La biofortification offre un espoir contre la malnutrition en Afrique

Augmenter la valeur nutritionnelle des cultures
Afrique Renouveau: 
A woman harvests high iron beans in Northern Province, Rwanda. Photo: HarvestPlus/Angoor Studios
Une femme récolte des haricots dans la province du Nord, Rwanda. Photo: HarvestPlus/Angoor Studios

Pour beaucoup de personnes vivant dans le district de Lira, dans le nord de l’Ouganda,  Perpetua Okao est une agricultrice capable de sauver des vies. La raison en est simple. Le fils de son voisin souffrait de malnutrition et était souvent malade. Mais une fois qu’elle l’a alimenté avec des patates douces à chair orange riches en vitamine A, la santé de l’enfant s’est considérablement améliorée en quelques jours. Mme Okao fait partie des quelque 126 000 agriculteurs ougandais qui cultivent la patate douce à chair orange, une nouvelle variété de patates enrichie en vitamine A grâce à la biofortification. 

La biofortification est un processus qui permet d’obtenir des cultures dont la valeur nutritionnelle est accrue. L’objectif  de la biofortification est de cultiver des plantes nutritives,  processus que les experts considèrent beaucoup moins coûteux que d’ajouter des micronutriments à des aliments déjà transformés. Il s’agit d’une méthode intelligente de lutte contre la malnutrition, affirment les agriculteurs et les nutritionnistes. Pour l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO),  la malnutrition - causée par un manque de micronutriments essentiels dans l’alimentation tels que l’iode, le fer, le zinc et la vitamine A  –  menace la survie de millions d’Africains. 

L’exemple de l’Ouganda

La biofortification peut atténuer les effets de la carence en vitamine A (CVA), indique HarvestPlus, un centre de recherche qui se consacre à  la lutte contre la faim dans le monde. Bill Gates, cofondateur de Microsoft et philanthrope fournit un soutien financier à HarvestPlus. L’organisation note en outre que la CVA est un grave problème de santé dans plus de 90 pays, mais qu’il se pose avec plus d’acuité en Afrique et en Asie. Cette carence provoque une cécité évitable chez les enfants et augmente le risque de maladies et de décès liés à des infections graves. Elle provoque également la cécité nocturne chez les femmes et augmente le risque de mortalité maternelle. 

HarvestPlus estime qu’en Afrique  42 % des enfants de moins de cinq ans et les femmes âgées de 15 à 49 ans souffrent de CVA. L’Ouganda, qui est gravement touché, est désormais un grand producteur de la variété de patate douce à chair orange riche en bêta-carotène, un composé organique qui se transforme en vitamine A dans le corps humain. 

En 2012, HarvestPlus et l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) ont lancé une initiative baptisée « Feed the Future » et introduit cette nouvelle variété de patate douce. Mme Okao, tout comme le gouvernement ougandais, l’USAID et HarvestPlus, a fourni des plants de patates douces enrichies à cultiver avec la variété blanche ou jaune locale à plus de 10 000 ménages agricoles. Les résultats à ce jour indiquent que 60 % des ménages ont remplacé un tiers des variétés traditionnelles de patates douces. Grâce à la nouvelle variété de patate douce, les niveaux de vitamine A ont augmenté chez les enfants ougandais, ce qui les rend visiblement plus sains qu’avant, selon HarvestPlus.

L’Afrique face au défi

Mais la malnutrition n’est pas qu’un problème ougandais ; elle est répandue en Afrique, selon la FAO. L’agence estime que 30 % des enfants africains souffrent de malnutrition et d’un retard de croissance, ont un potentiel d’apprentissage et d’accès à une activité rémunérée  réduit,  sont vulnérables aux infections et ont un risque de  décès prématuré. 

La quête d’aliments plus nutritifs pour les Africains a fait l’objet d’une conférence de trois jours sur la biofortification en avril dernier à Kigali, au Rwanda. Lors de cette conférence, plus de 275 hauts dirigeants gouvernementaux, d’entreprises et de la société civile ont discuté des moyens d’étendre la pratique de la biofortification à l’échelle du continent.  

Akinwumi Adesina, ministre de l’Agriculture du Nigéria, veut que son pays devienne le plus grand producteur d’aliments biofortifiés d’Afrique. Dans le cadre de son programme d’agriculture au service de la santé, le pays le plus peuplé d’Afrique veut développer des variétés de manioc enrichies en vitamine A afin de remédier aux carences en micronutriments. Le Nigéria a intégré le manioc et la patate douce à chair orange riches en provitamine A dans son Programme d’appui au développement de la croissance, dont l’objectif est d’atteindre 2,5 millions de ménages agricoles. 

Tout comme le Nigéria, la Zambie a introduit le manioc et le maïs riche en provitamine A. Au Rwanda, environ un demi-million d’agriculteurs cultivent de nouvelles variétés de fèves  riches en fer. Les agriculteurs qui utilisent ces variétés ont des rendements à l’hectare et des gains plus élevés grâce à la vente de leurs excédents. Martha Birungi, une agricultrice du district Est du Rwanda, cultive désormais des fèves nutritives et riches en fer à rendement élevé et ses revenus se sont accrus.

« Les nouvelles variétés de fèves sont volumineuses et lorsque vous les faites cuire, elles augmentent de volume et sont savoureuses . Elles ont une teneur en fer plus élevée que les  espèces locales auxquelles nous étions habitués », déclare Martha Birungi. Elle ajoute que les fèves enrichies en fer produisent plus de trois tonnes par hectare, contre moins d’une tonne pour  les variétés  autochtones.

Intensification des efforts 

HarvestPlus et ses partenaires envisagent de développer plus de variétés de cultures qui garantissent un apport suffisant de vitamine A, de zinc ou de fer à plus de deux milliards de personnes dans  le monde. « Nous commençons tout juste à exploiter les possibilités  ... Nous voulons accroître l’accès à ces cultures nutritives aussi rapidement que possible »,  affirme Howarth Bouis, le directeur de HarvestPlus. « Je pense que nous avons connu une réussite incontestable en Afrique avec la patate douce à chair orange. »  ajoute-t-il. « Yassir Islam, le porte-parole de l’organisation, a déclaré lors d’un entretien avec Afrique Renouveau, que les interventions ont été  accrues dans une quinzaine de  pays africains, dont la République démocratique du Congo (RDC), le  Kenya, le  Mozambique, le Rwanda, l’ Ouganda et la  Zambie, l’essentiel des travaux étant effectués par le Centre international de la pomme de terre, un centre de recherche basé au Pérou. 

M. Islam dit que le Rwanda a été le premier pays cible, en raison du fait que les fèves  y constituent l’un des  principaux aliments de base. HarvestPlus a poursuivi son action en Ouganda et dans l’Est de la RDC, tout en se préparant à intervenir dans d’autres pays africains. Le Programme alimentaire mondial (PAM), un organisme  d’aide alimentaire de l’ONU, a noté la réussite des activités de  lutte contre la malnutrition en Ouganda, en RDC et au Rwanda. Le PAM achète désormais chaque année pour plus d’un milliard de dollars de nourriture auprès de pays en développement, et dispose actuellement de 77 tonnes de fèves  enrichies en fer pour ses programmes d’aide alimentaire, selon Ken Davies, le coordinateur mondial du PAM. 

« Les possibilités d’introduction de micronutriments et d’aliments biofortifiés dans le panier  alimentaire du PAM sont immenses car les petits exploitants agricoles de nombreux pays doivent faire face à des carences en micronutriments », relève M. Davies, qui  ajoute qu’il y a encore un long chemin à parcourir dans la lutte contre la malnutrition.

Une réalité admise 

Jeff Waage, un conseiller technique du Groupe mondial d’experts sur l’agriculture et les systèmes  alimentaires au service de la nutrition, un groupe d’experts qui relève les défis de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, affirme que les avantages de la biofortification des cultures sont évidents. Il reste donc à exploiter le potentiel d’élaboration de politiques agricoles et alimentaires propres à promouvoir  la nutrition grâce à la biofortification. La Vice-présidente de la Banque mondiale, Rachel Kyte, est d’accord sur ce point et elle souligne que la Banque s’est engagée à accroître la production de cultures biofortifiées. La biofortification, explique-t-elle, ouvre la voie à la sécurité nutritionnelle en Afrique. Selon elle, la recherche scientifique sur les possibilités qu’offre la biofortification n’est plus à débattre; la réalité en est admise. 

Inquiets des taux de malnutrition dans la région, les décideurs africains et leurs partenaires étrangers commencent à apprécier la validité scientifique de la biofortification, indique Robin Buruchara, le directeur régional pour l’Afrique du Centre international d’agriculture tropicale, qui collabore  avec 30 pays d’Afrique de l’Est et australe. « La question n’est plus de savoir si c’est   possible et sans danger ou si les  rendements s’en trouvent accrus, mais plutôt comment faire pour que cet aliment soit distribué à tous les enfants du continent africain.  » 

Les flux d’investissements directs étrangers progressant en Afrique et le produit intérieur brut jouissant d’une croissance favorisée par un essor de l’industrie  minière et un développement de l’agriculture, il est urgent de remédier à la faim en Afrique, précisent les experts. La biofortification est un domaine dans lequel l’Afrique se démarque. «  C’est l’une des plus grandes innovations au monde; elle est impulsée par des Africains d’Afrique et c’est l’Afrique qui sera en première ligne », a déclaré Mme Kyte à Afrique Renouveau. « Cette fois-ci, au lieu de suivre le mouvement, l’Afrique en prend l’initiative. »