Blanchiment de la peau : un lourd tribut

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Blanchiment de la peau : un lourd tribut

D’énormes risques accompagnent le désir d’une peau claire
Pavithra Rao
9 Avril 2019
Afrique Renouveau: 
An ad of a skin whitening cosmetic product in Kumasi, Ghana.
Publicité d’un produit blanchissant pour la peau à Kumasi, au Ghana.

«J’ai la peau sombre depuis de nombreuses années mais  je voulais  savoir quel effet cela pouvait faire d’être blanche et je suis heureuse », dit la chanteuse sud-africaine Mshoza, dont le vrai nom est Nomasonto Mnisi.

Mme Mshoza est célèbre pour sa musique — et maintenant pour sa peau blanchie. Elle a dans un premier temps  cherché à blanchir son hyperpigmentation (taches foncées sur la peau), mais a ensuite décidé de garder le teint clair.

Le blanchiment de la peau n’est pas un phénomène nouveau en Afrique. Cette pratique existe depuis des décennies. Les produits blanchissants sont vendus sur Amazon, une entreprise de commerce  électronique.

Cependant, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) met en garde contre le blanchiment de la peau car il peut endommager le foie et les reins, provoquer des psychoses, des lésions cérébrales chez les fœtus ainsi que des cancers.

L’application intraveineuse de glutathion, un antioxydant naturel produit par le foie, et qui permet de blanchir la peau est de plus en plus populaire. Les traitements intraveineux au glutathion peuvent éclaircir la peau, et le produit est maintenant également disponible sous forme de comprimés antioxydants, écrit Aneri Pattani, dans un article consacré à ce sujet dans le New York Times.

Depuis quelque temps, les entreprises de soins de la peau au Ghana et dans d’autres pays africains font un usage de plus en plus fréquent du glutathion, afin d’attirer les femmes enceintes qui visent à éclaircir la peau de leur bébé in utero.

L’Autorité alimentaire et pharmaceutique du Ghana avertit qu’elle n’a approuvé aucun produit à base de glutathion, que ce soit pour soi-même ou « sous  forme d’un comprimé visant à éclaircir la peau d’un enfant à naître ».

Les injectables

« Il est très dangereux pour les femmes enceintes de prendre des comprimés pour se blanchir la peau », prévient Catherine Tetteh, fondatrice de la Melanin Foundation, une organisation non gouvernementale basée à Genève qui lutte contre le blanchiment de la peau.

Les injectables visant à éclaircir la peau sont « les produits les plus dangereux disponibles actuellement, en partie parce qu’on ne sait pas ce qu’ils contiennent...  mais de nombreuses personnes les achètent sur les marchés informels », explique Shingi Mtero, qui dispense un cours sur la pratique du blanchiment de la peau à la Rhodes University en Afrique du Sud, dans un entretien accordé à Afrique Renouveau.

L’Association of Black Psychologists, basée aux États-Unis, souligne  que le colorisme — la préférence pour une peau plus claire — peut affecter l’estime de soi de l’individu,  ainsi que sa perception de la beauté et ses chances  économiques. L’industrie des soins de la peau et des cosmétiques profite de l’engouement des Africaines pour la peau claire.

Les statistiques établies  par l’Organisation mondiale de la Santé en 2011 font apparaître  que 40 % des Africaines se blanchissent la  peau. Dans certains pays, ce chiffre est plus élevé : 77 % des femmes au Nigéria, 59 % au Togo, 35 % en Afrique du Sud, 27 % au Sénégal et 25 % au Mali utilisent des produits éclaircissants.

Des photos avant-après de femmes qui se sont blanchi la peau inondent les boutiques de soins de la peau et de cosmétiques en Afrique. La chanteuse camerounaise Dencia dirige une entreprise florissante qui vend des crèmes éclaircissantes. Elle affirme que la « blancheur est synonyme de pureté ».

Les hashtags tels que #skinwhitening et #yellowbone, les publicité pour  produits cutanés censés donner des résultats immédiats et mener à une vie plus heureuse, saturent les médias sociaux, en particulier Instagram.

Hydroquinone et stéroïdes

La plupart des crèmes blanchissantes actuelles contiennent des ingrédients qui inhibent la production de mélanine, une substance chimique  qui fonce la peau. L’un de ces ingrédients est l’hydroquinone, un agent dépigmentant qui éclaircit la peau. Mais l’OMS met en garde contre  les effets secondaires de l’hydroquinone parmi lesquels on compte  la dermatite (irritation cutanée), la décoloration bleu-noir et même la cécité.

Certaines crèmes contiennent des stéroïdes,  composés que les médecins prescrivent parfois pour traiter des affections cutanées comme l’eczéma, les réactions allergiques et les dermatites, et dont l’utilisation doit se limiter à sept jours au maximum, et ce, uniquement sur les zones affectées. L’utilisation excessive de crèmes stéroïdes sur une longue période peut causer l’amincissement ou l’affaiblissement de la peau, des vergetures et une prédisposition aux ecchymoses.

Comme les stéroïdes réduisent le nombre de mélanocytes - c’est ¦à dire les cellules qui produisent la mélanine - les fabricants de crèmes blanchissantes les incorporent dans leurs produits, malgré les risques.

L’utilisation continue de ces crèmes finit par entraîner une dépendance ou une accoutumance, car une fois le traitement interrompu, la peau retrouve sa couleur d’origine, selon les chercheurs Meagan Jacobs, Susan Levine, Kate Abney et Lester Davids, auteurs de l’étude intitulée Fifty Shades of African Lightness: A Bio-Psychosocial Review of the Global Phenomenon of Skin Lightening Practices.

Face à ces dangers, certains pays africains, dont le Ghana, la Côte d’Ivoire et plus récemment le Rwanda, ont commencé à interdire les produits éclaircissants, principalement les crèmes à l’hydroquinone.

Mais les fabricants ripostent. Il leur arrive, dans certains cas, de ne pas indiquer sur l’emballage de leurs produits le nom des substances interdites. Les produits de blanchiment de la peau sont   « de plus en plus accessibles en vente libre dans les pharmacies et même dans les rues et les marchés », ajoute Mme Tetteh.

« Nous sensibilisons actuellement les gens et saisissons ces produits illégaux », déclare François Uwinkindi, directeur de l’Unité des maladies cancéreuses au sein du ministère de la Santé du Rwanda.

Pourquoi ?

Le phénomène d’éclaircissement de la peau est un phénomène nuancé, indique Mme Mtero, ajoutant que « la blancheur a été érigée en norme universelle de progrès. Lorsque les gens parlent de blancheur, il ne s’agit pas nécessairement d’être physiquement blanc, mais d’accéder à des choses auxquelles les blancs ont facilement accès : privilèges, statut économique et social ».

Mme Mtero poursuit : « Les hommes aiment la peau claire ; il est donc logique pour les femmes de s’adapter au goût des hommes afin d’augmenter leurs chances de se marier. Et le mariage est une forme de capital social — le fait d’être une épouse, d’avoir des enfants et d’être un membre estimé de la société. Tout cela relève le statut de la femme . »

« Les adeptes de la dépigmentation entretiennent l’illusion qu’une peau plus claire peut leur permettre de trouver de meilleurs emplois et de séduire plus facilement », ajoute-t-elle.

Les meilleures possibilités d’emploi et le statut élevé auxquels les gens pensent accéder grâce à  une peau plus claire donnent une image différente — une image de femmes africaines qui prennent une décision entièrement rationnelle, calculée et professionnelle.

« C’est la raison pour laquelle je pense que l’interdiction de ces produits ne résoudra pas complètement le problème », explique Ola Orekunrin, médecin et fondatrice de Flying Doctors Nigeria, un service d’ambulance aérienne en Afrique de l’Ouest. « Nous devons lancer une conversation sur la couleur et la beauté de la peau. Les médias, en particulier les médias de la mode, doivent présenter d’autres types de beauté au-delà de l’idéal occidental, pour mettre fin à ce préjugé  de couleur. »

Après le remarquable succès mondial du film Black Panther, dont la distribution était majoritairement noire, un nombre croissant de jeunes Africains sont fiers de leur teint, inventant des hashtags tels que  #melaninpoppin et #blackgirlmagic pour célébrer leur peau sombre.

L’actrice kényane de renommée internationale Lupita Nyong’o, qui a joué dans Black Panther, confie à Vogue, un magazine américain de mode  : « Je ne peux pas échapper à qui je suis, à ma couleur de peau, ou à la façon dont la société la perçoit ».       

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