«On sait qu’avec une élévation d’un niveau de la mer de 1,5 m, des centaines de millions de personnes mourront. Ils seront tout simplement balayés», a déclaré à la Chronique de l’ONU le Président Mohamed Nasheed de la République des Maldives deux jours seulement après avoir évoqué la situation de son pays devant les autres dirigeants mondiaux au Sommet sur le changement climatique de l’Assemblée générale de l’ONU en 2009.
La menace posée par l’élévation du niveau de la mer est la pierre angulaire des négociations sur le changement climatique, la question principale mise en avant par les petits États insulaires en développement, appelés PEID.
À moins d’un mois avant la Conférence sur le changement climatique des Nations Unies qui aura lieu en décembre 2009 à Copenhague, ceux qui considèrent le réchauffement climatique comme un phénomène assez vague commencent peut-être à se demander quelles conséquences il pourra avoir sur leur vie. Mais il n’y a pas besoin d’attendre pour voir que les PEID sont déjà menacés par de grandes marées, des cyclones, des inondations, des cultures endommagées, l’augmentation de la fréquence des maladies, l’inondation des régions côtières et la perte des ressources en eau douce. Ces petits États insulaires sont sur « la ligne de fron » des changements climatiques. Au cours de l’ère post-industrielle, la consommation de combustibles fossiles a augmenté de manière drastique la quantité de dioxyde de carbone (CO2), provoquant des dégâts dans l’environnement et l’infrastructure de nombreux petits États insulaires et d’autres régions de faible élévation.
Les pays plus pauvres entourés de vastes masses d’eau – qui ont contribué le moins au réchauffement climatique, y compris à l’élévation rapide du niveau de la mer – se trouvent aujourd’hui à la merci des pollueurs. Les pays du Nord perdent de leur crédibilité très rapidement, a déclaré à la Chronique de l’ONU Ronny Jumeau, l’ambassadeur des Seychelles, Représentant permanent de ce pays aux Nations Unies. «Disons que ma maison a été inondée et a subi d’importants dégâts à cause de mon voisin et que je n’y suis pour rien. Pourtant, je dois emprunter de l’argent à ce voisin et lui payer des intérêts le reste de ma vie afin de nettoyer les dégâts qu’il a causés. C’est malhonnête.»
LES GRAINES D’UNE ALLIANCE
Aux Nations Unies, 43 des plus petites îles insulaires et des régions côtières de faible élévation, représentant les États Membres ayant le plus de chances d’être touchés par les changements climatiques, ont forgé une alliance appelée l’Alliance des petites îles insulaires (AOSIS). Alors qu’AOSIS représente plus d’un quart des pays du monde, ces pays sont responsables de moins d’1% des émissions mondiales de carbone. Après le discours virulent de l’ancien Président de la République des Maldives, Maumoon Abdul Gayoom, à la réunion des chefs de Gouvernement du Commonwealth à l’Assemblée générale des Nations Unies en octobre 1987 où il a parlé pour la première fois de «la mort d’une nation», l’idée d’un bloc de nations insulaires a pris un nouvel essor. Trois ans plus tard, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du changement climatique (GEIEC) a publié sa première évaluation sur le changement climatique coïncidant avec la Deuxième Conférence sur le changement climatique à Genève, et le PEID est né. Les ambassadeurs des petits États insulaires appellent le Président Gayoom le «créateur» de leur coalition. Vingt ans après, à l’Assemblée générale de l’ONU, le Président Nasheed a dit aux dirigeants mondiaux qu’ils devaient «changer les habitudes qui ont conduit à 20 ans d’excès de confiance et de promesses non tenues sur le changement climatique» depuis 1990.
NÉGOCIER POSITIONS CONTRE INTÉRÊTS
À une conférence de presse au siège de l’ONU en juillet 2009, l’ambassadrice Desama Williams, Représentante permanente de la Grenade auprès des Nations Unies et présidente actuelle d’AOSIS, a souligné la nécessité de limiter la hausse des températures à moins de 1,5 °C, à la fois à court terme comme à moyen terme. «Si des engagements mondiaux appropriés ne sont pas pris pour limiter la hausse des températures causée par les émissions de gaz à effet de serre, les petites îles seront submergées», a-t-elle indiqué.
Pour empêcher que ces îles ne soient englouties par l’océan, chaque État Membre devrait abandonner l’attitude attentiste face aux questions difficiles relatives à l’adaptation et à l’atténuation et se concentrer sur leurs intérêts collectifs. Jusqu’ici, les arguments de position, un terme employé dans les négociations indiquant que les discussions portent sur des chiffres précis, ont eu peu de succès. Ce qu’il faut maintenant pour surmonter les défis politiques, c’est une solution durable et concrète à laquelle tous les États Membres se rallient – une politique sur le climat réaliste et ambitieuse qui assure une croissance économique et un développement durables dans toutes les régions du monde.
Mais comment les petites îles comme les Comores ou les Palaos peuvent-elles avoir des arguments de poids pour convaincre la communauté internationale qu’il est temps de lancer un appel à l’action ? La cruelle ironie, selon M. Jumeau, c’est que les petites îles insulaires ont un champ de manœuvre limité : «Nous ne pouvons pas partir en croisade dans le monde. Plus nous nous faisons entendre, plus nous effrayons les investisseurs et les touristes et détruisons nos moyens de subsistance», a-t-il expliqué.
Alors que ces pays font face aux limites de la responsabilité des pays industrialisés du Nord, M. Jumeau fait remarquer que «le débat sur le changement climatique ne peut avoir lieu dans le videsorte que nous ne pouvons pas nous manifester et nous opposer à elles. Et nous n’avons pas d’alliés dans le Sud non plus; pour cela aussi, il faut engager des négociations acharnées. Ce que nous avons, c’est un groupe d’États de plus en plus frustrés.»
LES PHARES DU MONDE
Mais si un sentiment de frustration domine dans les petites îles, des acteurs ont déployé des efforts importants pour placer le changement climatique à l’ordre du jour des Nations Unies et, dans le passé, ont joué un rôle important dans les négociations d’accords internationaux. Par exemple, le rôle que la Papouasie-Nouvelle-Guinée a joué dans les discussions sur l’initiative Émissions résultant de la déforestation et de la dégradation des forêts (REDD) lors de la conférence sur le changement climatique de l’ONU qui s’est tenue en décembre 2007 à Bali, en Indonésie. L’initiative redd de crédits carbone pour les forêts vise essentiellement à réduire les émissions dans les pays en développement en finançant la conservation des forêts, la reforestation et la réduction de la pauvreté tout en luttant contre le changement climatique.
Le professeur Graciela Chichilnisky de l’Université de Columbia qui a participé à l’élaboration du Protocole de Kyoto a dit à la Chonique de l’ONU : «Bien que la Papouasie-Nouvelle-Guinée soit un État minuscule, son intervention a poussé les États-Unis à participer au processus de Kyoto et à accepter le reboisement en échange de crédits carbone.» Le dernier jour de la Conférence de Bali, après que Paula Dobriansky, une déléguée américaine, avait indiqué que les États-Unis étaient peu disposés à soutenir la Feuille de route de Bali (la Feuille de route fixe un nouveau cadre aux négociations sur le climat qui devront être terminées en 2009), Kevin Conrad, un membre de la délégation de la Papouasie-nouvelle-guinée, a répondu : Un proverbe dit : «Si vous n’êtes pas disposés à mener, laissez-nous prendre les rênes. Ne vous mettez pas sur notre chemin», a lancé M. Conrad. La salle a applaudi avec effusion et plusieurs minutes plus tard, Mme Dobrianski est revenue sur la position des États-Unis.
En tant que voix unifiée soutenue par le système de l’ONU, l’Alliance AOSIS est exemplaire dans la façon dont elle exerce une influence pour faire connaître ses positions et la stratégie pour promouvoir la politique sur le climat. «Il serait difficile pour le G-77 (groupe de pays en développement) de rejeter les accords que les États insulaires acceptent. Dans ce sens, ils ont le pouvoir de décision.» Dans un entretien avec la Chronique de l’ONU, l’ambassadeur Ahmed Khaleel, Représentant permanent des Maldives aux Nations Unies a déclaré : «Le succès d’AOSIS est dû au fait que nous partageons une passion commune et que nous œuvrons comme un seul homme. Sur les principes majeurs du changement climatique, nous ne cédons pas.»