CHEZ PATOU

par Frédéric Gouin

15/11/95 - Micivih-Zen

C'est incroyable comment, ici, les plus petites choses en viennent à prendre une importance démesurée. Quand je dis "ici", je parle bien entendu de ce que je connais: Jérémie et sa banlieue, mais je ne doute pas que ce commentaire s'appliquât (!!!) aussi chez vous.

Deux semaines après mon arrivée à Jérémie, un truc tout bête a eu l'effet d'une bombe: l'ouverture de Chez Patou. On m'aurait dit que je serais débordant d'un enthousiasme enfantin, bucolique et contagieux à l'ouverture d'un snack-bar, jamais je n'y aurais cru. Eh bien, si! Imaginez: c'est propre, il y a des chaises, il y a des tables, il y a de quoi boire et de quoi manger. Et la révolution ne s'arrête pas là: pour les sandwichs il y a le choix de baguette ou croissant (au bon goût de décongelés, mais on ne va pas chipoter sur les détails)! Je croyais avoir assisté au top du top lorsqu'on m'a présenté les glaces: rhum et raisin, vanille, fraise, pistache. Devant tant d'abondance j'étais conquis. Je ne regrette plus la civilisation puisque la civilisation est venue à moi. Dorénavant je suis prêt à toutes les aventures, même à renouveler pour une période indéterminée. Bref, donnez-moi un pain baguette et une boule de glace et je soulèverai le monde.

L'Homme est si facile à rendre heureux.

Déjà en état de béatitude totale suite à l'arrivée de ces spécialités culinaires, que je commençais à associer à une autre époque, j'ai été totalement incapable d'assumer la suite. En un mois le menu s'est allongé et les étagères se sont remplies: vin rouge (deux sortes), vin blanc, rosé, hamburgers, cheeseburgers, pizza, steaks, Ricard, .. .! Le délire....complet, l'extase, l'apothéose ... le coeur n'a pas tenu.

J'aurais dû m'abstenir, aussi. Moi qui, à force d'en être gavé, commençais à apprécier le riz, sa texture, collante, sa couleur, variable, sa forme, oblongue; moi qui savourais la régularité de la variété: cabri, poulet, boeuf, poisson, cabri, poulet, boeuf, poisson, ...; moi, dont les papilles étaient en émoi devant la variation des préparations: frit ou mijoté; j'aurais dû me méfier du double cheeseburger avec oignons, laitue, tomate et mayonnaise!

Plus savoureux qu'un premier grand cru classé, plus délicat qu'une dentelle, plus lyrique qu'un concerto pour hautbois, plus chaud qu'un tango par une nuit de pleine lune, plus parfumé que l'air du soir après l'orage, plus altier que la plus fière Andalouse, voilà le double cheeseburger de Chez Patou.

Et voilà pourquoi, en cette contrée désolée, j'ai vendu mon âme au Diable, ou à Dieu, je ne m'en rappelle plus.

Jérémie