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Consolider l’agriculture éthiopienne

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Consolider l’agriculture éthiopienne

Le sens pratique d’une agence qui s’efforce de lutter contre les blocages
Masimba Tafirenyika
Afrique Renouveau: 
Ethiopia Commodity Exchange building in Addis Ababa, Ethiopia. Photo: Africa Renewal/Masimba Tafirenyika
Photo: Africa Renewal/Masimba Tafirenyika
Le bâtiment de la Bourse éthiopienne à Addis-Abeba, Ethiopie. Photo: AR/Masimba Tafirenyika

Cette année, Masimba Tafirenyika s’est rendu en Éthiopie pour examiner les changements survenus  depuis la famine tristement célèbre du milieu des années 80. Cet article est le deuxième d’une série sur un pays en transition.

En 1985, la chanson « We Are the World », écrite par Lionel Richie et le défunt roi de la pop Michael Jackson, a permis de récolter plus de 60 millions de dollars pour les victimes de la pire famine du siècle dans la corne de l’Afrique. Aujourd’hui, 30 ans plus tard, l’Éthiopie s’apprête à faire face à une nouvelle crise: une récolte déficitaire due à l’irrégularité des précipitations. La sécheresse pourrait en théorie faire peser des risques similaires sur le mode de vie de quelque huit millions d’Éthiopiens. 

Les conditions sont pourtant très différentes de celles des années 80 : le gouvernement a transformé l’économie, qui est devenue l’une des plus dynamiques au monde (avec une croissance de 9,9% en 2014). L’agriculture est au centre d’une politique économique qui cherche à s’assurer que la sévérité d’éventuelles famines ne se mesurera plus au nombre de personnes qui meurent de faim, mais à l’aune d’autres facteurs moins vitaux comme la malnutrition. 

Aujourd’hui, l’agriculture éthiopienne est le noyau d’une économie en plein essor dont le visage diffère radicalement de ce qu’il était il y a tout juste dix ans. La Banque mondiale estime qu’en 2014 le secteur représentait un peu moins de la moitié du produit intérieur brut de l’Éthiopie, 84% de ses exportations et 80% du total des emplois. Quelles sont les raisons de ce  revirement?

Dans le cadre d’une politique dont l’objectif était de transformer des millions d’agriculteurs pauvres en producteurs d’excédents destinés aux marchés locaux et d’exportation le gouvernement a consacré une partie de son budget national à l’agriculture  – 17% en 2015 –,  7 points au-delà de ce qui était préconisé par la Déclaration de Maputo en 2003. Le gouvernement s’est mis à identifier et remédier aux blocages qui ont paralysé l’agriculture pendant des décennies. Le résultat ne s’est pas fait attendre : les récoltes ont décollé, la croissance agricole a atteint 7% par an en moyenne au cours des dix dernières années et des millions d’agriculteurs sont sortis de la pauvreté.

Des institutions plus efficaces 

La refonte de l’agriculture éthiopienne s’inspire des modèles de réussite de pays asiatiques comme la Malaisie, Singapour et la Corée du Sud. Ces modèles s’appuient sur deux éléments clefs : en premier lieu, un éventail de priorités pour surmonter les obstacles majeurs (compétences, ressources, financements et coordination) dans des domaines spécifiques du secteur en deuxième lieu, une agence dont le rôle est de conseiller les principaux acteurs du secteur agricole sur les meilleurs moyens d’éliminer ces blocages. C’est à l’Agence de transformation de l’agriculture (ATA), une organisation étatique semi-autonome parrainée par les donateurs, que le gouvernement a confié ce rôle. 

« Nous sommes une organisation qui résout des problèmes », affirme Khalid Bomba, le PDG d’ATA, un ancien employé de la Fondation Bill et Melinda Gates qui a aussi été un banquier d’affaires chez J.P. Morgan. « Notre travail est d’identifier les blocages dans l’agriculture et de les supprimer », explique-t-il encore lors d’un entretien avec Afrique Renouveau dans son bureau d’Addis-Abeba.

Depuis sa naissance en 2011, l’ATA s’est attaqué à des objectifs spécifiques « réalisables », comme elle les appelle. Son dernier rapport d’étape dresse la liste de 84 de ces objectifs. On y trouve un système de cartographie numérique des sols qui a transformé l’utilisation des engrais en Éthiopie, ou encore un service téléphonique qui offre des conseils gratuits aux agriculteurs.

Le programme de cartographie des sols – connu sous le nom d’EthioSIS, pour Ethiopian Soil Information System (Système éthiopien d’information sur les sols) – est l’une des grandes réussites d’ATA et le premier programme de ce type en Afrique. Son but est de collecter et d’analyser les besoins nutritionnels spécifiques des sols éthiopiens. Depuis son lancement en 2012, EthioSIS utilise une technologie de télédétection et d’échantillonnage des sols par satellite pour produire des cartes pour chaque région. Les experts en ont tiré un atlas national de la fertilité des sols qui donne à l’agence la capacité de recommander certains types d’engrais spécifiques pour chacune des régions concernées. Il suffit à l’agriculteur de fournir un échantillon du sol qu’il exploite et les employés d’EthioSIS peuvent alors lui proposer l’engrais qui correspond le mieux à ses besoins. 

Avant le développement de ce système, les agriculteurs n’avaient accès qu’à deux marques d’engrais, indépendamment du type de sol sur lequel ils travaillaient. Les analyses de plusieurs types d’échantillons de sols ont permis aux employés d’EthioSIS de proposer 12 nouvelles sortes d’engrais. Le succès d’Ethiosis est tel qu’il est devenu un modèle pour d’autres pays africains et que le Ghana, le Nigéria et la Tanzanie ont lancé leurs propres systèmes de cartographie des sols en s’inspirant du modèle éthiopien.

Un numéro vert

L’ATA a aussi élargi son travail d’innovation pour tirer parti de la technologie du téléphone mobile. L’une des initiatives qui a rencontré le plus de succès auprès des agriculteurs est un service téléphonique gratuit automatisé spécialisé dans les questions agricoles. L’Éthiopie peut se vanter de posséder le réseau le plus étendu de vulgarisateurs agricoles en Afrique. Mais cela ne suffit pas pour toucher les millions d’agriculteurs d’un pays qui compte quelque 94 millions d’habitants. Le risque existe aussi que les messages transmis par les vulgarisateurs agricoles soient déformés, mal traduits ou mal interprétés à mesure qu’ils redescendent jusqu’au niveau local. En février 2014, l’ATA a donc mis en place un test pilote pour le premier service téléphonique gratuit automatisé de l’histoire du pays. 

Le système, formellement inauguré en juillet 2014, offre aux agriculteurs des conseils sur la préparation de leurs sols, leur ensemencement et l’utilisation des engrais il répond aux questions des agriculteurs dans les trois principales langues du pays – l’amharique, l’oromo et le tigrigna. La ligne téléphonique utilise aussi les données sur les récoltes et les informations géographiques et démographiques fournies par les agriculteurs pour « générer » de l’information sur mesure, par exemple en cas de sécheresse, de poussée de nuisibles ou d’apparition de maladies. Avec plus d’un million d’utilisateurs qui sont pour l’essentiel des petits exploitants, le système a reçu 7,3 millions d’appels par an depuis son lancement.  

Si des millions d’agriculteurs ont donc potentiellement accès à une information gratuite essentielle à leur activité, l’accès au service est lui-même limité par la faiblesse de la pénétration du téléphone mobile en Éthiopie, qui n’est que de 21%.

Acheteurs et vendeurs 

De nombreuses autres innovations sont actuellement à l’essai en Éthiopie. Désormais, les agriculteurs produisent plus et vendent leurs surplus sur les marchés locaux ou à l’exportation. Mais pour qu’acheteurs et vendeurs fassent des affaires, il leur faut vendre leurs produits à des prix raisonnables et pouvoir compter sur la fiabilité du mode de livraison et du système de paiement. C’est là qu’intervient la Bourse éthiopienne des marchandises (Ethiopia Commodity Exchange, ECX) – une autre nouveauté sur le continent. Ce système vieux de sept ans est aux mains de l’État, quoique privé dans son fonctionnement. Il offre une plateforme sécurisée pour les transactions, avec des garanties de qualité, de livraison et de paiement.  

« Il ne s’agit pas seulement de produire plus, explique ainsi au quotidien britannique The Guardian Eleni Gabre-Madhin, fondatrice et ex-PDG d’ECX. Bien sûr, produire plus est important, mais il faut savoir aussi comment distribuer les surplus. Il faut s’assurer que le marché fonctionne efficacement pour les agriculteurs comme pour les acheteurs – sinon le cycle [des surplus et déficits selon les régions] va se perpétuer ». La fondatrice d’ECX aide désormais d’autres pays d’Afrique à mettre en place leurs propres bourses de marchandises.

L’ECX garantit le paiement rapide, dès le lendemain, de la production vendue. « Nous n’offrons pas une couverture intégrale pour toutes les marchandises », souligne Ermias Eshetu, l’actuel PDG de la Bourse, pendant l’entretien qu’il a accordé à Afrique Renouveau. « Mais avec les moyens actuels, nous sommes en mesure de normaliser et de stabiliser les prix pour l’acheteur et le vendeur, ce qui est essentiel », ajoute-t-il.

Les membres de la Bourse livrent leurs marchandises dans des entrepôts de l’ECX. Ces marchandises sont évaluées, certifiées, pesées puis stockées. 

Le café est l’un des grands produits d’exportation de l’Éthiopie : avec le sésame, il représente plus de 90% des denrées agricoles échangées sur le parquet de l’ECX. Selon le magazine  américain Bloomberg Business, l’ECX compte d’ici cinq ans étendre l’éventail des denrées qu’elle commercialise et introduire actions et obligations.

L’agriculture éthiopienne revient de loin. Si tout va bien, le pays atteindra la sécurité alimentaire dans les dix prochaines années. Il reste bien sûr du chemin à faire, mais le bilan est enthousiasmant : les responsables veulent des résultats et des millions de petits exploitants ont déjà vu leurs conditions de vie s’améliorer. La sécheresse de cette année devrait constituer un test pour un système mis en place précisément pour permettre au secteur agricole éthiopien de faire face à l’irrégularité des précipitations. L’Éthiopie compte bien sortir vainqueur de ce test.   

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