Les engins sans pilote assurent une protection efficace des populations civiles – Hervé Ladsous

Avril - juillet 2019

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Les engins sans pilote assurent une protection efficace des populations civiles – Hervé Ladsous

Head of Peacekeeping Operations Herve Ladsous
Head of Peacekeeping Operations Herve Ladsous Photo: UN/Franck Kuwonu

Hervé Ladsous est le Secrétaire général adjoint des Nations Unies pour les opérations de maintien de la paix. Il y a deux ans, il a supervisé le premier déploiement d'engins sans pilote, aussi connus sous le nom de drones, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Masimba Tafirenyika s’est entretenu avec lui pour le compte d’Afrique Renouveau et  l’a interrogé sur l’utilisation par les Nations Unies  de drones dans le cadre d'opérations de maintien de la paix. Ce qui suit est un extrait de leur entretien.

Afrique Renouveau : J’aimerais d’abord connaître votre point de vue sur le récent rapport sur les opérations de maintien de la paix, qui recommande  notamment l'utilisation d’équipements de haute technologie,  parmi lesquels  des  engins sans pilote ou drones, dans le cadre des missions de maintien de la paix.

Hervé Ladsous : Ce rapport s’inspire de plusieurs initiatives lancées il y a plus d’un an. À l'époque, j'avais demandé à un groupe d’experts de se pencher sur le recours à l'innovation technologique dans le cadre des opérations de maintien de la paix. Ces experts ont fait plusieurs recommandations, dont un grand nombre ont déjà été mises en œuvre. Comme vous l’avez noté, les  engins sans pilote sont la partie la plus visible de cet éventail de propositions. Je tiens à préciser que  les engins que nous utilisons ne sont pas  armés. Nous les utilisons uniquement à des fins  de surveillance. Ils  sont  aujourd’hui d’usage relativement courant. Nous avons commencé à nous en servir il y a un peu plus de deux ans en RDC. Aujourd’hui, nous déployons des drones de surveillance de tous types, dans des objectifs aussi bien tactiques que stratégiques. Nous les avons ainsi déployés au Mali et en Centrafrique. J’aimerais aussi en déployer au Sud-Soudan, car ils sont pour nous un moyen d’améliorer nos performances. Les engins sans pilote permettent de mieux protéger les populations civiles, car ils permettent d’obtenir des images en temps réel des situations sur le terrain. Ils permettent d’agir plus rapidement et de manière plus décisive. Ils permettent aussi d’améliorer la sécurité de notre personnel en lui donnant la possibilité de prévoir les attaques ou les embuscades qui sont sur le point d’être commises. Cela donne les moyens de se préparer et parfois même de sauver des vies. Par exemple, il y a un an et demi en RDC, nous avons fait voler un de nos appareils au-dessus du lac Kivu jusqu’à l’aéroport de Goma. Depuis son abri, le pilote a vu sur son écran un bateau qui venait de chavirer. Cela nous a permis d’envoyer des secours et de sauver 16 personnes de la noyade. Il est certain que nous avons eu de la chance, mais cela démontre la polyvalence des engins sans pilote et leur utilité dans le cadre des opérations de maintien de la paix.

Cela fait deux ans à peu près que les engins sans pilote ont été déployés dans l’est de la RDC. En quoi  ce déploiement a-t-il changé la donne pour ce qui est de la lutte contre les forces antigouvernementales ?

Nous avons amélioré notre vision du terrain. Nous voyons les groupes qui sont aux aguets. Sur les photos que j’ai pu voir et qui ont été prises par les drones, il arrive même qu'on reconnaisse les visages. Nous pouvons désormais savoir ce qui se passe sur le terrain  et minimiser les risques ou intervenir de manière préventive. Nous  disposons de beaucoup de moyens dans l'est de la  RDC : nous avons des hélicoptères d'attaque, de l'artillerie, un mandat solide. Le but est de mettre fin aux dégâts incroyables dont se sont rendus responsables depuis des années les groupes armés qui ont provoqué la fuite de millions de personnes et en ont fait des réfugiés ou des personnes déplacées, qui ont violé des centaines de milliers de femmes,  ont enrôlé  des dizaines de milliers d'enfants  et pillé les ressources des provinces du Kivu. Il fallait y mettre fin. C'est pourquoi le Conseil de sécurité nous a donné un mandat pour neutraliser ces groupes armés. C'est ce que nous tentons de faire, mais la  tâche est difficile.

En dehors des  engins sans pilote,  quel autre matériel de haute technologie utilisez-vous ?

Je dirais que nous nous servons beaucoup des données que nous collectons: nous l'avons fait juste à temps pour le processus électoral en Centrafrique et pendant la visite du pape dans ce pays. Pour la première fois dans le cadre d'une de nos missions, nous avons été en mesure de déployer à Bangui,  la capitale,  un système qui utilise des ballons captifs transportant  toute une série de détecteurs et de caméras infrarouges et d'autres équipements qui ont permis  de surveiller la ville. Nous avions les moyens de voir en temps réel si une manifestation s'amorçait quelque part  ou si des groupes hostiles se rassemblaient, et d'agir rapidement si nécessaire. Dans le nord du Mali où nous nous trouvons actuellement, nous sommes en train de déployer des radars de contre-batterie qui nous permettront de répondre aux attaques des terroristes ou des djihadistes qui bombardent régulièrement nos camps à coups  de mortier et de roquettes. Ils ont encore récemment tué trois des nôtres. Les radars de contre-batterie nous permettent de répliquer sans attendre. La technologie nous permet beaucoup de choses et le Secrétaire-général [de l'ONU] y croit beaucoup. Elle nous permet aussi, entre autres, de réduire l'empreinte carbone des opérations de maintien de la paix, d'être plus respectueux de l'environnement et de réduire notre consommation de carburant.        

On a pu constater des hésitations de la part de certains États Membres s'agissant de l'utilisation d' équipements de haute technologie dans le cadre des missions de maintien de la paix,  ceux-ci craignant notamment qu'on les utilise pour collecter autre chose que du renseignement. Qu'avez-vous fait pour apaiser ces craintes ?

Tout d'abord, je dirais que les craintes qui s'expriment aujourd'hui sont moindres  que celles qui s'exprimaient il y a trois ans, quand on ne savait pas grand-chose encore [sur les engins  sans pilote]. Nous avons aussi appris beaucoup de choses sur cette technologie à mesure que nous avancions. Il s'agit moins de faire du renseignement que de collecter de l'information. L'objectif est de savoir ce qui se passe autour de nous à un moment donné. Dans le nord du Mali par exemple, sans oreilles et sans yeux nous ne pourrions pas faire notre travail. Il s'agit simplement  de se procurer des outils adéquats. Je crois que dans leur grande majorité, les États Membres en sont désormais conscients. 

Diriez-vous que l'avenir des opérations de maintien de la paix au 21ème siècle réside dans ce type de technologies ?

C'est certainement l'une des voies à suivre. Ce n'est pas la seule, mais il me semble qu'il nous faut reconnaître la nécessité de disposer d'instruments modernes et adaptés. On peut aujourd'hui acheter des engins sans pilote partout, même à des fins récréatives. Les entreprises elles-mêmes s'en servent de plus en plus. Dès lors, pourquoi nous priver d'une technologie aisément  disponible ?

Les Nations Unies ont par le passé eu des difficultés à obtenir des pays qu'ils fournissent des hélicoptères de combat. Pensez-vous que les engins sans pilote puissent remplacer ce type d'hélicoptères ?

Certainement pas. Nous sommes très clairs sur ce point : les engins sans pilote sont uniquement destinés à des fins de surveillance. Ils sont et resteront non armés, car le fait qu'ils soient téléguidés crée des risques potentiels. Nous ne souhaitons pas nous engager sur cette voie. Avec les hélicoptères d'attaque, il y a des règles d'engagement très précises. Ils entrent en action et volent dans des circonstances extrêmement précises aussi, et toujours sous le contrôle direct du commandant de la force. En outre, les procédures que nous appliquons sont très strictes.

Vous vous servez d'engins sans pilote et d'autres équipements de haute technologie depuis maintenant quelques années. Quelles leçons l'ONU a-t-elle tirées de cette expérience ? Faut-il poursuivre dans cette voie ?

Absolument ! Je pense que, comme vous le dites, il faut poursuivre dans cette voie. Mais il faut garder à l'esprit que la situation évolue constamment dans ce  domaine. Je viens de signer un accord de coopération avec la République de Singapour. Ils vont nous aider à mettre au point  un nouveau logiciel qui nous permettra d'obtenir des images en temps réel de la situation en matière de sécurité dans un pays donné, ce qui actuellement nous est impossible. Au Mali par exemple, nous serons en mesure de connaître la situation à tout moment, quelle que soit la zone géographique. C'est un outil que nous aurions dû nous procurer depuis déjà longtemps. Mais nous sommes en train  de résoudre les problèmes au fur et à mesure qu'ils se présentent.

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