Une atmosphère irréaliste de calme et d'optimisme imprègne la cérémonie de remise de diplômes de la
cinquième promotion de la Police nationale haïtienne (PNH) le 24 octobre, lorsque l'ancien directeur général
de celle-ci, Me Rameau explique à la jeune et attentive force qu'"il n'y a pas de démocratie sans justice et
il n'y a pas de justice sans une bonne force de police (...)". Il continue de mettre celle-ci en garde en
rappelant que la population attend qu'elle agisse "sans violence, sans vengeance, sans coup de bâton (...)".
Même si Me Rameau exhorte la nouvelle police à faire preuve de respect pour les droits de l'homme, il est
évident que, six mois après son déploiement progressif dans les neuf départements d'Haïti, cette jeune
force, qui compte actuellement 3000 hommes et femmes et atteindra 5000 en février, se débat, d'après les
rapports de la MICIVIH, avec le concept des droits de l'homme et son application à la démocratie naissante
en Haïti.
La nouvelle police, dans son ensemble, respecte beaucoup plus les droits de l'homme que ses
prédécesseurs, même si certains agents ont commis de graves actes de violence depuis leur déploiement.
De juillet à novembre, la MICIVIH a répertorié six assassinats, quinze cas d'utilisation d'armes à feu n'ayant
pas causé la mort, sept cas de traitements cruels et dégradants, vingt-sept cas d'abus de pouvoir et onze
arrestations irrégulières dans lesquels les policiers était impliquées. Une comparaison du respect des droits
de l'homme par la PNH avec celui de la police dans d'autres nations est difficile car la position d'Haïti est
unique en tant que le seul pays de l'hémisphère américain à avoir une force de police nouvellement créée
et pas d'armée. La transition d'une police civile à caractère démocratique sera plus difficile et exigeante
d'autant plus que la PNH sera la seule institution légalement armée dans le pays.
Une tâche difficile et semée d'obstacles, d'autant plus que la référence de la nouvelle force est limitée aux
actions clairement abusives des macoutes et des membres de la police paramilitaire qui les ont précédés,
et affecte ainsi la façon dont la PNH est perçue par la population. Les actions de ses prédécesseurs sont
encore gravées dans la mémoire collective et ces souvenirs créent souvent une atmosphère de méfiance
et de tension entre la police et une société qui a besoin de s'adapter à l'idée de la police comme force
positive. Avant le déploiement initial de la PNH, la population avait de trop grandes espérances à son égard
mais chaque erreur commise n'a fait que diminuer la confiance indispensable au fonctionnement effectif de
la police. En outre, le manque de modèles et de commandement effectif a aussi posé des problèmes de
conseils, de contrôle et de discipline.
L'absence de mécanismes de contrôle externes efficaces constitue un autre obstacle que la PNH doit
affronter. Une force de police ne peut pas exister dans le vide et sa performance dépend de façon critique
du fonctionnement convenable de l'institution judiciaire. Le problème le plus complexe est le manque de
canaux officiels de communication entre la PNH et le système judiciaire, le manque de ressources et la
persistance, dans certains cas, de la corruption. Souvent les suspects sont incarcérés, amenés devant le
juge puis libérés, soit par manque de preuve, soit grâce à la corruption. De telles actions commises dans
le système judiciaire sapent sérieusement le travail de la nouvelle police ainsi que l'investissement effectué
pour sa création. Si ces tendances continuent, on assistera à une paralysie du système et à un retour de la
justice populaire (les cas de justice sommaire ont diminué depuis le déploiement de la police). Lors d'une
discussion dans un cours donné par la MICIVIH, un officier de police a fait remarquer : "Comment peut-on
avoir une police démocratique dans une société non démocratique ? "
En plus de la confiance de la police dans l' efficacité des systèmes judiciaire et pénitentiaire, la structure de
la police doit continuer à développer les mécanismes internes de contrôle. Actuellement se sont les autorités
locales et nationales qui mènent les enquêtes et administrent les sanctions. La plus haute instance de
supervision de la PNH est l'Inspection Générale, dont le chef est responsable devant le Directeur Général
et le Ministre de la Justice. Une des responsabilités du Directeur Général est d'enquêter sur les cas
présumés d'abus des droits de l'homme. Au niveau départemental, les directeurs de police sont
responsables d'enquêter sur les plaintes et de les porter à l'attention des autorités nationales. Des enquêtes
sur des cas d'abus de pouvoir ont débouché sur des prises de sanctions contre des policiers, démontrant
que le système fonctionne, quoique imparfaitement.
Les observateurs de la MICIVIH ont suivi de près les cas d'incidents impliquant des policiers et ont fait des
recommandations aux autorités haïtiennes compétentes. Même si les mécanismes internes mis en place
permettent aux autorités locales et nationales de mener des enquêtes et d'administrer des sanctions, il est
souvent difficile pour la Mission d'accéder à l'information sur la progression de nombreux cas. Ceci pose des
problèmes pour com-prendre comment et si les enquêtes se poursuivent. Ce qui manque au système haïtien
c'est la transparence, la communication et le sens des responsabilités. Par conséquent peu d'enquêtes sont
menées et de sanctions prises contre les auteurs d'abus tant au niveau local que national. Les mesures
disciplinaires, pour peu qu'elles existent, sont si faibles qu'elles sont sans effet. Cette lacune au niveau de
la communication existe aussi au sein de la hiérarchie de la police. Par exemple, un agent de la PNH des
Gonaïves a été impliqué dans deux cas de brutalité policière, mais n'a été réprimandé que pour le second
incident et seulement au niveau local. La seule mesure disciplinaire prise et observée a été sa mutation de
Gonaïves à Saint Marc. Lorsque la MICIVIH a rencontré l'Inspecteur Général à ce sujet, celui-ci ignorait tout
de la situation et était surpris que le responsable local de la PNH ne l'en ait pas informé.
La Mission a offert son assistance avec un programme de formation sur les droits de l'homme au cours de
discussions avec le Directeur Général de la Police. En septembre, ce dernier et le Programme International
d'Assistance à la Formation aux Enquêtes Pénales (ICITAP) ont invité la MICIVIH à participer à leur
formation. L'approche de la Mission consiste à offrir des cours sur l'éthique policière. Ils sont basés sur le
"Code de déontologie de la Police nationale haïtienne" (1995), le "Code de conduite des Nations Unies pour
les respon-sables de l'application des lois" (1979) et "les Principes de base des Nations Unies" (1990) qui
présentent en détail l'utilisation légitime des armes à feu. De plus, la MICIVIH apporte une assistance
technique à l'Inspection Générale de la police et à l'Unité d'enquêtes criminelles, récemment créée. A ce
jour, 1700 policiers et 250 agents de sécurité ont participé à ces cours, lesquels sont dispensés
principalement par son département juridique.
Le programme de l'ICITAP, qui a débuté en mars, offre un curriculum de quatre mois à la PNH qui dispense
aux étudiants reçus, suite à un recrutement rigoureux basé sur le mérite, une formation juridique et une
formation sur l'utilisation des armes à feu ainsi que sur les techniques policières de base. Les problèmes
particuliers rencontrés par la nouvelle police proviennent de la différence entre la formation reçue et la
réalité sur le terrain, comme l'ont démontré leurs difficultés à contrôler les foules. L'ICITAP a été critiqué,
parfois par ses propres formateurs, sur la qualité des cours d'éthique décrits comme superficiels ainsi que
pour ne pas avoir prévu la création de classes distinctes pour les officiers. Le résultat est une absence de
direction. Toutefois, les projets comprennent à la fois des programmes spécifiques destinés aux officiers et
de formation continue.
Les problèmes couramment rencontrés par la PNH et Haïti, en général, sont endémiques aux pays en
transition vers la démocratie. La mémoire collective du passé conjuguant les sentiments de crainte et de
vengeance crée souvent un obstacle au progrès ainsi que le manque d'infrastructure et de planifications
adéquates. En outre, les demandes immédiates et simultanées de sécurité, de démocratie et de respect
des droits de l'homme, souvent contradictoires, que réclament la société, existent en Haïti sans aucun forum
sur un débat civil. La MICIVIH, dont le mandat passe de l'observation des droits de l'homme au
renforcement d'institutions en fonction de l'évolution politique, pourrait continuer d'apporter sa contribution
aux réformes en cours en Haïti.
Novembre/Décembre 1995
MICIVIH