DECLARATION DU SECRETAIRE GENERAL DES NATIONS UNIES A L’OCCASION DE LA JOURNEE DE REFLEXION SUR LE GENOCIDE AU RWANDA

7 avril 2004
SG/SM/9245-AFR/893-HR/CN/1077

DECLARATION DU SECRETAIRE GENERAL DES NATIONS UNIES A L’OCCASION DE LA JOURNEE DE REFLEXION SUR LE GENOCIDE AU RWANDA

07/04/2004
Communiqué de presseSG/SM/9245 AFR/893 HR/CN/1077

DECLARATION DU SECRETAIRE GENERAL DES NATIONS UNIES A L’OCCASION

DE LA JOURNEE DE REFLEXION SUR LE GENOCIDE AU RWANDA

Kofi Annan annonce, devant la Commission des droits de l’homme, un plan d’action de prévention du génocide avec la participation de l’ensemble du système de l’ONU

Le Secrétaire général des Nations Unies, M. Kofi Annan, a fait aujourd'hui la déclaration suivante devant la Commission des droits de l'homme des Nations Unies, à l'occasion d'une cérémonie consacrée à la Journée de réflexion sur le génocide de 1994 au Rwanda.  Le Secrétaire général a prononcé cette déclaration après que la Commission, réunie dans la Salle des Assemblées du Palais des Nations à Genève, eût observé deux minutes de silence:

«Il était important que nous observions ensemble ces quelques minutes de silence.

Nous ne devons jamais oublier en effet que nous avons échoué collectivement à protéger les plus de 800 000 hommes, femmes et enfants sans défense qui ont péri au Rwanda il y a 10 ans.  De tels crimes sont irréversibles, de tels échecs, irréparables.  Les morts ne peuvent être ramenés à la vie.

Alors que faire?

D'abord, nous devons tous assumer nos responsabilités et reconnaître que nous aurions dû faire plus pour empêcher le génocide ou y mettre fin.

Ni le Secrétariat, ni le Conseil de sécurité, ni, d'une façon générale, les États Membres, ni même les médias internationaux n'ont été assez vigilants face aux signes annonciateurs du désastre.  Et quand est venu le moment d'agir nous ne l'avons pas fait.

Lorsque nous repensons à ces événements et que nous nous demandons «Pourquoi personne n'est-il intervenu?», nous devrions poser la question non seulement à l'ONU mais aussi à ses États Membres.  Nul ne saurait plaider l'ignorance.  Tous ceux qui à l'époque jouaient un rôle sur la scène mondiale devraient se demander «Qu'aurais-je pu faire de plus? Comment réagir la prochaine fois et que suis-je en train de faire pour qu'il n'y ait pas de prochaine fois?».

Ces questions, peut-être plus que toutes autres, occupent mes pensées depuis que je suis Secrétaire général.  S'il est une chose que je voudrais léguer à mes successeurs, c'est une organisation mieux armée pour prévenir les génocides et plus capable d'agir énergiquement pour y mettre fin lorsque la prévention a échoué.

Bon nombre de mes initiatives en tant que Secrétaire général ont été prises avec cet objectif à l'esprit.  Mais je sais que mes efforts sont insuffisants.  Le spectre du génocide demeure hélas bien réel.

C'est pourquoi je veux lancer aujourd'hui, comme l'a recommandé en 1999 la commission d'enquête indépendante qui a examiné le comportement de l'ONU pendant le génocide au Rwanda, un plan d'action de prévention du génocide, auquel participera l'ensemble du système des Nations Unies, seul hommage digne que l'ONU puisse rendre à ceux que son inaction a condamnés à mort en 1994.

Permettez-moi de vous exposer ce plan en cinq points:

Il s'agit tout d'abord de prévenir les conflits armés.

Le génocide se produit presque toujours dans un contexte de guerre.  En temps de guerre, même des gens apparemment tolérants classent certains êtres humains dans la catégorie des ennemis, suspendant ainsi le tabou qui nous interdit de tuer volontairement autrui.  Et ils trouvent presque toujours normal que des civils aussi soient tués ou blessés, quels que soient les efforts pour limiter ce que l'on appelle «dommages collatéraux».

Si l'on n'y prend garde, on risque de glisser très vite dans un univers moral complètement différent, où des communautés entières deviennent l'ennemi et où la vie de leurs membres n'a plus d'importance.  Un pas de plus, et on en vient à éliminer délibérément ces communautés.  En d'autres termes, un pas de plus, et c'est le génocide.

Un des meilleurs moyens de réduire les risques de génocide, c'est de s'attaquer aux causes des conflits.

Le plan englobera donc, en les amplifiant, les recommandations que j'ai formulées dans mon rapport sur la prévention des conflits armés, et qui ont été entérinées par le Conseil de sécurité comme par l'Assemblée générale.

Nous devons aider les pays à renforcer leur capacité de prévenir les conflits, aux niveaux local et national.

Nous devons faire plus au niveau régional, pour empêcher les conflits de s'étendre d'un pays à l'autre.

Nous devons être plus vigilants face aux problèmes écologiques et aux tensions qui résultent de la concurrence pour les ressources naturelles.

Nous devons coopérer avec les institutions financières internationales, avec la société civile et avec le secteur privé pour que les jeunes aient la possibilité de s'en sortir grâce à l'éducation et à l'emploi, et qu'ils soient ainsi des proies moins faciles pour les gangs et les milices.

Nous devons protéger les droits des minorités car elles sont souvent les premières victimes des génocides.

Par ces moyens, et par d'autres, nous devons nous attaquer aux racines de la violence et du génocide: la haine, l'intolérance, le racisme, la tyrannie et un discours public déshumanisant, qui nie la dignité et les droits de groupes entiers de population.

Je compte présenter à l'Assemblée générale un rapport d'ensemble sur ce sujet dans le courant de l'année.

Deuxièmement, il faut assurer la protection des civils dans les conflits armés.

Lorsque nous ne parvenons pas à empêcher le conflit, une de nos plus hautes priorités doit être de protéger les civils.  Les parties au conflit, pas seulement les États mais aussi les acteurs non étatiques, doivent être constamment rappelés à leur responsabilité, en vertu du droit international et humanitaire, de protéger les civils contre toute violence.

Le Conseil de sécurité a souscrit à cette priorité et l'ensemble du système des Nations Unies s'emploie à dresser un plan d'action pour la protection des civils.  Encore faudra-t-il le traduire en résultats concrets, ce qui ne sera pas facile.  On observe de plus en plus souvent que les civils, notamment les femmes et les enfants, ne sont plus simplement pris sous les tirs croisés des parties au conflit, mais deviennent la cible directe de viols et d'actes de violence, la guerre se déchaînant contre l'ensemble de la société.

Dès lors que des civils sont délibérément pris pour cible parce qu'ils appartiennent à telle ou telle communauté, nous sommes en présence d'un génocide, sinon réel du moins potentiel.

Nous ne pouvons plus nous voiler la face devant cette terrible dynamique.  Et il ne faudrait pas s'imaginer que des appels à la morale ou à la compassion auront beaucoup d'effet sur des gens qui se sont délibérément engagés dans une stratégie de meurtre et d'expulsions forcées.

C'est pourquoi dans de nombreuses opérations de maintien de la paix en cours, les soldats de la paix ne sont plus seulement autorisés à recourir à la force en légitime défense mais aussi pour défendre leur mandat, qui prévoit souvent expressément la protection des populations civiles exposées à un risque imminent de violence.

On assiste actuellement à une situation de ce type dans la province d'Ituri au Congo, où les conflits ethniques pourraient de toute évidence aller jusqu'au génocide.  L'année dernière, la situation avait pu être stabilisée grâce à l'intervention opportune, autorisée par le Conseil de sécurité, de l'Union européenne, et aujourd'hui, les forces de maintien de la paix des Nations Unies s'emploient à contenir les milices locales.

Mais la situation demeure précaire, et elle loin d'être unique en son genre.  Le plan prévoit que le Secrétariat et le Conseil de sécurité suivent de près le mandat des forces de maintien de la paix, et l'état des ressources qui leur sont allouées, en particulier lorsqu'il y a risque de génocide, pour pouvoir, le cas échéant, les renforcer rapidement.

Troisièmement, il faut mettre fin à l'impunité.

Nous ne pouvons espérer prévenir les génocides, ni rassurer ceux qui vivent dans la crainte d'en être à nouveau victimes, si les auteurs des crimes les plus odieux sont laissés en liberté et ne sont pas traduits en justice.  Il est donc vital que nous mettions en place des systèmes judiciaires solides, au niveau national comme au niveau international, pour que peu à peu les gens s'aperçoivent qu'il n'y a pas d'impunité pour ce genre de crimes.

Travaillant en parallèle avec le système judiciaire rwandais, qui a poursuivi de nombreux auteurs d'actes de génocide, le Tribunal pénal international pour le Rwanda a rendu des jugements qui feront date, adressant un message clair à ceux qui envisageraient de commettre un génocide dans d'autres pays.

Le TPIR est la première instance internationale a avoir condamné quelqu'un pour génocide; c'est le premier tribunal au monde à avoir tenu un ancien chef de gouvernement pour responsable de ce crime; le premier à avoir déterminé que le viol pouvait constituer un acte de génocide; et le premier à juger que les journalistes qui incitent la population au génocide sont eux-mêmes coupables de ce crime.

Le plan prévoit un examen de ce que fait ce tribunal, ainsi que d'autres instances judiciaires, nationales comme internationales, pour réprimer et éliminer le génocide, de manière à en tirer des enseignements utiles pour l'avenir.  Il préconise d'accorder une attention spéciale aux pays qui ont été déchirés par un conflit ou qui risquent de l'être.  Il demande aussi que l'on redouble d'efforts pour que le Statut de Rome soit largement ratifié et que la nouvelle Cour pénale internationale puisse connaître des crimes contre l'humanité, lorsque les tribunaux nationaux n'ont pas les moyens ou la volonté de le faire.

Quatrièmement, il nous faut mettre en place un système d'alerte précoce et claire.

Une des raisons de notre échec au Rwanda tient au fait que nous n'avons pas voulu accepter que le risque de génocide était réel.  Et une fois qu'il a commencé, nous avons trop tardé à le reconnaître en tant que tel et à l'appeler par son nom.

Si nous voulons vraiment être en mesure de prévenir les génocides ou d'y mettre fin, il ne faut pas que notre action soit retardée par des querelles légalistes sur la question de savoir si telle ou telle atrocité est assimilable au génocide.  S'il faut attendre d'en être certain avant d'intervenir, il risque d'être trop tard.  Nous devons être capables de reconnaître les signes avant-coureurs d'un génocide pour pouvoir agir à temps pour l'empêcher.

À cet égard, les groupes de la société civile peuvent jouer un rôle crucial.  Ce sont souvent les premiers à donner l'alerte face à une catastrophe imminente et, trop souvent, on ne les écoute pas.

Le système des Nations Unies de défense des droits de l'homme a lui aussi une responsabilité particulière.  La Commission des droits de l'homme, par l'intermédiaire de ses rapporteurs spéciaux, de ses groupes de travail et de ses experts indépendants, ainsi que des organes conventionnels et du Haut Commissariat aux droits de l'homme, devrait être bien placée pour sonner l'alarme.  Votre Rapporteur spécial sur les exécutions extrajudiciaires avait d'ailleurs appelé l'attention sur de nombreux signes préoccupants au Rwanda un an avant le génocide.  Hélas, personne ne l'a écouté.

La difficulté consiste à recueillir et à recouper les informations de manière à mieux appréhender les situations complexes et à proposer des mesures appropriées.  Aujourd'hui encore, notre capacité d'analyser et de traiter les informations disponibles présente des lacunes évidentes.  Le plan prévoit d'y remédier.

J'ai d'ores et déjà décidé de créer un nouveau poste de conseiller spécial sur la prévention du génocide, qui, par mon intermédiaire, fera rapport au Conseil de sécurité, à l'Assemblée générale et aussi à la Commission des droits de l'homme.

Le mandat du conseiller portera non seulement sur le génocide mais aussi sur les massacres et les autres violations massives des droits de l'homme, comme le nettoyage ethnique.  Le ou la titulaire du poste aura les fonctions suivantes:

Premièrement, il devra coopérer étroitement avec le Haut-Commissaire pour recueillir des informations sur les situations où un génocide est en cours ou à craindre, et leurs éventuelles incidences sur la paix et la sécurité internationales;

Deuxièmement, il devra faire office de mécanisme d'alerte précoce pour le Conseil de sécurité et d'autres organes du système des Nations Unies;

Troisièmement, il devra faire des recommandations au Conseil de sécurité sur les mesures à prendre pour éviter le génocide ou y mettre fin.

Cela m'amène au cinquième et dernier point de mon plan d'action, qui concerne la nécessité d'agir vite et de manière décisive lorsque, en dépit de tous nos efforts, le génocide se produit ou est sur le point de se produire.

Trop souvent, la volonté politique d'agir fait défaut, alors même que les signes alarmants abondent.

Ceux qui se livrent au génocide commettent un crime contre l'humanité et celle-ci se doit d'y réagir pour se défendre.  Pour ce faire, elle doit nécessairement s'en remettre à l'Organisation des Nations Unies, et en particulier au Conseil de sécurité.

À cet égard, je tiens à vous dire que je partage la vive inquiétude qu'ont exprimée, la semaine dernière, les huit experts indépendants que cette Commission a nommés pour s'informer sur les violations massives des droits de l'homme et la crise humanitaire qui serait en train de se produire dans la région du Darfour au Soudan.

Vendredi dernier, le Coordonnateur des secours d'urgence a informé le Conseil de sécurité qu'on avait observé «une série de mesures délibérées prises apparemment dans un but précis: le déplacement forcé et durable des communautés visées, que l'on peut aussi désigner par l'expression "purification ethnique"».  Ces observations étaient fondées sur des informations communiquées par notre personnel international en poste sur le terrain au Darfour, qui est directement témoin de ce qui s'y passe, ainsi que sur des données fournies par mon propre Envoyé spécial pour les affaires humanitaires au Soudan, l'Ambassadeur Vraalsen, qui s'est rendu au Darfour.

Ces informations suscitent en moi une profonde appréhension.  Quels que soient les termes utilisés pour décrire la situation, la communauté internationale ne saurait rester passive.

Sur l'invitation du Gouvernement soudanais, je propose d'envoyer une équipe de haut niveau au Darfour pour mieux prendre la mesure et pour mieux comprendre la nature de cette crise, ainsi que pour essayer de mieux venir en aide aux personnes qui ont besoin d'une assistance et d'une protection.  Il est indispensable que le personnel international affecté à l'aide humanitaire et les spécialistes des droits de l'homme aient pleinement accès à la région et aux victimes sans plus tarder.  Si cela leur est refusé, la communauté internationale devra être prête à prendre rapidement les mesures voulues.

Par «réagir» dans ce genre de situation, il faut entendre prendre une série de mesures, pouvant aller jusqu'à l'intervention militaire.  Mais celle-ci doit toujours être considérée comme un dernier recours, à n'utiliser que dans des cas extrêmes.

Nous avons cruellement besoin de principes directeurs qui nous permettraient de déterminer lorsque nous avons affaire à ces cas extrêmes et comment il convient d'y réagir.  Nous n'aurions alors plus d'excuse pour ignorer le danger lorsqu'il existe.  De tels principes auraient aussi le mérite de la clarté, en écartant le soupçon que des allégations de génocide ne servent de prétexte à l'agression.

Dans son rapport sur la responsabilité de protéger, la Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des États s'est employée à élaborer de tels principes directeurs.  Elle a bien préparé le travail du Groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et le changement, qui ne pourra éluder cette question lorsqu'il examinera les moyens d'améliorer notre système de sécurité collective.  J'espère de tout cœur que ses recommandations nous rapprocheront du consensus et j'engage tous les États Membres à ne ménager aucun effort pour y parvenir.

Mais n'attendons pas, pour agir, que le pire soit arrivé ou devienne inévitable.

N'attendons pas le moment où, en dehors de l'intervention militaire, nous n'aurions d'autre option que les vains regrets ou la froide indifférence.

Nous devons tout faire pour prévenir les génocides.

Ce n'est qu'alors que nous pourrons honorer dignement la mémoire des victimes d'hier.  Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons sauver ceux qui risquent d'être victimes demain.»

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