Baptême de pierres et cliquetis de machettes

Par Alain Octuvon-Bazile

Juillet 1995 - Micivih-Zen

La journée de ce lundi 26 juillet avait débuté chaudement. La Présidente du BEC de Baie de Henne, m'avait fait parvenir un message, elle avait été battue par un candidat et le BEC était envahi par des supporters de candidats mécontents. Elle s'était enfermée à l'intérieur des locaux avec les membres des BIV.

Le Môle St. Nicolas endormi, après une longue journée de vote, je me dirige donc vers Bombardopolis, à une heure de route, où Adam devait se joindre à moi pour affronter la foule excitée de Baie de Henne. En Arrivant à Bombardolpolis, je trouve Adam et Henry entourés d'une foule hystérique, babillant en créole, alors qu'ils balbutient cette langue qui leur était inconnue il y a quelques jours. Ils sont soulagés en me voyant, non pas qu'ils craignent pour leur vie, mais enfin nous allons pouvoir gérer la crise. Une heure de palabre plus tard, Adam et moi partons vers l'autre lieu de crise. Après plusieurs heures de discussion avec les protagonistes et un semblant de calme à Baie de Henne (nous avons rencontré deux camions de soldats Népalais sur la route), je laisse mon collègue à Bombardopolis et retourne au Môle St. Nicolas.

Vers 20h30, une visite au BEC, durant une demi-heure me permet de vérifier que tout est calme. Je rentre chez moi prendre une douche bien méritée. A peine essuyé, l'odeur du dîner au bout du nez, Jacques arrive en courant à perdre haleine:"Alain, il faut que tu viennes, des supporters attaquent le BEC".

Arrivée au BEC, je demande à Jacques de rester au volant de la voiture, le moteur en marche (depuis deux jours elle démarre mal) au cas où la situation s'aggrave. Je fends la foule et pénètre dans le bureau, les occupants m'accueillent comme le "Messie". Ils sont encore persuadés que les observateur ont une arme pour se défendre.

Au dehors, la foule réclame le Président du BEC, Gilles, et les procès verbaux de

dépouillement de vote pour les détruire. J'ai l'impression que le vice-président, présent sur les lieux, a peur ou veut laisser faire sans réagir. Je lui demande d'aller chercher le Président pour prendre les mesures qui s'imposent et j'envoie un des gardes de sécurité quérir le commandant des forces de police. Ce dernier va directement vers la foule et leur parle durant quelques minutes, puis il revient vers moi et me dit - "Monsieur Alain vous n'avez rien a craindre, j'ai dit à ceux qui avaient des machettes d'aller les poser et de ne pas utiliser des pierres".

Au lieu de disperser la foule, il m'abandonne à mon sort, sans contact radio avec Port de Paix, à moins de me rendre sur les hauteurs à 30 minutes de là et sans aucune sécurité. Pas le temps d'avoir peur, mais seulement réfléchir très vite. Face à la panique du Président du BEC, arrivé entre temps, je lui recommande de fermer le bureau, mais il me répond: "Il faut que je demande l'autorisation au BED de Port de Paix", je sens la moutarde me monter au nez. Aussi, je décide d'aller parler à la foule massée à


l'extérieur. Alors que je tente de les raisonner, en invoquant la loi électorale, la possibilité de revenir le lendemain pour s'entretenir avec les membres du BEC ou de formuler une plainte par écrit, une pluie de pierre s'abat sur le toit du BEC et sur la foule qui se disperse comme une volée de moineaux. Dois-je courir me mettre à l'abri et avouer par ce fait ma vulnérabilité? Je n'ai pas le temps d'avoir la réponse, une nouvelle pluie de pierre vient mettre fin à mon dilemme.

Quand deux grosses pierres heurtent la voiture je décide de me mettre à l'abri. Que faire pour sortir de cette situation périlleuse, le plus proche hôpital se trouve à trois heures de route cahoteuse, il faut surtout éviter d'être blessé. Je décide de partir faire le tour du BEC pour tenter de découvrir les auteurs de ces volées de pierres. Dans la nuit obscure, les haïtiens me voient, alors que moi j'ai le comportement d'un aveugle. Je décide de retourner au BEC non sans avoir, une nouvelle fois, discuté avec la foule qui réclame la tête du président du BEC et les procès-verbaux. Certains d'entre eux ont beaucoup bu, d'autres sont en possession de machettes, ils décident de pénétrer en force dans les locaux. Les gardes de sécurité ferment la porte afin de les maintenir au dehors.

Je me rends compte qu'ils ont tous peur et attendent de moi une solution. La peur est contagieuse dit-on, mais ce n'est pas toujours vrai. Le Président, en entendant hurler son nom au dehors, se tourne vers moi: "Alain pap kité'm isite, fok ou méné'm avè ou", d'autres me font la même supplique. Je venais de leur annoncer que j'allais quitter les lieux, après avoir demandé de fermer le BEC. Dois-je risquer ma vie face à une foule excitée pour des bouts de papier?. En tentant de sortir du bureau, Gilles sur mes talons, je suis entouré par la foule proférant des menaces. "Tu es un blanc et nous avons du respect pour toi, on ne veut pas que tu sois blessé, sans ta présence tout serait déjà fini, il faut que tu partes, la foule est trop excitée et un accident est vite arrivé" me dit le meneur de la bande. Soudain, à deux pas de moi, je surprends un manifestant sortant une machette de dessous sa chemise. Il me faut réagir vite, très vite, je hurle: "Que veux tu faire avec cela? Es-tu un assassin? Ranges cette machette immédiatement". Miracle, il s'exécute, surpris par tant de hardiesse.

Sans leur laisser le temps de se reprendre, je me dirige vers la voiture, sans précipitation, mais d'un pas assuré, priant le ciel de ne pas recevoir un coup de machette dans le dos. Le Président et un des gardes de sécurité se précipitent à ma suite vers la voiture. La clé du bureau en sa possession, il hurle: "Fèmé pot la". La foule furieuse se précipite vers la voiture et commence à la secouer. "Il s'agit d'une voiture des Nations Unies, si vous voulez que demain matin un millier de soldats et de policiers se lancent à vos trousses, continuez!" leur dis-je avec fermeté. Ils décident d'entourer la voiture pour empêcher tout déplacement. Dois-je sauver la vie de Gilles et écraser, avec une voiture des Nations Unis, plusieurs personnes. La seule solution est de leur remettre la clé du bureau, comme ils le réclament. Je demande au Président de prendre une décision, il refuse de leur livrer cette clé. Certains brandissent des manches de pioche, menaçant de briser les vitres de la voiture, si les clés et le Président ne leur sont pas livrés sur le champs. Face à cette nouvelle menace, j'intime l'ordre à Gilles de descendre de la voiture ou de leur donner la clé. Contraint par ce choix, il me tend la clé, car seule ma vitre est baissée. En possession de la clé, la foule réclame Gilles. Fermement, je réponds qu'il est sous ma protection et que ma réponse est non, je donne l'ordre à Jacques de faire avancer lentement la voiture, mais de ne s'arrêter en aucune manière.

Nous quittons les lieux et je confie mes deux hôtes au commandant des IPSF. Il a, curieusement, été absent durant la partie la plus difficile des événements. Je réussis à contacter ma base à Port de Paix en me rendant sur les hauteurs. Je retourne ensuite au Môle St. Nicolas pour enfin prendre mon dîner. Il est 3h30 du matin. Wouaah, quelle journée!!!

Port-de-Paix