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'Le plus grand défi est le capacitisme, pas mon handicap'

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'Le plus grand défi est le capacitisme, pas mon handicap'

A la rencontre de l'avocate Haben Girma, 33 ans, farouche défenseure des droits des personnes handicapées.
Franck Kuwonu
Afrique Renouveau: 
10 Août 2021
Haben Girma, Avocate et défenseure des droits des personnes handicapées.
Darius Bashar
Haben Girma, Avocate et défenseure des droits des personnes handicapées.

Face au président américain de l'époque, Barack Obama, à la Maison Blanche, Haben Girma a semblait résumer par ces mots l'objectif et la passion de sa vie : défendre les droits des personnes handicapées.

C'était une journée ensoleillée de juillet 2015, alors que les États-Unis célébraient le 25e anniversaire de l'Americans with Disabilities Act (ADA), une loi qui interdisait toute discrimination fondée sur le handicap et imposait, entre autres, des aménagements d'accessibilité dans l'espace public, y compris dans les systèmes de transport public.
 
Une "Américaine avec un héritage érythréen et éthiopien, mes ancêtres façonnent qui je suis", c'est ainsi que Mme Girma s'est présentée lors d'une conversation avec Afrique Renouveau, au début du mois de juillet, près de six ans après cette cérémonie à la Maison Blanche. 
 
"Je suis la première personne sourde-aveugle à être diplômée de la faculté de droit de Harvard", a-t-elle fait remarquer, "et les gens pensent que mon handicap m'a mise au défi". 
 
Et d'ajouter : "le plus grand défi est le validisme, pas mon handicap." Puis, presque instantanément, elle demanda en retour : "Savez-vous ce qu'est le validisme?" 
 
Le terme "validisme"ou "capacitisme" est nouveau pour beaucoup de gens, dit-elle, et "c'est normal". Et elle y reviendra plusieurs fois au cours de la conversation par emphase.
 
Le "validisme", explique-t-elle, "est l'oppression systémique des personnes handicapées, les actions et les croyances les étiquetant comme inférieures aux autres personnes."
La vidéo aborde et explique la notion de “validisme".
Bureau des droits de l'homme des Nations Unies
Haben Girman advocate for disability rights
Si vous ne pouvez pas faire quelque chose d'une façon, c'est l'occasion de créer quelque chose de nouveau. Un professeur aveugle ne pouvait pas lire avec ses yeux, il a donc créé un système pour lire avec ses doigts.
Haben Girma
Avocat et défenseure des droits des personnes handicapées.

La vue ne devrait pas être une exigence

Le capacitisme engloberait-il alors le manque d'efforts pour garantir l'égalité des droits, des chances et de l'accès aux personnes handicapées ? 

"C'est exact", a répondu Mme Girma : "Il y a des exemples de capacitisme tout autour de nous, mais au début, il est difficile de les remarquer parce qu'ils semblent si normaux." 

Et pour illustrer son propos, elle  donne un exemple parmi les nombreux qu'elle a vécus au fil des ans. 

Par exemple, lorsqu'elle a voulu faire un don à une organisation internationale qui s'occupe de réfugiés, elle n'a pas pu le faire par elle-même parce que le site web ne fonctionnait pas avec Voice Over, un lecteur d'écran populaire que beaucoup de personnes aveugles utilisent. En fin de compte, elle a dû faire appel à une personne voyante pour l'aider à utiliser le site.

"La vue ne devrait pas être une exigence pour les pages web", fait-elle remarquer. "C'était peut-être une barrière accidentelle pour les donateurs aveugles, mais un capacitisme accidentel reste un capacitisme".

Discrimination

Le capacitisme, selon les études, est omniprésent.  Il peut s'agir d'un manque d'accessibilité ou d'un manque d'aménagements appropriés dans les systèmes de transport public, la conception des bâtiments ou même des attitudes délibérées. Il peut également s'agir d'expressions familières qui parsèment le langage.

Par exemple, les langues du monde entier regorgent d'expressions imagées et d'insultes qui semblent assimiler le handicap à quelque chose de négatif. 

Les expressions "infirme", "retardé", "tomber dans l'oreille d'un sourd", "faire un choix stupide", "fermer les yeux", etc. ne sont que quelques-unes des expressions que les gens utilisent pour se faire entendre, sans toujours être conscients du mal, de la blessure et des préjugés qui se cachent derrière.

La dignité des personnes handicapées n'a pas toujours été respectée, et elles n'ont pas toujours bénéficié de l'égalité des droits et des chances.

Lorsqu'en mai 2008, le monde a adopté la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées et son protocole facultatif, le premier traité global du XXIe siècle en matière de droits de l'homme, il a étendu à la scène mondiale les changements d'attitude et d'approche des questions liées au handicap qui avaient commencé dans certains pays comme les États-Unis.  

Ces changements sont le résultat de décennies de plaidoyer des personnes handicapées pour faire reconnaître et protéger leurs droits civils de non-discrimination et d'égalité.

La Convention a affirmé que les personnes handicapées ont les mêmes droits que tout autre être humain et qu'elles méritent de jouir de ces droits.

 

Innovations

Un an après la cérémonie à la Maison Blanche, Mme Girma a souligné, lors d'un rassemblement international de développeurs d'applications, que l'innovation technologique peut contribuer à faire tomber les barrières. 

"Si vous ne pouvez pas faire quelque chose d'une façon, c'est l'occasion de créer quelque chose de nouveau. Un professeur aveugle ne pouvait pas lire avec ses yeux, il a donc créé un système pour lire avec ses doigts. Ce système a été nommé d'après lui, Braille".

Des années plus tard, Mme Girma poussera plus loin le système braille en développant un système de communication texte-braille. 

"J'ai couplé un ordinateur braille avec un clavier externe pour que les gens puissent me taper des mots et que ceux-ci apparaissent instantanément en braille. Cela me permet de lire ce qu'ils disent, puis de répondre par la voix, le langage des signes ou l'ordinateur, selon les besoins de la personne", explique-t-elle.

Au cours des dernières décennies, les progrès technologiques ont facilité l'accès à la communication pour un grand nombre de personnes. Et "lorsque les applications sont conçues dans un souci d'accessibilité, les personnes handicapées comme moi peuvent les utiliser et sont en mesure de se connecter et de partager des informations avec les autres", a-t-elle rappelé à l'assemblée des développeurs d'applications.

En tant que militante, défenseure des droits des personnes handicapées et avocate, les choix professionnels et de plaidoyer de Mme Girma ont été façonnés par son expérience quotidienne.

Les innovations technologiques, notamment numériques, sont un outil inestimable pour promouvoir l'accessibilité. Pourtant, dans les sociétés moins avancées sur le plan technologique, les innovations numériques, bien que leur importance soit largement reconnue, peuvent mettre du temps à s'imposer. 

"Le problème n'est pas la technologie, le problème est le capacitisme", a-t-elle répondu. "Le capacitisme a un impact sur l'éducation, l'emploi, les soins de santé et tous les aspects de la société."

Ainsi, combattre le capacitisme pour éliminer les barrières sociales est une bataille constante pour Mme Girma. En tant qu'Américaine d'origine érythréenne et éthiopienne, "mes ancêtres façonnent ce que je suis" et "résister constamment au racisme, au sexisme et à la discrimination fondée sur la capacité physique façonne également ce que je suis", a-t-elle ajouté.

Et si les gens se sentent inspirés, a-t-elle souligné, pourquoi ne pas "choisir un obstacle dans la communauté et s'engager à faire le travail pour aider à éliminer cet obstacle" ?

Après tout, "j'espère que davantage de personnes seront inspirées pour éradiquer la discrimination fondée sur la capacité physique", a-t-elle ajouté.