LE SECRETAIRE GENERAL PLAIDE POUR DE PROFONDES REFORMES INSTITUTIONNELLES AFIN DE RENFORCER L’ONU

23 septembre 2003
SG/SM/8891

LE SECRETAIRE GENERAL PLAIDE POUR DE PROFONDES REFORMES INSTITUTIONNELLES AFIN DE RENFORCER L’ONU

23/09/03
Communiqué de presse
SG/SM/8891


                                                            GA/10157


LE SECRETAIRE GENERAL PLAIDE POUR DE PROFONDES REFORMES INSTITUTIONNELLES AFIN DE RENFORCER L’ONU


On trouvera ci-après le discours que le Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, a prononcé aujourd’hui lors de l’ouverture du débat général de l’Assemblée:


Les 12 derniers mois ont été très pénibles pour ceux d’entre nous qui croient que les problèmes et défis communs appellent des réponses collectives.


Dans de nombreux pays, le terrorisme a de nouveau semé la mort et la souffrance parmi les innocents.


Au Moyen-Orient, et dans certaines parties de l’Afrique, l’escalade de la violence s’est poursuivie.


Dans la péninsule coréenne, et ailleurs, l’ombre sinistre de la prolifération nucléaire plane sur le paysage.


Et il y a à peine un mois, à Bagdad, l’Organisation des Nations Unies elle-même a subi une attaque délibérée d’une extrême violence, au cours de laquelle la communauté internationale a perdu quelques-uns de ses meilleurs serviteurs. Hier, l’ONU a à nouveau été attaquée. Et ce n’est que grâce à la diligence de la police iraquienne qu’une nouvelle catastrophe a pu être évitée. Malheureusement, un policier iraquien a perdu la vie.


Excellences, les Nations Unies, c’est vous. Les membres du personnel qui ont été tués et blessés au cours de l’attaque contre notre siège à Bagdad étaient des membres de votre personnel. C’est vous qui leur aviez donné pour mandat de porter assistance au peuple iraquien qui a tant souffert et d’aider l’Iraq à rétablir sa souveraineté nationale.


À l’avenir, que ce soit en Iraq mais sur n’importe quel autre théâtre d’opérations des Nations Unies, nous devons prendre des mesures plus efficaces pour garantir la sécurité de notre personnel. Je compte sur votre plein appui juridique, politique et financier.


Entre-temps, permettez-moi de réaffirmer toute l’importance que j’attache à une issue favorable en Iraq. Quelle que soit notre opinion sur les événements des derniers mois, il est crucial pour nous tous que l’issue soit un Iraq stable et démocratique, en paix sur le plan intérieur et avec ses voisins, et qui contribue à la stabilité de la région.  Dans ce contexte, je déplore, comme vous tous, j’en suis sûr, l’attentat contre le Dr Akila al-Hachimi, un des membres du Conseil de gouvernement, et je prie pour son prompt rétablissement.


Sous réserve de considérations sécuritaires, le système des Nations Unies est prêt à jouer pleinement son rôle en travaillant en faveur d’une issue satisfaisante en Iraq, dans le cadre d’un effort de la communauté internationale tout entière, agissant de concert sur la base d’une politique solide et viable. S’il faut plus de temps et de patience pour élaborer une politique qui soit à la fois collective, cohérente et réalisable, je pense personnellement que ce temps serait bien utilisé. En fait, c’est de cette manière que nous devons aborder toutes les crises urgentes – et elles sont nombreuses – auxquelles nous devons faire face aujourd’hui.


Il y a trois ans, lorsque vous étiez réunis ici pour le Sommet du Millénaire, il semblait que nous avions une vision commune de la solidarité mondiale et de la sécurité collective, exprimée dans la Déclaration du Millénaire.


Toutefois, suite aux événements récents, ce consensus est aujourd’hui mis en question.


Nous savons tous que nous devons faire face à de nouvelles menaces – ou, peut-être, à des menaces anciennes sous des formes nouvelles et dangereuses : de nouvelles formes de terrorisme, et la prolifération des armes de destruction massive.


Cependant, alors que certains considèrent que ces menaces sont de toute évidence le principal défi posé à la paix et à la sécurité mondiales, d’autres s’estiment menacés d’une manière plus immédiate par les armes légères utilisées dans les conflits civils, ou par des menaces dites « faibles » telles que la persistance de la pauvreté extrême, la disparité de revenus entre les sociétés et à l’intérieur de celles-ci, la propagation des maladies infectieuses, ou les changements climatiques et la dégradation de l’environnement.


En fait, nous n’avons pas à choisir. L’Organisation des Nations Unies doit faire face à tous ces défis et menaces – nouveaux et anciens, « faibles » et « forts ». Elle doit être pleinement engagée dans la lutte pour le développement et l’élimination de la pauvreté, en commençant par la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement; dans la lutte pour protéger l’environnement; et dans la lutte pour les droits de l’homme, la démocratie et la bonne gestion des affaires publiques.


En fait, tous ces combats sont intimement liés. On voit maintenant très clairement qu’un monde où des millions de personnes subissent une oppression brutale et vivent dans la misère ne sera jamais tout à fait sûr, même pour ses habitants les plus privilégiés.


Toutefois, les menaces « fortes », telles que le terrorisme et les armes de destruction massive, sont réelles et ne peuvent être négligées.


Le terrorisme n’est pas uniquement un problème pour les pays riches. Il suffit de poser la question aux habitants de Bali, ou de Bombay, ou de Nairobi, ou de Casablanca.


Les armes de destruction massive ne menacent pas uniquement le monde occidental ou les pays du nord. Il suffit de poser la question aux habitants de l’Iran, ou de Halabja en Iraq.


Le désaccord, semble-t-il, concerne la manière dont nous réagissons à ces menaces.


Depuis la fondation de notre Organisation, les États ont généralement essayé de faire face aux menaces contre la paix en ayant recours à l’endiguement et à la dissuasion, grâce à un système fondé sur la sécurité collective et la Charte des Nations Unies.


L’Article 51 de la Charte stipule que tous les États, s’ils sont l’objet d’une agression armée, peuvent exercer leur droit naturel de légitime défense. Mais jusqu’à présent, il a été entendu que lorsque les États vont au-delà de l’exercice de ce droit et décident d’employer la force pour contrer des menaces plus larges contre la paix et la sécurité internationales, ils ont besoin de la légitimité que seule l’Organisation des Nations Unies peut octroyer.


À l’heure actuelle, certains prétendent que cette interprétation n’est plus valable, étant donné qu’une « agression armée » au moyen d’armes de destruction massive pourrait être lancée à tout moment, sans avertissement, y compris par un groupe clandestin.


Plutôt que d’attendre que cela se produise, affirment-ils, les États ont le droit et l’obligation d’employer la force d’une manière préemptive, même sur le territoire d’autres États, et même lorsque les armements qui pourraient être utilisés pour les attaquer sont encore au stade de la mise au point.


Selon cette interprétation, les États ne sont pas obligés d’attendre qu’il y ait un accord au sein du Conseil de sécurité. Au lieu de cela, ils se réservent le droit d’agir unilatéralement, ou dans le cadre de coalitions ad hoc.


Cette logique constitue un défi fondamental aux principes sur lesquels, même si cela ne l’était que d’une manière imparfaite, la paix et la stabilité mondiales ont été fondées depuis 58 ans.


Ce qui m’inquiète c’est que, si cette logique était adoptée, elle pourrait créer des précédents conduisant à la multiplication de l’usage unilatéral de la force, avec ou sans justification crédible.


Mais il ne suffit pas de dénoncer l’unilatéralisme, à moins de répondre également clairement aux préoccupations qui font que certains États se sentent exceptionnellement vulnérables, ce qui les amènent à prendre des mesures unilatérales. Nous devons montrer que des mesures collectives peuvent répondre efficacement à ces préoccupations.


Excellences, nous sommes à la croisée des chemins. Nous vivons peut-être un moment tout aussi crucial qu’en 1945, lorsque l’Organisation des Nations Unies a été fondée.


À l’époque, un groupe de dirigeants clairvoyants, menés et inspirés par le Président Franklin D. Roosevelt, étaient résolus à faire en sorte que la seconde moitié du XXe siècle soit différente de la première. Conscients que la race humaine ne disposait que d’un seul monde pour vivre, ils avaient compris qu’à moins de gérer plus sagement ses affaires, l’humanité risquait de disparaître. Ils ont donc élaboré des règles régissant le comportement international et ont mis en place un réseau d’institutions, dont l’Organisation des Nations Unies était le centre, dans le cadre duquel les peuples du monde entier puissent oeuvrer de concert dans l’intérêt commun.


Le moment est venu de décider s’il est possible de poursuivre sur la base convenue alors ou si des changements radicaux s’imposent.


Et nous ne devons pas craindre de nous interroger sur la pertinence et l’efficacité des règles et instruments dont nous disposons.


Parmi ces instruments, le plus important est le Conseil de sécurité lui-même.


Dans mon récent rapport sur l’application de la Déclaration du Millénaire, j’ai souligné que le Conseil devait d’urgence regagner la confiance des États et de l’opinion publique mondiale, non seulement en démontrant qu’il est en mesure de s’attaquer efficacement aux questions les plus difficiles, mais aussi en devenant plus largement représentatif de la communauté internationale dans son ensemble ainsi que des réalités géopolitiques du monde contemporain.


Le Conseil doit se demander comment il réagira face à la possibilité que des États fassent usage de la force de manière préemptive pour répondre à des menaces perçues.


Ses membres devront peut-être ouvrir un débat sur les critères applicables à l’autorisation rapide de mesures coercitives pour faire face à certains types de menaces, comme par exemple des groupes terroristes équipés d’armes de destruction massive.


Et ils doivent aussi étudier sérieusement le meilleur moyen de répondre à des menaces de génocide ou d’autres violations massives comparables des droits de l’homme, question que j’ai soulevée à cette tribune en 1999. Cette année, une fois de plus, face à des événements de ce genre – en République démocratique du Congo et au Libéria – nous avons fait preuve d’indécision et avons été lents à réagir collectivement.


Quant à la composition du Conseil, elle est inscrite à l’ordre du jour de cette Assemblée depuis plus de 10 ans. Les États sont quasi unanimes à estimer que le Conseil devra être élargi, mais il n’y a pas d’accord quant aux modalités.


Qu’il me soit permis de vous dire, Excellences, qu’aux yeux de vos peuples, le fait qu’un accord est difficile à réaliser n’excuse pas votre incapacité à le réaliser. Si vous voulez que les décisions du Conseil commandent davantage de respect, surtout dans le monde en développement, il vous faut aborder plus résolument la question de sa composition.


Toutefois, le Conseil de sécurité n’est pas la seule institution qui doive être renforcée. Comme vous le savez, je ne ménage aucun effort pour améliorer l’efficacité du Secrétariat et je compte sur cette Assemblée pour me soutenir dans cette tâche.


En fait, j’ai également proposé dans mon rapport que l’Assemblée elle-même soit renforcée, et que le rôle du Conseil économique et social – et le rôle de l’Organisation des Nations Unies dans son ensemble pour ce qui est des affaires économiques et sociales, y compris dans ses relations avec les institutions de Bretton Woods – soit repensé et revitalisé.


J’ai même suggéré que le rôle du Conseil de tutelle soit révisé compte tenu des nouveaux types de responsabilités que vous avez confiés à l’Organisation ces dernières années.


En résumé, Excellences, je crois que le moment est venu d’examiner attentivement les orientations fondamentales ainsi que les changements structurels qui pourraient être requis pour les aborder.


L’histoire est un juge impitoyable : elle ne nous pardonnera pas de laisser passer l’heure.


Pour ma part, je me propose de constituer un groupe de haut niveau d’éminentes personnalités que je chargerai de quatre tâches :


Premièrement, examiner les obstacles actuels à la paix et à la sécurité;


Deuxièmement, envisager comment des mesures collectives peuvent contribuer à surmonter ces obstacles;


Troisièmement, examiner le fonctionnement des grands organes de l’Organisation des Nations Unies et les relations entre eux; et


Quatrièmement, faire des recommandations sur les moyens de renforcer l’Organisation des Nations Unies, par la réforme de ses institutions et procédures.


Ce groupe se concentrera sur les menaces à la paix et à la sécurité, mais il lui faudra aussi examiner d’autres défis mondiaux, dans la mesure où ils influencent ces menaces ou y sont liés.


Je demanderai à ce groupe de me rendre compte de ses travaux avant le début de la prochaine session de l’Assemblée, de façon à pouvoir vous faire des recommandations. Mais vous êtes les seuls à pouvoir prendre les décisions fermes et nettes qui s’imposent.


Ces décisions pourraient comporter de profondes réformes institutionnelles. En fait, j’espère que ce sera le cas.


Mais à elles seules, des réformes institutionnelles ne suffiront pas. Même l’instrument le plus parfait sera inutile si l’on n’en fait pas bon usage.

L’Organisation des Nations Unies est loin d’être un instrument parfait, mais c’est un instrument précieux. Je vous engage instamment à vous mettre d’accord sur les moyens de l’améliorer, mais surtout d’en faire l’usage voulu par ses fondateurs – pour préserver les générations futures du fléau de la guerre, proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, créer les conditions nécessaires au maintien de la justice et de la primauté du droit, et favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande.


Excellences, le monde a peut-être changé, mais ces buts n’ont rien perdu de leur valeur et de leur urgence. Nous devons les poursuivre résolument.


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