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Le Nigéria exporte sa musique

Août - Novembre 2019

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Le Nigéria exporte sa musique

Les hits s’enchainent mais les revenus ne suivent pas
Franck Kuwonu
Afrique Renouveau: 
Wizkid performs in London, United Kingdom. Photo: Alamy/Michael Tubi
Concert de Wizkid à Londres, Grande-Bretagne. Photo: Alamy/Michael Tubi

La soirée est fraîche à Anvers, la seconde plus grande ville de Belgique, célèbre pour ses diamants, sa bière, son art et sa haute couture. Dans un petit restaurant, une compilation des derniers tubes de pop et de rap américains passe à la radio, à la satisfaction visible des clients. Olalekan Adetiran et Adaobi Okereke, deux Nigérians dégustant un kebab, sont pourtant pris au dépourvu lorsqu’ils entendent soudain l’immanquable « Ma Lo » — une chanson accrocheuse, chargée en basses, interprétée par les célèbres musiciens nigérians Tiwa Savage et Wizkid.

La chanson, un succès au Nigéria et à travers l’Afrique, leur rappelle le pays alors qu’ils se sont arrêtés en Belgique au cours d’un voyage de découverte de l’Europe et de ses monuments. Pris par surprise, ils ne peuvent s’empêcher de sourire.

Deux mois à peine après sa sortie, le clip provocateur de la chanson a été visionné plus de 10 millions de fois sur YouTube – et sans doute encore davantage depuis.

Pour M. Adetiran, entendre « Ma Lo » sur une radio belge, pas particulièrement destinée aux communautés africaines, prouve que la musique de Naija – ainsi que les Nigérians surnomment leur pays – a de l’avenir. Une nouvelle génération d’artistes nigérians sait se faire entendre au-delà des frontières nationales.

Tout comme Nollywood, l’industrie cinématographique du pays, la musique nigériane suscite un intérêt en dehors du pays, montrant la vitalité d’une industrie artistique dont a besoin le gouvernement pour diversifier l’économie et stimuler le développement.

Plus de reconnaissance

En novembre dernier, Wizkid a décroché une récompense aux MOBO Awards à Londres, damant le pion à des célébrités beaucoup plus reconnues comme Jay-Z, Drake, DJ Khaled et Kendrick Lamar, une première pour un artiste vivant en Afrique.

Lors de cette même cérémonie des MOBO Awards, Davido, un autre musicien nigérian, a remporté le Prix du Meilleur artiste africain pour « If », l’un de ses tubes – une balade sur le thème de l’amour mêlant du R & B à une rythmique locale.

Depuis sa sortie en février 2017, le clip de « If » a été vu plus de 60 millions de fois sur YouTube : aucun clip de musique nigériane, aucune chanson d’un musicien africain, n’avait jamais autant été regardé et écoutée sur YouTube.

Sur le continent, d’autres groupes de musique, tels que le Boys Band kényan Sauti Sol, Diamond Platnumz en Tanzanie et Mafikizolo en Afrique du Sud, ont collaboré avec des stars de la musique nigériane dans le but d’acquérir plus de notoriété internationale. Pour l’agence de presse Reuters, la musique nigériane est devenue « Un produit d’exportation culturel ».

C’est là une bonne raison pour le gouvernement nigérian de s’intéresser de plus près aux industries artistiques comme sources de revenus.

Une industrie évaluée en milliards ?

En recalculant son PIB en 2013, le gouvernement nigérian y a inclus des secteurs jusqu’alors négligés, les industries du divertissement notamment, au premier chef desquelles Nollywood. Le PIB du pays a alors augmenté significativement, passant de 270 milliards à 510 milliards de dollars, et faisant du Nigéria, cette année-là, la plus grande économie du continent devant l’Afrique du Sud, selon la Brookings Institution, un groupe de réflexion à but non lucratif basé aux États-Unis. Toutefois, selon Brookings, cet accroissement du PIB ne reflétait pas une augmentation de la richesse et l’effondrement récent des prix du pétrole, première exportation nationale, a ralenti la croissance économique.   

Les revenus tirés des ventes de musique produite au Nigéria étaient estimés à 56 millions de dollars en 2014, selon PricewaterhouseCoopers (PwC), une société internationale d’audit et de comptabilité. Ils devraient atteindre les 88 millions de dollars d’ici à 2019.

Au niveau mondial, l’industrie artistique est parmi les secteurs économiques les plus dynamiques. Elle « fournit aux pays en développement une occasion d’entrer directement dans des secteurs émergents à forts revenus » indiquait, dans un rapport de 2016, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), un organisme de l’ONU chargé des questions de commerce, d’investissement et de développement.   

Au cours des dix dernières années, l’Europe a été le plus grand exportateur de produits culturels, même si les exportations des pays en développement croissent rapidement dans ce domaine, indique la CNUCED.

D’après PwC, les revenus annuels des secteurs de la musique, du cinéma, de l’art et de la mode au Nigéria passeront, dans leur ensemble, de 4,8 milliards en 2015 à plus de 8 milliards de dollars en 2019.

Le Bureau de la statistique du Nigéria indique que le secteur musical a connu « une croissance réelle de 8,4% au cours des trois premiers mois de 2016 » et qu’au cours du premier trimestre de 2017, sa croissance fut 12% plus élevée qu’à la même période l’année précédente.

Cette croissance peut être attribuée à un changement des modes de consommation de la musique, selon les médias nationaux. Jusqu’au début des années 2000, à la radio et dans les boîtes de nuit nigérianes passaient surtout des chansons américaines et britanniques. Mais aujourd’hui, la plupart des Nigérians préfèrent écouter les compositions de leurs compatriotes plutôt que celles venues de l’étranger, même s’il s’agit de succès occidentaux.

« Quand je sors, je veux écouter Davido ou Whizkid ou Tekno; comme d’autres, je n’apprécie  plus d’écouter des chansons de musiciens étrangers », commente Benjamin Gabriel, qui vit à Abuja. Le Nigéria comptant environ 180 millions d’habitants, les artistes nationaux ont donc de quoi faire. Les plus en vue comme Whizkid et Davido ne manquent pas d’admirateurs – ni sans doute de liquidités !

Le nouvel or noir

« Nous sommes prêts à exploiter ce nouvel or noir », a estimé le ministre de l’information et de la culture, Lai Mohammed, à l’ouverture d’une conférence sur le financement des industries artistiques à Lagos en juillet dernier.

« Quand nous parlons de la diversification de l’économie, nous ne parlons pas seulement des secteurs agricoles ou miniers, mais aussi de l’industrie artistique – les films, le théâtre, la musique », a déclaré M. Mohammed.

Il réagissait à la publication des données de la CNUCED, établissant que l’industrie artistique avait rapporté environ 115,5 milliards à l’économie britannique en 2014 et 698 milliards de dollars à l’économie américaine cette même année. « Le Nigéria ne peut se permettre de rester à la traîne, » a déclaré M. Mohammed.

Le gouvernement nigérian fournit déjà des aides aux investisseurs du secteur et a créé récemment un fonds d’investissement d’un million de dollars pour soutenir financièrement de jeunes Nigérians talentueux souhaitant lancer une entreprise dans le secteur culturel. L’industrie bénéficie d’un « statut de pionnier », c’est dire que ceux qui investissent dans la production de cinéma, de vidéo, de télévision ou de musique, dans l’édition, la distribution, l’exposition d’art et de photographie peuvent bénéficier d’un congé fiscal pendant 3 à 5 ans.

Des fonds d’investissements publics ou privés sont aussi en train d’être mis en place.

Toutefois, si l’on espère voir fleurir cette industrie, les violations constantes des droits d’auteur pourraient entraver cette croissance.

Les profits s’évaporent

En décembre 2017, trois personnes à Lagos ont été mises en examen pour violations du droit d’auteur, après avoir été arrêtées en fanfare par la police quelques mois plus tôt. « Piratage : trois personnes arrêtées à Alaba avec près de 50 millions de nairas », titrait Premium Times, un journal basé à Lagos.

Le marché d’Alaba dans la capitale Lagos est célèbre pour ses produits électroniques, mais il est aussi connu pour vendre du faux et du pas cher, attirant des clients venus d’Afrique de l’ouest et de l’est.

Les autorités s’efforcent depuis peu de combattre le piratage, en menant des interventions policières à Alaba et sur d’autres marchés du pays. Quelque 40 millions de dollars d’éléments piratés y ont été saisis.

Néanmoins, le piratage des DVD et des CD de musique se poursuit sans relâche, le combat pour l’arrêter prenant l’allure d’un véritable jeu de la taupe. Gagnant peu d’argent des ventes de leurs disques, les musiciens nigérians doivent tirer profit de contrats de sponsoring, de concerts ou de la vente de leur musique comme sonneries de portable pour boucler leurs fins de mois. La plupart d’entre eux préfèrent désormais diffuser leur musique entièrement sur le Web.

Mais dans ce cas, des problèmes se posent aussi. Ainsi en mars 2017, M. Adetiran et M. Okereke ont été dans une boîte de nuit à Dakar au Sénégal où le DJ passait non-stop de la musique nigériane qu’il avait téléchargée depuis Internet, se rendirent-ils compte après.

« Quand vous sortez vos compositions sur Internet, elles se perdent », déclarait Harrysong, un chanteur nigérian, au New York Times en juin 2017. Il exprimait ainsi le sentiment d’impuissance des interprètes nigérians qui perdent le contrôle de la distribution et de la vente de leur musique.

« La scène musicale Afrobeat nigériane connaît son heure de gloire tandis que ses profits vont aux pirates », concluait le Times.    

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