SELON KOFI ANNAN, IL FAUT DÉVELOPPER UN MESSAGE QUI SE FERA ENTENDRE DANS LE CALME POUR REMPLACER LES ÉCHANGES PROVOCATEURS DES EXTRÉMISTES

SG/SM/10359
27 février 2006

SELON KOFI ANNAN, IL FAUT DÉVELOPPER UN MESSAGE QUI SE FERA ENTENDRE DANS LE CALME POUR REMPLACER LES ÉCHANGES PROVOCATEURS DES EXTRÉMISTES

27/02/2006
Secrétaire général
SG/SM/10359
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SELON KOFI ANNAN, IL FAUT DÉVELOPPER UN MESSAGE QUI SE FERA ENTENDRE DANS LE CALME POUR REMPLACER LES ÉCHANGES PROVOCATEURS DES EXTRÉMISTES


Vous trouverez ci-après le texte de la déclaration du Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, faite à la séance d’ouverture de la deuxième réunion du Groupe de haut niveau de l’Alliance des civilisations à Doha, le 26 février:


Lorsque nous avons créé l’Alliance des civilisations l’année dernière, à l’initiative des Premiers Ministres de l’Espagne et de la Turquie, nous avons dit qu’elle visait « à répondre à la nécessité qu’a la communauté internationale de redoubler d’efforts – tant au niveau des institutions qu’à celui de la société civile – pour surmonter les divisions et mettre un terme aux idées reçues, aux préjugés et à la polarisation ».


Nous avons également dit que l’Alliance viserait à « s’attaquer aux menaces émergentes émanant de perceptions hostiles, sources de violence »; et nous avons expressément mentionné « le sentiment d’un fossé grandissant et le manque de compréhension mutuelle entre les sociétés musulmanes et occidentales ».


Les récents événements n’ont que trop clairement montré que de telles menaces sont bien réelles et qu’un effort résolu s’impose d’urgence de la part de la communauté internationale. Bien entendu, l’Alliance n’a pas été lancée pour s’occuper de crises immédiates comme celle-ci. Mais le durcissement des sentiments auquel nous avons assisté ces dernières semaines se justifie par l’existence d’un profond réservoir de méfiance et de rancœur datant de bien avant la publication pour la première fois des caricatures blessantes. En fait, le malaise actuel peut être considéré comme l’expression d’une crise bien plus profonde et plus ancienne, et c’est ce genre de crise que l’Alliance était censée résoudre.


Au cœur de la crise actuelle se trouve une tendance à l’extrémisme constatable dans de nombreuses sociétés. Nous devrions cependant prendre garde de ne pas accorder trop de poids à cela, car l’extrémisme d’un groupe est presque toujours alimenté par la perception de l’extrémisme chez un autre groupe. Peu de personnes voient en elles-mêmes des extrémistes, mais beaucoup peuvent être amenées, presque à leur insu, à adopter un point de vue extrême, lorsqu’elles estiment que le comportement ou le langage d’autrui est à l’extrême.


Rappelons-nous donc toujours que  ceux qui crient le plus fort ou agissent de la manière la plus provocatrice ne sont pas nécessairement représentatifs du groupe au nom duquel ils prétendent parler. Je pense qu’on peut sans risque de se tromper dire que la plupart des non-musulmans des sociétés occidentales ne souhaitent nullement offenser la communauté musulmane, et que la plupart des musulmans, même lorsqu’ils sont offensés, n’estiment pas que la violence ou la destruction constituent la meilleure façon de réagir.


Rappelons-nous donc également que ni les sociétés « musulmanes » ni les sociétés « occidentales » ne sont homogènes ou monolithiques. En fait, il existe bien des chevauchements entre ces deux types de sociétés.


Au cours des siècles passés, on pouvait parler de civilisations musulmanes et occidentales (ou chrétiennes), vraiment distinctes, mais de nombreuses sociétés modernes ont hérité de ces deux civilisations, et bon nombre de nos contemporains ne trouvent aucune contradiction entre leur religion musulmane et leur appartenance à une société occidentale.


En vérité, les conflits et les malentendus présents se justifieraient davantage par la proximité que par l’éloignement. Les caricatures blessantes du prophète Mohammed ont été publiées pour la première fois dans un pays européen où se trouve depuis peu une importante population musulmane et qui ne sait pas encore comment s’adapter à cette situation. Et certaines des réactions les plus vives – peut-être d’ailleurs les plus violentes – ont été vues dans des pays musulmans où bien des gens ont l’impression d’être les victimes d’une influence ou d’une ingérence occidentale excessive.


Que les gens qui ont publié les caricatures aient délibérément cherché à provoquer ou non, il ne fait aucun doute que certaines des réactions ont encouragé, au sein des sociétés européennes, des groupes extrémistes, qui ne cherchent qu’à diaboliser les immigrants musulmans, voire à les expulser.


De même, la republication des caricatures et l’appui que certains dirigeants en Europe leur ont apporté ont conforté les personnes qui, dans le monde musulman, trouvent que l’Europe, ou l’Occident dans son ensemble, est irrémédiablement hostile à l’Islam.


De ce fait, les erreurs d’interprétation alimentent l’extrémisme, et l’extrémisme semble justifier les erreurs d’interprétation. C’est ce cercle vicieux qu’il nous faut briser. Voilà, selon moi, l’objet de la création de l’Alliance.


Hier, nous avons tenu une réunion des chefs de secrétariat d’organisations internationales concernées – l’Organisation de la Conférence islamique, l’Union européenne, la Ligue des États arabes, ainsi que l’Organisation des Nations Unies – et des ministres des affaires étrangères de certains pays concernés, l’Autriche, l’Espagne, la Turquie ainsi que de nos hôtes ici au Qatar.


Nous étions tous convenus que chacun a droit à la liberté de culte et à la liberté d’opinion et d’expression, telles qu’elles sont définies dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais nous étions également convenus que ces droits s’accompagnaient d’une responsabilité intrinsèque et ne devraient pas servir à dégrader ou insulter un groupe ou un individu quel qu’il soit. Au contraire, nous devrions tous faire preuve d’un très grand respect face à des symboles et à des traditions qui sont sacrés pour d’autres personnes.


Nous étions également convenus de la nécessité d’un dialogue sur ces questions entre des personnes de confessions ou de traditions différentes, ainsi que de la nécessité d’œuvrer ensemble pour juguler l’intolérance et l’esprit d’exclusive.


Mais nous nous sommes également rendus compte que cela est bien plus facile à dire qu’à faire. Nous avons dû nous poser une question embarrassante : quelle est la portée de nos voix de la modération et de la réconciliation, lorsqu’il faut faire barrage à des propos véhiculant la haine et la méfiance?


La triste réalité est que ces propos, si trompeurs fussent-ils, peuvent être très contraignants. Des incidents tels que le fait de caricaturer le Prophète ou de menacer de mort l’artiste qui a fait le dessin ont un impact bien plus grand sur l’imagination populaire que de pieuses déclarations venant de ministres des affaires étrangères et de secrétaires généraux.


Et c’est là que nous sollicitons votre concours, vous le Groupe de haut niveau. Les idées nobles à elles seules ne suffisent pas. Il nous faut mettre au point un langage qui va les porter. Il nous faut mettre au point de notre côté des « contre-propos » dégrisants mais tout aussi contraignants. Il nous faut impliquer dans le dialogue non seulement les universitaires, les diplomates ou les hommes politiques, mais aussi les artistes, les humoristes, les champions sportifs, à savoir des personnes qui forcent le respect et l’attention dans toute la société, et en particulier au sein de la jeunesse, car il est très important d’atteindre les jeunes avant la totale cristallisation de leurs idées et de leurs attitudes.


J’ai le ferme espoir que vous pourrez dégager des suggestions spécifiques concrètes sur les moyens de porter plus avant ce dialogue afin qu’il puisse vraiment frapper l’imagination populaire; pour que nous ne soyons pas tout simplement un gentil groupe de personnes qui se mettent d’accord entre elles, mais des gens ayant un message qui peut résonner partout dans le monde.


Ce message doit dire que la liberté d’expression implique le fait d’écouter tout comme le fait de parler.


Il doit dire, mais en termes meilleurs et plus contraignants que moi je ne le sais le faire, que la diversité est un bien précieux, non une menace.


Ce message doit être un message divin – qui se fera entendre non dans le tremblement de terre ni dans le vent ni même dans le feu, mais dans le calme, qui a une douce petite voix.


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À l’intention des organes d’information • Document non officiel
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