« Je n’avais pas le choix », a murmuré une jeune femme de trente-deux ans au visage tendu qui a souhaité garder l’anonymat. Je ressentais ses émotions si fortement que j’aurais aimé pouvoir l’aider. « J’étais l’aînée de mes sœurs », a-t-elle expliqué, « ma tante est venue voir mon père pour lui demander son consentement à mon mariage avec son fils aîné. Mon père ne voulait pas la décevoir – sa politesse a engendré ma mélancolie ». Elle a été mariée à 16 ans. Je savais que son cas n’était pas unique. Dans mon pays, des adolescentes connaissent aussi la même situation.
C’est en sortant de chez elle que cette situation m’a interpellée. J’étais révoltée et je n’arrêtais pas d’y penser. Je voulais faire quelque chose pour l’aider. Et si c’était moi qui souffrais comme l’une de ces jeunes femmes ? Si c’était ma sœur, ma cousine ou même ma future fille ?
Le mariage des adolescents est un problème important auquel certaines sociétés font face aujourd’hui. Une fois mariées, les filles sont privées de leurs droits, subissent des mauvais traitements et sont forcées d’assumer des responsabilités d’adultes. Leurs chances et leur droit d’accéder à l’éducation, à un mode de vie sain et au développement personnel sont limités. Il s’ensuit un cycle vicieux qui peut conduire au veuvage lorsqu’elles sont jeunes et au rejet par la société.
En Asie du Sud, des filles sont forcées de se marier, d’avoir des rapports sexuels – avec ou sans leur consentement – et d’avoir des enfants. Il faut changer cette coutume ou même y mettre fin. Comme cela est indiqué dans la publication du Fonds des Nations Unies pour l’enfance Early Marriage Child, le mariage précoce a pour conséquence le déni de l’enfance et de l’adolescence des filles ainsi que la restriction de leur liberté individuelle et est une entrave à leur épanouissement et à leur bien-être psychologique et émotionnel, à leur santé reproductive et aux possibilités en matière d’éducation1.
L’exclusion de l’éducation et l’entrave à l’épanouissement personnel sont des problèmes majeurs que connaissent les filles qui sont mariées à un âge précoce. C’est une conséquence directe. Au lieu de vivre normalement leur enfance, elles sont préparées à la vie adulte et doivent faire face à leurs responsabilités de future épouse et de future mère. En outre, si elles sont déjà mariées à l’adolescence et souhaitent à la fois fonder une famille et poursuivre leurs études, elles « ne peuvent le faire pour des raisons pratiques et juridiques»1. Si une offre de mariage intéressante est proposée, les filles sont retirées de l’école. Les parents considèrent donc qu’investir dans l’éducation de leurs filles est une perte puisqu’une fois mariées, elles iront vivre dans un autre foyer. Ils craignent aussi que si leurs filles vont à l’école, elles risquent d’avoir des rapports sexuels avant le mariage et de tomber enceintes. Les filles ne sont donc pas scolarisées.
Le mariage précoce a de profondes conséquences psychologiques. Contrainte à avoir des rapports sexuels, la jeune fille est aussi privée de liberté et n’a pas la possibilité de se développer. Cela engendre chez elle une immense détresse psychologique et émotionnelle. En Éthiopie, selon des études menées par le Comité interafricain, les parents sont insensibles aux souffrances de leurs filles considérant que les traumatismes causés par des rapports sexuels et les grossesses prématurés sont une « conséquence inéluctable de la vie2 ». Dans les États du Rajasthan et du Madhya Pradesh en Inde, d’autres études sur les jeunes filles mariées ont révélé que si le mari mourait avant d’avoir eu des rapports sexuels avec sa jeune femme, celle-ci était considérée veuve et devenait la propriété de tous les hommes de la famille. Si elle résistait à leurs avances, elle était rejetée par la famille et abandonnée sans aucune source de revenu. Comment ces pratiques donnent-elles à une fille les droits qui lui reviennent ? Lorsqu’une très jeune fille âgée de 12 à 18 ans se marie avec un homme beaucoup plus âgé, elle perd son autonomie alors que son mari dispose des pleins pouvoirs.
En outre, la santé reproductive et la santé de l’adolescente sont menacées, une grossesse précoce augmentant le risque de décès dû à un accouchement prématuré ou à d’autres complications survenant pendant l’accouchement. Les jeunes filles âgées de 15 à 19 ans ont plus de chances de mourir pendant la grossesse que les jeunes femmes âgées de 20 à 24 ans1. Une étude réalisée au Zaïre et au Nigeria a montré que le taux de mortalité maternelle chez les jeunes filles âgées de moins de 16 ans était dix fois plus élevé que chez les jeunes femmes âgées de 20 à 24 ans1.
La famille a toujours été au cœur des cultures arabes. On pourrait considérer le mariage comme un acte juridique, social et religieux débouchant sur des rapports sexuels acceptables. Le mariage précoce est répandu en Oman, au Yémen, en Égypte et dans les territoires palestiniens de la bande de Gaza. Je citerai quelques statistiques : en Oman et au Yémen, 17 % des jeunes filles âgées de 15 à 19 ans sont mariées; en Égypte 10 %; et en Palestine 14 %3. Pourquoi se marient-elles si jeunes ? Dans ces cultures, la virginité et l’honneur de la famille sont considérées comme essentielles. Les parents marient donc leurs filles à un jeune âge, de préférence avant 20 ans. En Palestine, par exemple, des filles sont forcées de se marier à un très jeune âge pour des raisons financières liées à la « situation économique où sévissent chômage et pauvreté4 ». Le mariage précoce peut aussi résulter d’une mauvaise éducation des parents qui ignorent souvent les conséquences catastrophiques.
Si vous pouviez améliorer la situation, que feriez-vous ?
« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde », a dit Mahatma Gandhi. Pour commencer, on pourrait donner aux femmes les moyens de faire valoir leurs droits. Il est aussi indéniable qu’éduquer les parents sur le mariage des adolescents et son impact négatif pourrait les aider à prendre de meilleures décisions. Il est crucial d’expliquer aux parents et aux adolescents comment l’éducation pose les bases d’une vie saine et satisfaisante. L’éducation sexuelle permet aussi d’informer les jeunes sur leur physiologie, la contraception et les risques comme les complications liées à l’accouchement et à la mortalité infantile et maternelle.
Notes
1 UNICEF Centre de recherche Innocenti, « Early Marriage Child Spouses », Innocenti Digest, n° 7, mars 2001.
2 T. Berhane-Selassie, le mariage précoce en Éthiopie, Comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants (Addis Ababa, 1993).
3 H . Rashad, M. Osman et E. Roudi-Fahimi, Le mariage dans le monde arabe (Washington, Bureau d’information géographique, 2005).
4 Y. Jarallah, tendances en matière de mariage en Palestine (PRB, 2008).