KOFI ANNAN AUX MEMBRES DE L’ASSOCIATION DU ROYAUME-UNI POUR LES NATIONS UNIES: SANS PERDRE SON SENS POLITIQUE, L’ONU DOIT REPRENDRE CONFIANCE POUR FAIRE FACE AUX CRISES D’AUJOURD’HUI

SG/SM/10332
31 janvier 2006

KOFI ANNAN AUX MEMBRES DE L’ASSOCIATION DU ROYAUME-UNI POUR LES NATIONS UNIES: SANS PERDRE SON SENS POLITIQUE, L’ONU DOIT REPRENDRE CONFIANCE POUR FAIRE FACE AUX CRISES D’AUJOURD’HUI

31/01/2006
Secrétaire général
SG/SM/10332
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KOFI ANNAN AUX MEMBRES DE L’ASSOCIATION DU ROYAUME-UNI POUR LES NATIONS UNIES: SANS PERDRE SON SENS POLITIQUE, L’ONU DOIT REPRENDRE CONFIANCE POUR FAIRE FACE AUX CRISES D’AUJOURD’HUI


(Publié le 14 février – retardé à la traduction)


Vous trouverez ci-après le texte de l’allocution que le Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, a prononcée ce jour devant les membres de l’Association du Royaume-Uni pour les Nations Unies, à Central Hall, au Westminster (Royaume-Uni):


Permettez-moi tout d’abord de vous remercier pour cette invitation, d’être présents, et d’avoir choisi ce lieu et ce moment pour tenir cette réunion.


L’année dernière nous avons célébré le soixantième anniversaire de la Charte des Nations Unies.  Aujourd’hui, nous célébrons le soixantième anniversaire de l’ONU comme organisation vivante.


Dans cette même salle, le 10 janvier 1946, l’Assemblée générale s’est réunie pour la première fois.  Le 17 janvier, au Church House, juste de l’autre côté de la rue, le Conseil de sécurité était porté sur les fonds baptismaux.  Élu le 1er février, le Norvégien Trygvie Lie prenait officiellement fonction comme premier Secrétaire général le lendemain.


Ah! Vous aviez oublié cet épisode.  Mais ne vous en faites pas.  Nous, Secrétaires généraux, avons l’habitude d’être mal connus.  Il y a 60 ans, lorsque l’Ambassadeur américain s’est levé dans cette salle pour recommander le candidat choisi par le Conseil de sécurité, il a dû demander à Brian Urquhart de lui désigner Trygvie Lie, pour ensuite mal prononcer le nom de ce dernier.


(Le meilleur de cette histoire est que, bien entendu, Brian, qui reste des nôtres, la famille de l’ONU, continue de nous indiquer la bonne direction à prendre.)


Mais que faisait Brian là, vous demandez-vous, et comment l’Assemblée et le Conseil s’étaient-ils débrouillés pour s’organiser sans qu’un secrétaire général leur dise où s’asseoir et comment voter?


La réponse est que Brian était un collaborateur du Secrétaire général intérimaire, un célèbre diplomate britannique du nom de Gladwyn Jebb.  Dès le départ, voyez-vous, les Britanniques s’étaient faufilés aux postes de responsabilité. 


Et il en est ainsi depuis.  Vous n’êtes pas sans savoir qu’un de vos compatriotes s’est même infiltré pour devenir mon Chef de Cabinet.


Aux Nations Unies, comme le faisait remarquer l’un des prédécesseurs de Jack Straw, vous êtes trop puissants pour votre taille.


Lord Hannay est de ceux qui incarnent cette puissance.  Il a eu l’extrême amabilité de siéger dans le Groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et les changements.


David, je suis ravi que vous ayez pris la présidence de l’Association du Royaume-Uni pour les Nations Unies.  Sam Daws et vous constituez un duo du tonnerre.  Je suis très reconnaissant à Sam, à Richard Jolly, et au reste de l’Association d’avoir déployé tant d’efforts pour faire connaître mon rapport Dans une liberté plus grande et de lui avoir consacré des débats publics, sans parler de Jack et de ses collègues, et singulièrement du Premier Ministre et du Chancellor, qui m’ont offert un extraordinaire soutien.


Grâce à vous, nombreux sont ceux qui, de ce pays, ont pu saisir le sens du message de mon rapport, qui s’est inspiré du rapport du Groupe de personnalités de haut niveau et du rapport du Projet du Millénaire, Investir dans le développement.


En deux mots, ce message est double.  C’est que d’une part nous sommes tous logés à la même enseigne.  Plus que jamais, la race humaine est confrontée à des problèmes à l’échelle planétaire – allant de la pauvreté et l’inégalité à la prolifération nucléaire, du changement climatique à la grippe aviaire, du terrorisme au VIH/sida, du nettoyage ethnique et du génocide au trafic des vies et des corps humains.  Que nous nous rassemblions pour trouver des solutions à tout : quoi de plus normal?


Et d’autre part, les trois libertés auxquelles aspire l’humanité tout entière –vivre à l’abri du besoin, à l’abri de la guerre ou de violences généralisées et à l’abri de traitements arbitraires ou dégradants– sont étroitement liées.  Sans développement, point de sécurité durable.  Sans sécurité, point de développement.  Et aucune société ne peut vivre longtemps en sécurité et dans la prospérité sans le respect des droits de l’homme et de la primauté du droit. 


Tel est le principe qui sous-tend Dans une liberté plus grande.  Et puisque vous y avez pris un intérêt si vif, je voudrais vous dire où on en est aujourd’hui.


Comme vous le savez, il se voulait l’ordre du jour du Sommet mondial de septembre dernier.  Permettez-moi donc de rappeler les domaines où le Sommet a accompli de véritables progrès.  Naturellement, je n’ai pas obtenu tout ce que je voulais, mais il y a eu néanmoins d’importantes avancées.


Premièrement, le rapport a contribué à inciter la communauté internationale à prendre de nouveaux engagements considérables en matière d’aide et d’allégement de la dette – ainsi l’aide accordée à l’Afrique a été doublée –, et a permis de réaffirmer le vif soutien unanime pour les objectifs du Millénaire pour le développement.  À ce propos, je dois saluer le rôle de chef de file joué par le Royaume-Uni, au sein du Groupe des Huit et de l’Union européenne.


Les pays en développement ont également pris de très sérieux engagements, à commencer par leur décision d’arrêter, d’ici à la fin de l’année, des stratégies nationales visant à leur permettre d’atteindre les OMD d’ici à 2015.


Dans le domaine des secours humanitaires, le Sommet nous a donné un fonds d’urgence perfectionné, qui devrait nous permettre d’intervenir rapidement en cas de catastrophe.


S’agissant de la paix et de la sécurité, les États Membres ont convenu de « condamner vivement le terrorisme dans toutes ses formes et manifestations, quels qu’en soient les auteurs, le lieu et la motivation ».  Et ils ont invité l’Assemblée générale à élaborer, adopter et appliquer « sans tarder » une stratégie globale de lutte contre le terrorisme à l’échelle mondiale, à partir des éléments que j’ai esquissés en mars dernier à Madrid.


Mais leur décision la plus concrète dans ce domaine a été l’établissement d’une Commission de consolidation de la paix, qui viendra combler une véritable lacune institutionnelle et veiller à ce que l’attention et les ressources nécessaires soient réservées aux pays qui émergent de la violence, longtemps après le départ des forces de maintien de la paix.


En ce qui concerne les droits de l’homme, nous disposons désormais d’un organe renforcé, doté de nouvelles ressources considérables, pour le Haut Commissaire.  Nous avons par ailleurs reçu un aval sans réserve pour le nouveau Fonds pour la démocratie.  Et j’espère que, dans une semaine ou deux, il se dégagera un accord sur le nouveau Conseil des droits de l’homme, qui viendra remplacer la Commission discréditée.


Mais ce que je retiens par-dessus tout, c’est que le Sommet a consacré l’idée que, pris individuellement et collectivement, les États ont pour responsabilité de protéger leurs populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité.  Il s’agit là d’une avancée majeure que j’appelle de mes vœux depuis des années.


Enfin, le Sommet a ouvert la voie à de profonds changements dans la manière d’administrer les Nations Unies.  J’ai déjà opéré certains de ces changements, comme la création d’un bureau de la déontologie et l’adoption de mesures plus efficaces pour protéger ceux qui dénoncent irrégularités et manquements.  Mais le plus important reste à faire.


En effet, bon nombre de décisions adoptées par le Sommet ne sont que des engagements de principe.  Le plus difficile à présent est d’y donner suite, par le menu et en pratique.


Je pense, par exemple, aux engagements en faveur du développement, pris par les donateurs et les pays en développement.  Les faire approuver par les rouages de l’appareil politique de chaque pays, face à l’inertie de groupes d’intérêt puissants, exigera un effort politique soutenu, tout autant que réaliser des progrès décisifs en matière d’échanges commerciaux, de manière à offrir véritablement aux pays en développement les moyens de se battre sur les marchés internationaux.


Concernant la paix et la sécurité, les États Membres n’ont toujours pas satisfait à l’impératif, souligné par le Sommet, « de faire tous les efforts » pour parvenir à un accord sur une convention générale sur le terrorisme, à la présente session de l’Assemblée générale.  Il est impératif qu’ils y parviennent, de même qu’il l’est qu’ils arrêtent une stratégie globale de lutte contre le terrorisme dans les meilleurs délais, ainsi que le Sommet les y a invités.  Vous, dans cette ville, ne savez que trop bien que le terrorisme constitue un fléau planétaire, et à quel point il est important que tous les pays contribuent ensemble à le vaincre.


Je pense également aux engagements en matière de droits de l’homme.  Les négociations sur la création du nouveau Conseil des droits de l’homme doivent être achevées d’ici à la mi-février, avant le début d’une autre session annuelle de l’ancienne Commission des droits de l’homme.  Pourtant, rien ne garantit que ces négociations aboutiront.  C’est maintenant que tous ceux qui se préoccupent véritablement des droits de l’homme doivent redoubler d’efforts pour que voie le jour un Conseil des droits de l’homme respectable et respecté capable de défendre les droits des populations opprimées dans le monde.


Je pense en outre à cette merveilleuse volonté affichée par les États d’intervenir « de manière rapide et décisive, par le truchement du Conseil de sécurité » en vue de protéger les populations que leurs propres gouvernements ne protègent pas, volonté qui ne se concrétisera que si le Conseil de sécurité est disposé à agir.  Le Conseil est d’ailleurs soumis à un véritable test à l’heure actuelle, l’Union africaine ayant exprimé le souhait de voir sa mission au Darfour transformée en une opération de maintien de la paix de l’ONU.


Le Conseil se trouve ainsi placé devant l’incontournable responsabilité d’intervenir, rapidement et d’une manière décisive, pour mettre un terme aux meurtres, aux viols et au nettoyage ethnique dont les populations du Darfour sont encore victimes.


Reste à voir, également, si l’on pourra revoir de fond en comble toutes les règles régissant le personnel et les ressources de l’Organisation, entreprise que le Sommet a appelée de tous ses vœux et indispensable, si l’on entend mettre en place un système de gestion à la mesure des responsabilités opérationnelles qui nous ont été confiées par les États Membres ces 15 dernières années.  Pour ce faire, il est impératif que les États Membres décident de donner suite aux recommandations que je leur soumettrai le mois prochain.


Par ailleurs, il appartiendra à l’Assemblée générale de s’atteler à la tâche de revoir tous les mandats encore en vigueur, confiés à l’Organisation par les États Membres entre 1946 et 2001.  Vous pouvez imaginer l’ampleur de la tâche.  Ce réexamen devrait permettre de prévenir la plupart des doubles emplois et gaspillages et de garantir que notre action réponde aux priorités actuelles, pas celles tracées autrefois par les États Membres.


Aucune de ces réformes n’est facile à adopter par les États Membres, en raison des méfiances profondes qui existent entre pays en développement et pays donateurs, entre petits et grands États, et souvent entre la seule superpuissance qui reste et tous les autres.


Ces méfiances ont également marqué le Sommet.  Il y a eu en effet des domaines où les dirigeants du monde ne sont parvenus à aucun accord.


La plus grande déception, pour moi personnellement, a été l’absence de tout progrès sur la question du désarmement et de la non-prolifération.


Car y a-t-il menace plus grave, dans le monde d’aujourd’hui, que celle d’une arme nucléaire ou biologique qui tomberait entre les mains de terroristes, ou qui serait utilisée par un État, à la suite d’un épouvantable malentendu ou erreur de calcul? Plus il y a d’États qui possèdent une telle arme et plus grave est le risque.  Et plus les États dotés de telles armes développent leurs arsenaux, ou insistent que ces armes sont indispensables à leur sécurité nationale, et plus les autres États estimeront devoir en posséder aussi, pour leur sécurité.


Pendant 35 ans le Traité de non-prolifération des armes nucléaires a remarquablement réussi à protéger l’humanité contre un tel danger.  Mais à présent il se heurte à un obstacle de taille.


L’Iran fait l’actualité – à juste titre, car des obligations et des engagements fondamentaux découlant d’un traité sont remis en question.  Pour les signataires du TNP, le droit de produire de l’énergie nucléaire ne va pas sans l’engagement solennel de ne pas fabriquer ou acquérir des armes nucléaires, et de se conformer aux normes définies et vérifiées par l’Agence internationale de l’énergie atomique.


Mais au-delà de l’actualité, il est évident que nous ne pouvons plus continuer à naviguer à vue d’une crise à l’autre, jusqu’au jour où ces dispositions seront balayées par la prolifération du nucléaire militaire. 


Par deux fois l’an dernier, les gouvernements ont eu l’occasion de consolider les bases du régime du TNP, en se mettant d’accord sur la conduite d’inspections plus énergiques de l’AIEA; en adoptant des mesures d’incitation et des garanties propres à encourager les pays à renoncer à l’enrichissement et au retraitement de matières fissiles; et en adoptant des mesures vigoureuses pour honorer les engagements en matière de désarmement.


Par deux fois, ils ont échoué.  Nous ne pouvons plus nous permettre de gaspiller de telles occasions.


Monsieur le Secrétaire aux affaires étrangères, j’ai beaucoup apprécié les efforts que vous avez consentis l’an dernier pour ressouder le consensus sur la non-prolifération, en concertation avec six autres ministres des affaires étrangères.  Il s’agit là d’un des rares efforts sérieux déployés récemment au niveau multilatéral, en vue de renforcer un pilier fondamental de la sécurité collective.  Je vous exhorte à continuer.


L’autre échec retentissant du Sommet a été, bien entendu, l’absence d’accord sur l’élargissement du Conseil de sécurité.


Encore que le Royaume-Uni ait souscrit à l’élargissement de cet organe, je doute qu’à Londres, comme dans les autres capitales des membres permanents actuels, ce désaccord ait provoqué beaucoup de larmes. 


Il ne faudrait toutefois pas sous-estimer la lente érosion de l’autorité et de la légitimité de l’ONU que suscite le sentiment que le fondement de son pouvoir est trop étroit, cinq pays seulement décidant de tout.  Dans le passé j’ai qualifié ce phénomène de déficit démocratique.


C’est ce sentiment d’impuissance et d’exclusion qui incite de nombreux États à exercer le seul pouvoir qu’ils détiennent : celui de bloquer les autres réformes, comme celle concernant l’amélioration de la gestion – dans laquelle certains vont jusqu’à imaginer une tentative des plus puissants d’accaparer plus de pouvoirs encore.


Il est donc indispensable d’élargir la base.  Tôt ou tard, le Conseil de sécurité devra être élargi.  Mais en attendant, il y a d’autres moyens de permettre à plus d’États d’avoir plus d’influence dans les décisions de l’ONU.


Les membres permanents du Conseil pourraient prêter plus d’attention aux membres élus, et l’Assemblée générale se montrer plus soucieuse d’élire des membres qui seraient à la hauteur de leurs responsabilités.


Le Conseil dans son ensemble devrait se montrer plus disposé à partager le pouvoir avec les autres organes des Nations Unies, y compris le nouveau Conseil des droits de l’homme et la nouvelle Commission de consolidation de la paix, ainsi qu’un Conseil économique et social réorganisé et l’Assemblée générale elle-même.  Que ces institutions gagnent en respect et en pouvoirs permettra à plus d’États d’exercer ces pouvoirs, contribuant à renforcer leur engagement renouvelé vis-à-vis de l’Organisation et leur volonté de voir l’Organisation aller de l’avant.


La Grande-Bretagne dispose de l’expérience et du prestige nécessaires pour jouer un rôle moteur dans la réforme de la gouvernance des Nations Unies.  En fait, elle a déjà augmenté son prestige en se montrant disposée à ne pas mettre tous ses œufs dans le panier des candidatures permanentes.


Mais ce qui peut passer pour un abandon de pouvoir est susceptible d’accroître l’influence britannique, car si l’ONU est l’instance où votre puissance est sans commune mesure avec votre taille, c’est dans votre intérêt de vous assurer que c’est une instance où le reste du monde vous respecte et se soucie réellement de vous.  En fait, les Gladwyn Jebb d’aujourd’hui ou de demain pourraient jouer un rôle aussi important dans la refonte de l’ONU que leurs aïeux dans la remarquable entreprise de création de l’Organisation il y a 60 ans.


Si nous souhaitons disposer d’une ONU à même d’affronter les crises d’aujourd’hui et de demain, du Doha au Darfour, du terrorisme international au réchauffement planétaire, il faudra faire preuve de sens politique et lui redonner confiance.  La Grande-Bretagne a un rôle important à jouer dans ce sens.  Votre position est à nulle autre pareille, compte tenu des liens linguistiques et amicaux qui vous unissent aux États-Unis, de vos bonnes relations avec de nombreux pays en développement par le truchement du Commonwealth et de votre rôle de membre de premier plan de l’Union européenne.


Je souhaite ardemment être en mesure, à la fin de cette année, de transmettre à mon successeur une organisation mieux à même de relever les défis du XXIe siècle et de servir les peuples au nom desquels elle a été créée.  Et je compte sur la Grande-Bretagne pour jouer un rôle, non pas d’appui, mais de premier plan, dans la réalisation de ce vœu.


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À l’intention des organes d’information • Document non officiel
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