UNEP photo/grid-arendal/Peter Prokosch
L’orientation que la société capitaliste prend n’est pas viable. Les valeurs dont j’ai hérité me font comprendre que le vrai respect pour la terre n’est pas seulement important, il est indispensable pour assurer la survie de l’humanité.
Je me souviens que j’allais souvent me promener avec mon père dans les plaines canadiennes. Un jour où nous allions cueillir du foin d’odeur aux racines roses et à l’arôme doux, j’ai remarqué qu’avant de cueillir la première herbe, mon père a pris dans sa blague à tabac une pincée de tabac qu’il a posée à côté pour l’offrir à la Terre-mère. Ce geste était sincère et naturel.
Nous vivons à une époque où la relation dominante entre la Terre et les hommes ne se fait que dans un sens, sans réciprocité. Au cours de siècles, on s’est servi de l’idée de destinée manifeste pour justifier cette utilisation de la terre et de ses ressources; les dirigeants politiques et religieux pouvaient revendiquer leurs pratiques au nom de leur droit divin. Ayant grandi chez les Cris où la relation traditionnelle avec la Terre est fondée sur le respect, je ne peux que remarquer le contraste saisissant entre ces vues dominantes du monde et nos valeurs.
Les valeurs traditionnelles des Cris sont difficiles à définir, car étant souvent associées aux idées socialistes et environnementales modernes et cataloguées comme telles. S’il y a des similarités, des différences existent. Le respect de l’environnement est un idéal que les hommes modernes tentent d’intégrer dans leur mode de vie, alors que pour les Cris, ces valeurs en font partie intégrante. Il n’y a pas de différence entre la façon dont nous vivons et nos idéaux.
Je me souviens que lorsque mon père nous emmenait à la chasse, mon frère et moi, à chaque fois qu’un animal était tué, il nous en donnait un morceau pour l’offrir à la terre. C’est un exemple où nous rendions à la terre ce qu’elle nous donnait. Curieusement, j’ai compris bien plus tard que faire des offrandes pendant la chasse n’était pas une pratique courante. Ce n’est qu’en analysant cette expérience que je comprends maintenant que l’action de mon père était fondée sur notre relation étroite à la terre.
Cette relation est illustrée non seulement par notre pratique de réciprocité mais aussi par notre relation spirituelle à la terre. Dans la hutte à sudation, une cérémonie spirituelle où les Cris purifient leur esprit et leur corps, nous apprenons à poser la main sur la Terre si la chaleur est trop intense. Cela montre notre relation intrinsèque à la terre et le soutien inhérent qu’elle nous offre. Nous sommes unis à la terre, car c’est une partie essentielle de notre identité. C’est pourquoi nous lui redonnons ce qu’elle nous a donné – ignorer cette responsabilité serait comparable à abuser de notre corps ou des moyens de subsistance dont nous disposons.
Comment est-il possible de prendre à la terre sans rien lui rendre en échange et de penser que cela n’aura aucune conséquence ? C’est une question importante que se posent les Cris sur les pratiques d’exploitation qui continuent d’être adoptées dans le monde. Au nord, à quelques heures de route d’où vit ma communauté se trouve Fort Mc Murray qui fait l’objet de l’attention internationale après la catastrophe environnementale qui a été causée par l’industrie pétrolière en plein essor. L’impact sur les terres des frères et des sœurs des Premières nations de la région est considérable et constitue une menace pour leur santé. Dans cette région, on peut constater les conséquences directes de l’idée de destinée manifeste.
Si nous continuons à dégrader les terres en prenant sans rendre en échange, la situation persistera de manière chronique et irréversible. Les conséquences associées à cette négligence et au manque de respect de la terre se sont aggravées avec le changement climatique. Ce que les Cris peuvent offrir au monde est partagé avec de nombreuses populations autochtones – la relation à la terre implique un respect profond et la nécessité de reconnaître que ce que l’on prend doit être rendu.
En écrivant cet article, j’ai compris qu’en tant que jeune faisant partie du peuple Cris, je connaissais plus de choses que je ne le pensais. Issu d’une culture où les enseignements sont transmis par l’expérience et par voie orale, j’hésitais à parler de la culture des Cris parce que je n’étais pas sûr que mon expérience refléterait celle des autres membres de ma communauté. En réfléchissant à ma propre vie et en partageant des histoires avec des amis, je me suis rendu compte que les enseignements que j’avais tirés de mon passé étaient uniques. J’en suis venu à comprendre deux choses : le fait que les traditions et la culture des Cris soient transmises oralement signifie qu’il n’y a pas une manière d’être un Cri. Je suis un Cri parce que j’ai grandi dans ma communauté et que je n’ai pas besoin de suivre une doctrine pour l’être –, je le suis simplement. La deuxième chose que j’ai comprise a trait à l’opportunité. La langue Cri, comme la plupart des langues autochtones, risque de disparaître parce les jeunes générations l’utilisent de moins en moins. Et la langue est liée à la culture. Ayant déjà remarqué le manque de connaissances sur ma culture et conscient que je ne parle pas le Cri, je me pose des questions sur l’avenir des jeunes de cette communauté. Que peut-on faire pour tirer le meilleur parti possible des connaissances que ces jeunes ont de leur culture qui serait extrêmement bénéfique ? La langue Cri et la sagesse qu’elle véhicule sont une partie de ce que les Cris peuvent offrir, et c’est une occasion pour cette génération de garder vivant cet aspect de notre tradition.
Ayant grandi dans ma communauté, mes expériences m’ont donné l’occasion de comprendre le rapport des Cris à la terre. Ayant aussi grandi dans une société plus large qui est dominée par le capitalisme, j’ai pu constater l’absence de relation qui existe entre l’homme et la terre. L’orientation que la société capitaliste prend n’est pas viable. Les valeurs dont j’ai hérité me font comprendre que le vrai respect pour la terre n’est pas seulement important, il est indispensable pour assurer la survie de l’humanité.