, a plusieurs fois souligné le paradoxe de pays important du chocolat Toblerone de Suisse quand le continent produit 70 % du cacao mondial, ingrédient de base du chocolat.

Si les pays exportateurs de pétrole sont en proie à des anxiétés économiques, les faibles cours du pétrole sont une bonne nouvelle pour les pays importateurs tels que le Kenya, le Rwanda et la Tanzanie. En effet, ces pays dépensent moins et peuvent réinjecter les fonds excédentaires dans des infrastructures faisant cruellement défaut, comme les routes, les ponts et l’énergie. La solide croissance de ces économies se poursuivra, selon les prévisions de la Banque mondiale.

À l’avenir, les mesures d’atténuation exigeront une bonne gestion financière et une plus grande génération de recettes  à l’échelle locale, déclarent les experts. Selon Makhtar Diop, vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique.

Il peut encore ressortir quelque chose de positif : les experts s’attendent à ce que les politiques de rigueur actuelles en Afrique fassent effet dans le moyen à long terme et protègent  les budgets nationaux. 

En outre, les pays vont tirer les enseignements de la variation des cours des matières premières et seront plus enclins à poursuivre la diversification de leur économie. La Banque mondiale indique que l’agriculture et l’urbanisation sont des secteurs où il est important d’investir. 

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