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L’Éthiopie en mutation

Août - Novembre 2019

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L’Éthiopie en mutation

Le pays étale ses performances économiques en toute confiance
Masimba Tafirenyika
Afrique Renouveau: 
A view of streets and high rise apartment buildings in Addis Ababa, Ethiopia. Panos/Sven Torfinn
Vue aérienne d’Addis Ababa, Ethiopie. Panos/Sven Torfinn
Il y a 30 ans, l’ONU déclenchait une aide humanitaire pour venir en aide à l’Éthiopie, gravement touchée par la famine. Afin d’attirer l’attention sur cette catastrophe, elle lançait dans la foulée le bulletin Africa Emergency, qui devenait plus tard Afrique Relance, un magazine dédié au développement économique du continent. Aujourd’hui, le magazine – ce magazine – est publié sous le nom d’Afrique Renouveau. Masimba Tafirenyika s’est récemment rendu en Éthiopie pour constater l’ampleur des changements opérés depuis la famine. Voici le premier des deux articles consacrés à ce pays en mutation.

Il suffit parfois d’un point de vue ou de propos provocateurs d’un participant à une conférence pour que naisse une polémique capable de déborder du cadre de la rencontre. En Afrique, les Nigérians en avaient le secret. Ca n’est plus le cas. Ils ont été remplacés par les Éthiopiens. Et pour cause. Les Éthiopiens sont désormais aux commandes d’une des économies les plus dynamiques au monde. Ils ont obtenu de bons résultats en matière d’objectifs du Millénaire pour le développement. Ils construisent actuellement ce qui sera bientôt le plus grand barrage hydroélectrique du continent. Leur compagnie aérienne nationale domine le ciel africain. Ils ont atteint un niveau de stabilité politique admirable dans l’une des zones les plus troubles de la région ; et leur capitale, Addis-Abeba, où les nombreuses grues des  chantiers de construction se profilent dans le ciel, est la capitale diplomatique du continent, car elle abrite le siège de l’Union africaine .

« L’Éthiopie a hâte de se développer », affirme Eugene Owusu, qui était encore récemment à la tête du bureau des Nations Unies en Éthiopie ; et d’ajouter : « Il peut sembler fou qu’un pays aspire à se développer à un tel rythme, mais ça n’est que le reflet de l’assurance du pays. C’est le reflet de l’ambition audacieuse et de l’engagement politique de ses dirigeants. »

Selon la Banque mondiale, la « croissance éthiopienne forte et diversifiée de ces dix dernières années» a permis au pays d’afficher un impressionnant PIB annuel moyen de 10 %. Cette forte croissance a certes commencé à un faible niveau, mais elle a propulsé l’Éthiopie de sa triste image de pays en famine des années 1980 au statut de membre du prestigieux club des économies les plus dynamiques au monde.

Addis-Abeba, la capitale, devrait inaugurer son réseau de trains-voyageurs, construit par les Chinois,  au second semestre de l’année. Plusieurs barrages hydroélectriques en cours de construction produiront bientôt assez d’électricité pour les besoins de l’Éthiopie et l’exportation vers d’autres pays africains. Le barrage le plus connu, celui de la Renaissance sur le Nil Bleu, est devenu le symbole de la« grande ambition » et de l’assurance du pays, qui a lancé ce projet malgré la réticence initiale de l’Égypte, dont l’économie repose sur l’eau en aval du Nil, et le refus de financement des bailleurs de fonds. Pour ce faire, le pays a imaginé de nouvelles formes de mobilisation de fonds, en utilisant les impôts locaux, les obligations d’État, les dons de personnes fortunées et les transferts de fonds de la diaspora. Une fois terminé en 2017, ce barrage de 4,7 milliards de dollars devrait produire 5 520 mégawatts d’électricité, et la production nationale devrait atteindre 17 GW d’ici à 2020, contre 4 GW en 2011.

Pays enclavé, l’Éthiopie dépend fortement de Djibouti et du Kenya pour accéder à la mer. Acheminer le fret routier de Djibouti à Addis-Abeba prend plusieurs jours. Mais, lorsque le réseau de trains électriques entre les deux villes sera rénové et mis en service l’année prochaine, les coûts de transport diminueront et les délais de livraison tomberont de quatre jours à dix heures.

Sur le plan aérien, la situation est différente. La position géographique de l’Éthiopie et le succès de sa compagnie aérienne nationale facilitent son accès  à de nombreux marchés mondiaux. Ethiopian Airlines dessert 83 destinations internationales, dont 49 en Afrique, et transporte du cargo vers 24 villes du monde. Il s’agit du transporteur de fret et de passagers le plus rentable et le plus dynamique d’Afrique. Il y a trois ans, cette compagnie, de capitaux publics mais de gestion privée, est devenue le deuxième transporteur hors-Japon à exploiter le Boeing 787 Dreamliner, un avion de ligne à la pointe de la technologie.

Les sociétés chinoises ne sont pas uniquement très présentes dans la construction des barrages et des routes, elles investissent aussi massivement dans les zones franches industrielles pour l'exportation  qui ont surgi un peu partout dans Addis-Abeba. Ces zones sont devenues un pôle d’attraction pour les industriels du textile et du cuir indiens, turcs et bangladais. L’année dernière, l’Éthiopie a attiré 1,2 milliard de dollars d’investissements directs étrangers (IDE), et le pays s’attend cette année à un chiffre record de 1,5 milliard, selon le quotidien économique et financier britannique Financial Times.

Les experts avancent de nombreuses raisons pour expliquer les remarquables performances économiques du pays. L’aspiration de l’Éthiopie à devenir ce que les économistes appellent un « État développementiste », où le gouvernement contrôle, gère et réglemente l’économie est la raison la plus citée. Ils expliquent que des politiques de développement dirigistes similaires ont sorti les pays d’Asie de l’Est de la pauvreté à la fin du XXe siècle.

Pour l’instant, cette approche semble fonctionner pour l’Éthiopie. Ses dirigeants poursuivent tranquillement ce qui est de toute évidence un programme de développement très ambitieux et refusent obstinément d’écouter les défaitistes qui préviennent que l’approche n’est ni faisable ni tenable. L’Éthiopie entend devenir un pays à revenu intermédiaire d’ici à 2025. Cela « motive toutes les actions du gouvernement et de la population », explique M. Owusu, des Nations Unies,

La réussite économique de l’Éthiopie est faite d’une ténacité à toute épreuve, ce que M. Owusu appelle un leadership empreint d’une « ambition audacieuse et d’une vision claire ». Les critiques s’interrogent néanmoins sur la viabilité de telles politiques sans la participation active du secteur privé. L’Occident, les institutions multilatérales en particulier, regrette le fait qu’en n’ouvrant pas certains secteurs de l’économie, les politiques dirigistes aient découragé les investisseurs privés. La législation éthiopienne exclut les sociétés étrangères des secteurs considérés comme stratégiques, tels que les services financiers, d’assurance, de télécommunication et de transport.

Toutefois, malgré l’impressionnante croissance économique qui a sorti des millions de personnes de la misère, l’Éthiopie demeure un pays pauvre. Son revenu par habitant de 470 dollars est l’un des plus faibles au monde. Sur 186 pays, elle occupe le 173e rang selon l’Indice de développement humain 2015 mesuré par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), et ce en dépit de mesures gouvernementales concrètes visant à combattre la pauvreté. Le PNUD estime que sur la période 2004-2005, par exemple, quatre Éthiopiens sur dix vivaient dans une extrême pauvreté – moins de 0,60 dollar par jour – d'après le seuil de pauvreté du pays. Sur la période 2012-2013, le taux s’était amélioré et était passé à moins de trois habitants sur dix.

« Il s’agit d’une très forte baisse de la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté », indique M. Owusu qui, encore récemment, était à la tête du PNUD en Éthiopie. « Nous ne parlons pas d’un petit pays de deux millions d’habitants, mais d’un pays de 95 millions d’individus [deuxième pays le plus peuplé d’Afrique] – et cela constitue un énorme bond en avant en matière de réduction de la pauvreté. » Les Nations Unies attribuent de bonnes notes au pays pour avoir réalisé certains des objectifs du Millénaire pour le développement : il a réduit de moitié le taux de mortalité de l’enfant, a plus que doublé le nombre de personnes ayant accès à l’eau potable et quadruplé les inscriptions à l’école primaire.

Certes, l’Éthiopie est parvenue à faire progresser son économie, mais, selon les critiques, cette progression s’est faite au détriment des droits de l’homme. Ils accusent le gouvernement de ne prêter guère attention aux libertés fondamentales et à la démocratie. Même les partisans du gouvernement reconnaissent que le pays accuse un retard considérable, notamment, selon le PNUD, en matière « d’amélioration de l’espace politique, d’accès aux médias, de viabilité des partis de l’opposition… et d’instruction civique. »

« Le développement n’est pas une transformation quelconque », déclare M. Owusu, « il libère également les énergies des individus. » Et M. Tadesse, le représentant de la Fondation Gates, d’ajouter : « un jour, feu le Premier ministre Meles Zenawi a déclaré que les droits de l’homme n’étaient pas une condition préalable au développement. "Il est possible de se développer sans assurer pleinement les libertés fondamentales", a déclaré le Premier ministre. "Mais le système tout entier et la survie d’une société à long terme peuvent être remis en question, car elle se doit d’être démocratique et d'aspirer à des jours meilleurs." »

Cependant, ce que l’on retient principalement, c’est le succès des politiques économiques de l’Éthiopie et l’importance qu’elles lui confèrent sur l’échiquier politique, faisant naître le scepticisme chez ses critiques et l’admiration chez ses partisans. Impressionnés, les analystes africains s’interrogent sur la durabilité de ce succès et sur la reproductibilité du modèle éthiopien dans d’autres pays d’Afrique. La prochaine décennie –  période au cours de laquelle l’Éthiopie aspire à devenir un pays à revenu intermédiaire – fournira les réponses.

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