Maintien de la paix : l’histoire d’un succès

Avril - juillet 2019

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Maintien de la paix : l’histoire d’un succès

L’ONU réaffirme son engagement malgré le départ des Casques bleus
Kingsley Ighobor
Afrique Renouveau: 
Liberians wave goodbye to departing Ukrainian peacekeepers. Photo: UN Photo/Gonzalez Farran
Ultime adieu aux Casques bleus nigérians. Photo: ONU/Gonzalez Farran

En janvier 2018, la présidente Ellen Johnson Sirleaf a passé le flambeau à George Weah, star du football, suite à des élections démocratiques et pacifiques : c’est la première transition démocratique pour le Liberia en plus de sept décennies.

Dans son discours d’investiture, le président Weah a exhorté ses compatriotes à « ne pas laisser les allégeances politiques se mettre en travers de la collaboration au service de l’intérêt national ». Il s’est engagé à lutter contre l’inégalité, car « le manque d’égalité et d’unité a mené notre pays à la destruction », faisant référence à la guerre civile entre 1989 et 2003, qui a eu des répercussions politiques et économiques dévastatrices. En 2003, la Mission des Nations Unies au Liberia (MINUL) a été déployée.

Après plus de 15 ans d’opérations, la MINUL a pris fin. Elle a contribué au désarmement de plus de 100 000 combattants, à la récupération d’environ 21 000 armes, au retour de près d’un million de réfugiés et de personnes déplacées et à la tenue pacifique de trois élections présidentielles et législatives.

Dans une déclaration début avril, le Secrétaire général de l’ONU António Guterres « s’incline devant la mémoire des 202 Casques bleus qui ont perdu la vie ».

« Cette paix va perdurer et notre démocratie se renforce. Nous avons désormais besoin d’emplois », affirme Marwolo Kpadeh, président du réseau des jeunes Libériens (Liberian Youth Network).

La reprise économique constitue le principal défi du Liberia : selon la Banque mondiale, « les possibilités limitées d’emploi nuisent au bien-être des Libériens en zone urbaine comme en en zone rurale ».

Si le Président Weah doit faire face à de nombreux défis économiques, le retrait des Casques bleus mettra le gouvernement à rude épreuve pour le maintien de l’ordre et de la sécurité.

L’ONU est montée au créneau pour dissiper les inquiétudes, promettant de rester présente « afin de garantir que la paix durement acquise soit maintenue et que le pays et sa population continuent de progresser et de prospérer », a réitéré M. Guterres.

L’équipe de l’ONU restera sur place, y compris ses agences, fonds et programmes, dont le Programme des Nations Unies pour le développement, l’UNICEF et le Programme alimentaire mondial. Un « coordinateur résident renforcé » dirigera l’équipe et aidera le gouvernement à accomplir les objectifs du Programme de développement durable à 2030, a déclaré fin mars Mme Amina Mohammed, Vice-Secrétaire générale des Nations Unies, en visite au Liberia alors que le dernier contingent de Casques bleus s’apprêtait à quitter le pays.

Mme Mohammed a salué la MINUL pour avoir été « au premier plan de l’établissement d’une base solide pour le maintien de la paix au Liberia. »

L’engagement de l’ONU à poursuivre son action sera favorablement accueilli par les Libériens, qui ont cohabité avec les Casques bleus pendant plus de quatorze ans.

Historique de la mission

Le début de la guerre civile au Liberia remonte à 1989 lorsque Charles Taylor a entamé une campagne militaire visant à renverser le président Samuel Doe.

En 2003, avec plus de 205 000 personnes tuées, le Conseil de sécurité a autorisé la création d’une opération de maintien de l’ordre composée de 15 000 militaires et plus de 1000 policiers.

Les opérations de la MINUL ont commencé en octobre 2003, après que le Groupe de contrôle du cessez-le-feu de la CEDEAO (ECOMOG), arrivés au Liberia quelques mois plus tôt, a transféré le commandement de ses 3 500 soldats aux Casques bleus. M. Guterres a affirmé que les soldats de la force africaine ECOMOG ont préparé le terrain pour le déploiement des Casques bleus.

L’Accord de paix global, signé par le président Taylor et les chefs de factions belligérantes ainsi que les partis politiques, le 18 août 2003 à Accra, au Ghana, a assuré la couverture politique du déploiement de la MINUL.

Le premier commandant de la MINUL,le lieutenant-général Daniel Opande, a décrit la situation au moment du déploiement : « Rien ne fonctionnait, le gouvernement s’était effondré, aucun dispositif de sécurité n’était en place, l’ensemble du pays sombrait dans le chaos. Les gens erraient en quête de sécurité ou de produits alimentaires. La confusion était générale. » (Lire l’interview à la page 26).

« Le pays était en proie à l’incertitude et à l’insécurité », a corroboré Patrick Coker, qui a rejoint la MINUL en qualité d’agent principal de l’information publique en octobre 2003. « Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau, les combattants se baladaient avec des armes, des milliers de personnes étaient déplacées accablés par le désespoir, la pauvreté et l’angoisse — nous étions au bord du gouffre. »

La MUNIL et ses partenaires, y compris le gouvernement de transition dirigé par Gyude Bryant, ont essayé d’amorcer le désarmement le 7 décembre 2003, sans succès. Le général Opande a attribué cet échec à la mauvaise préparation de la MINUL. Un malentendu est survenu au sujet du versement de l’argent aux combattants, et le processus a brusquement pris fin lorsqu’ils ont commencé à tirer en l’air.

Désarmement réussi

Les combattants de la faction rebelle des Libériens unis pour la reconstruction et la démocratie (LURD) ont testé la détermination de la MUNIL le jour de Noël 2003, en empêchant les Casques bleus de se déployer à Tubmanburg, au nord-ouest de Monrovia. Deux jours plus tard, le général Opande a renforcé son artillerie et ses troupes et les a redéployés. Cette fois, les combattants ont capitulé en esquissant des pas de danse et en mettant feu à leur poste de contrôle.

« Le peuple en a assez de la guerre. Nous aussi. », a martelé le sous-chef d’état major de la faction rebelle LURD, le « général » Oforie Diah.

La mission tira les leçons de cet incident et, lors de la reprise des opérations de désarmement en avril 2014, suite à une campagne-choc de communication visant à sensibiliser les combattants au processus, aucun problème majeur n’est survenu.

M. Coker se souvient que « traiter avec les ex-rebelles, qui avaient vécu dans le maquis pendant plus d’une décennie, était un véritable casse-tête. » Au moindre incident, comme le retard de paiement des compensations financières au titre du programme de désarmement, ils protestaient bruyamment et menaçaient de saborder le processus de paix. En de pareilles circonstances, la MINUL et ses partenaires s’en remettaient généralement aux femmes libériennes pour tempérer les ardeurs.

« S’il m’était demandé, à moi Opande, de rendre hommage à un groupe ayant contribué à la consolidation de la paix, je choisirais les femmes ».

Après un processus de désarmement, démobilisation, réhabilitation et réintégration réussi ainsi que des élections pacifiques, le mandat de la mission a été réorienté vers le rétablissement de la sécurité, la mise sur pied d’une nouvelle armée et police, le déploiement des pouvoirs publics sur le territoire, et le soutien technique et logistique à plusieurs ministères.

Regain d’optimisme

L’ancienne présidente Ellen Johnson Sirleaf a hérité d’une économie dévastée par la guerre; toutefois, elle a mobilisé toutes les ressources pour impulser le développement, notamment dans l’énergie et les transports.

En 2010, le Liberia a bénéficié d’un allègement de la dette à hauteur de 5 milliards de dollars (USD) de la part du FMI, de la Banque mondiale, de la BAD et d’autres créanciers, soit 90 % de la dette extérieure totale et 15 % de son PIB.

Au moment où l’économie décollait fin 2014, l’épidémie Ebola a touché le pays qui a enregistré une croissance négative de 1,6 % en 2016. La Banque mondiale prévoit une croissance positive modeste, mais soutenue, dans le sillage de la hausse de 2,6 % l’année dernière.

Quatorze années de guerre, la mauvaise gouvernance et l’épidémie à Ebola ont compromis le développement socioéconomique du Liberia, mais l’investiture de M. Weah — au même titre que les 12 ans de Mme Sirleaf au pouvoir — semble susciter un regain d’optimisme.

Le président Weah doit s’appuyer sur les succès de Mme Sirleaf, affirme Benjamin Spatz dans le New York Times. « Elle a fait renaître le Libéria de ses cendres. À lui désormais d’impulser le développement des nouvelles institutions en s’attaquant à la culture politique de coercition et de corruption ».

« Le Libéria constitue une illustration éloquente de la concrétisation des efforts en faveur de la paix durable », a déclaré Mme Mohammed.

L’espoir d’un pays prospère selon M. Kpadeh repose sur une paix durable. « L’absence de paix rend inutile tout effort de développement », a-t-il souligné. « Nous devons saluer le succès de la MINUL. »    

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