Passeport panafricain, au-delà des frontières

Août - Novembre 2019

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Passeport panafricain, au-delà des frontières

L’Union Africaine lance un passeport continental alors que le Brexit ferme des portes
Afrique Renouveau: 
Rwandan President Paul Kagame and Chadian President Idriss Déby, flanked by African Union Commission Chairperson Nkosazana Dlamini-Zuma, show off their new pan-African passports at the AU summit in Kigali in July 2016. Photo: African Union
Paul Kagamé, le président rwandais, Idriss Déby, son homologue tchadien, et Nkosazana Dlamini-Zuma, la présidente de la Commission de l’Union africaine (UA) exhibant leurs passeports panafricains tout neufs au sommet de l’UA à Kigali en juillet 2016. Photo: Union africaine

L’image du président rwandais Paul Kagamé et du Président tchadien Idriss Deby brandissant fièrement les deux premières copies du passeport panafricain au sommet de l’UA le mois dernier à Kigali, capitale du Rwanda, fait partie de ces rares moments historiques.

Avec le lancement de ce nouveau document panafricain, le continent fait un pas de plus vers la libre circulation des biens et des personnes, là où l’UE recule avec la décision des électeurs britanniques de sortir de l’Union européenne.

L’UA distribuera ce nouveau passeport biométrique ou électronique uniquement aux chefs d’état africains, ministres des affaires étrangères, et diplomates accrédités par son siège à Addis-Abeba en Ethiopie. Il portera les mentions de l’UA et du pays émetteur. Les gouvernements africains devraient les offrir à leurs citoyens d’ici 2018. 

Beaucoup considèrent cette mesure comme tardive étant donné que les citoyens des 15 états membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) bénéficient d’une exemption de visa de 90 jours depuis la fin des années 1970.

Les visas au Ghana

L’UA lance son nouveau passeport au moment où le Ghana a commencé à délivrer des visas à l’arrivée aux citoyens des 54 pays d’Afrique : un progrès pour ce pays membre de la CEDEAO qui n’accordait jusqu’à présent des exemptions de visa qu’aux citoyens de l’organisation régionale. 

D’après les résultats 2016 de l’Indice d’ouverture sur les visas en Afrique de la Banque africaine de développement (BAD), les Africains ont encore besoin d’un visa pour voyager dans 55% des pays d’Afrique. Seuls 13 pays sur les 54 au total ont une exemption de visa ou accordent un visa à l’arrivée. 

Les intégrationnistes considèrent que les restrictions à la libre circulation des personnes nuisent à l’idéal d’une “Afrique unie” et à l’esprit de l’Agenda 2063 de l’UA. Ils soutiennent que les exemptions de visa favorisent les échanges commerciaux, les investissements intra-africains et la création d’emplois. 

Pour l’instant, la République des Seychelles est le seul pays qui n’exige pas de visas pour l’ensemble des pays africains. Le Ghana, l’Ile Maurice, le Rwanda et la Namibie ont fait de grandes avancées, suivies de notables progrès au Zimbabwe et en Namibie.

Depuis le mois de mars, il n’est plus nécessaire pour les citoyens membres de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) d’obtenir un visa pour se rendre au Zimbabwe. Le pays fait déjà partie des neuf Etats qui délivrent des e-visas permettant aux visiteurs de faire les démarches en ligne puis de payer à l’arrivée.

En mai, la Namibie a supprimé les visas pour les détenteurs d’un passeport diplomatique ou officiellement émis par un état membre de l’UA. Les exemptions ne s’appliquent pas encore à tous les Africains mais elles semblent présager la libre circulation des personnes sur le continent. 

L’Afrique australe, la troisième région la plus ouverte de l’Afrique, accueille le plus grand nombre de voyageurs en provenance du monde entier sans restriction de visas, tandis que l’Afrique de l’Est est la région qui délivre le plus de visas.

Le Kenya, le Rwanda et l’Ouganda délivrent un visa touristique Afrique de l’Est, une initiative commune pour les citoyens des trois pays. Dans les prochains mois, il n’est d’ailleurs pas exclu que le Rwanda suive l’exemple des Seychelles puisqu’une étude en cours pourrait recommander d’exempter l’ensemble des citoyens africains de visa. Le Burundi et la Tanzanie ont choisi de rester en dehors de l’initiative pour des raisons de sécurité. 

Yves Butera, porte-parole de la Direction générale de l’immigration et de l’émigration au Rwanda, affirme que la levée des restrictions de visas favoriserait l’unité africaine et aiderait le continent à ne plus dépendre de l’aide financière extérieure. “L’idée d’une Afrique aux frontières transparentes est la voie à suivre. L’Afrique bénéficie de nombreuses ressources naturelles, notamment de minéraux et de terres fertiles. En cumulant nos forces, nous pourrions vivre sans l’aide financière des pays occidentaux et européens,” a-t-il dit à Afrique Renouveau.

M. Butera a ajouté que grâce à la politique non restrictive de visas, davantage de voyageurs ont pu visiter le Rwanda, stimulant ainsi le commerce, le développement et la création d’emplois. 

“Nous soutenons la délivrance de visas à l’arrivée si cela s’avère nécessaire, nous supprimerons les visas afin que les gens puissent librement se rendre au Rwanda et dans d’autres pays africains. Une politique ouverte de visas facilite les échanges commerciaux et permet aux investisseurs d’entrer facilement au Rwanda, ce qui créé des revenus et des emplois.” 

Il encourage les autres pays d’Afrique à adopter des politiques d’exemption, qui ont notamment permis au Rwanda d’être classé parmi les trois premiers pays dans lesquels il est le plus facile de faire des affaires d’après l’indice de la Banque mondiale. Un tel classement signifie que l’environnement réglementaire est favorable à la création et au développement des entreprises.

L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) souligne que l’Afrique a fait des progrès significatifs afin de simplifier la procédure de délivrance des visas depuis 2008.

“En 2008, les Africains représentaient en moyenne 88% de la population mondiale qui avait besoin d’un visa. Ce chiffre est passé à 57% en 2015 car de nombreux pays africains ont introduit des mesures telles que le visa à l’arrivée ou le e-visa”, a commenté Rut Gomez Sobrino, attaché de presse à l’OMT, lors d’un entretien avec Afrique Renouveau

“ Les études de l’OMT ont montré les nombreux avantages d’une procédure de demande de visas touristiques simplifiée, tels que l’augmentation des revenus et le renforcement de l’intégration régionale. Nous sommes très heureux de constater les progrès en Afrique”, a-t-il ajouté.

Cette affirmation est corroborée par les résultats 2016 de l’Indice d’ouverture sur les visas en Afrique de la BAD qui souligne que, depuis la suppression des permis de travail pour les citoyens de la Communauté d’Afrique de l’Est dans le cadre de sa politique d’ouverture en matière de visas, les échanges commerciaux du Rwanda avec le Kenya et l’Ouganda ont augmenté d’au moins 50%, tandis qu’avec la politique de visas à l’arrivée, les visites africaines ont crû de 22% par an en moyenne. En revanche, les étrangers peuvent payer jusqu’à 100 dollars pour obtenir un visa touristique Afrique de l’Est de 90 jours ou 30 dollars pour un visa à l’aéroport au Rwanda. 

Pour qu’une Afrique aux frontières transparentes réussisse, il est impératif, affirme l’OMT, de continuer à encourager la suppression des visas, la libéralisation progressive des compagnies aériennes, la promotion des initiatives qui réduisent l’attente telles que les postes frontières à entrée unique, et la création de moyens de transports interrégionaux et internationaux. Un poste frontière à entrée unique fusionne des doubles points de passage frontaliers afin de réduire les coûts et  faciliter le déplacement des personnes et des marchandises. 

Quels sont les risques?

Les principaux risques seraient l’augmentation des atteintes à la sécurité nationale, une plus forte exposition aux conflits régionaux, la propagation des crises sanitaires et le déplacement massif des personnes sans emploi. Les économies africaines les plus prospères attirent un grand nombre de migrants en provenance des pays pauvres. Le manque d’infrastructures technologiques et l’incapacité à délivrer des passeports biométriques, seuls 13 des 54 pays d’Afrique en sont capables,  risquent de poser problème. 

Cependant, l’Ile Maurice, le Rwanda, les Seychelles et les pays de la CEDEAO ont démontré les effets économiques positifs des politiques ouvertes en matière de visas ainsi que la possibilité pour les gouvernements de faire face aux défis sécuritaires et aux migrations économiques en investissant dans les nouvelles technologies pour des systèmes efficaces de gestion des voyageurs et des contrôles aux frontières intégrés. 

Pour une intégration complète, les politiques ouvertes en matière de visas devraient également être accompagnées de la libre circulation des biens et de l’abolition des barrières tarifaires.

D’après la Banque mondiale, les coûts du commerce intra-africain sont environ 50% plus élevés qu’en Asie de l’Est et figurent parmi les coûts infrarégionaux les plus élevés des pays en développement. Dans une note de décembre 2015 intitulée “Renforcer l’intégration africaine : le commerce intra-africain pour le développement et la réduction de la pauvreté”, Anabel Gonzalez, Directrice de la concurrence à la Banque mondiale, souligne qu’en raison de ces coûts élevés, l’Afrique s’est intégrée au reste du monde beaucoup plus vite qu’elle n’a pu le faire avec elle-même. 

Selon elle, une intégration régionale effective doit aller au-delà de la suppression des barrières tarifaires : il faut résoudre les problèmes qui paralysent les activités quotidiennes des producteurs et des importateurs avec des réformes réglementaires et des institutions dédiées.

L’Afrique s’engage sur une voie à laquelle l’UE semble avoir renoncé suite au Brexit et au sentiment anti immigration qui s’empare de l’Europe. La majorité des citoyens africains souhaite un continent davantage intégré, malgré des poussées de xénophobie. L’intégration commence avec la liberté de circulation des personnes et des services. 

Le nouveau passeport de l’UA apporte une pierre importante à l’édifice que l’Afrique est en train de construire et qu’incarne l’Agenda 2063.

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