4. Peuplement, aménagement, mobilité et modes d'exploitation de l'espace :
quelques réflexions à partir du cas burkinabe

Deux réflexions se dégagent du parcours de reconnaissance des vallées de la Kompienga et de Nakambe :

- un peuplement très hétérogène, composé de populations d'origine diverse qui adaptent leurs activités spécifiques selon le type d'aménagement qui s'offre à elles ;

- une complexité croissante de la mobilité de ces populations ; mobilité entrecroisée entre zones de départ ( plateau central burkinabé), aménagements réalisés et aires d'accueil (salariat) en pays côtiers ; ce qui pose la question de la stabilité de la mise en valeur agricole fondée en territoire burkinabé et de celle des exploitations qui lui sont liées.

Il convient donc de s'interroger sur le devenir de l'emprise agricole actuelle, caractérisée par une diversité des systèmes agraires et pastoraux qui se révèle sous les différents faciès observés. On doit ensuite poser la question fondamentale de la gestion, dans un futur proche, des terroirs et parcours d'élevage inscrits dans le domaine des vallées.

Cette question concerne toutes les régions onchocerquiennes dès lors qu'elles connaissent une colonisation agricole extrêmement rapide ; mais elle revêt un aspect particulier au Burkina Faso dans la mesure où les aménagements réalisés dans le cadre de l'AVV étaient d'abord des entreprises de peuplement, et que, ironie du développement, c'est la diversité du peuplement et des formes d'exploitation des ressources qui impose une gestion strict des terroirs ainsi mis en valeur.

4.1. Aménagement et immigration

Les immigrants s'installent là où ils peuvent cultiver, faire paître leurs troupeaux ou pêcher. Les infrastructures sociales et, en particulier celles de santé, ne sont pas déterminantes dans le rôle attractif qu'elles devraient exercer sur les immigrants potentiels, contrairement à ce que l'on a pu croire 142/. Jusqu'à présent, les immigrants ne semblent pas avoir mis les infrastructures de santé et scolaires, ou même les infrastructures d'équipement, dans la balance de leur décision d'installation en un lieu ou en un autre.

Mais aujourd'hui, il peut en être autrement lorsque les immigrants proviennent des bourgades, des grandes villes ou encore d'espaces ruraux où l'agriculture s'exerce dans un environnement sanitaire et socio-économique plus favorable, comme c'est le cas en Côte d'Ivoire, où de nombreux immigrants actuellement installés dans les vallées du Burkina Faso ont vécu autrefois. Cependant, ils mettent d'abord en avant l'accès à des infrastructures permettant une agriculture rentable, soit un réseau de pistes permettant le meilleur désenclavement du village et ouvrant les possibilités de commercialisation avec, en amont, l'accès au crédit et donc l'acquisition d'un équipement minimum et l'approvisionnement en engrais.

La possibilité d'accéder de manière sûre à la terre demeure ce qui détermine l'installation des migrants. Mais ceux-ci ne s'installent véritablement que s'ils peuvent avoir accès à l'équipement agricole, au crédit et aux techniques, bref, aux intrants qui permettent une bonne production agricole. Ce n'est que bien plus tard, lorsqu'ils ont fait le compte de l'apport livré par les récoltes, qu'ils peuvent formuler le désir d'être dotés en infrastructures économiques et sociales.

On enregistre donc un nouveau profil d'immigrant qui désirent s'installer de manière durable avec en perspective la possibilité d'aboutir rapidement à une exploitation agricole suffisamment rentable pour satisfaire leurs besoins en matière de santé et de scolarité des enfants 2 Ceci pose dans le cadre de ces nouvelles exploitations agricoles, la problématique de la mobilisation de la main-d'uvre féminine et familiale la plus jeune face aux coûts de la santé et de la scolarité. Les infirmiers des dispensaires, peu nombreux dans la région, reçoivent en majorité des femmes en consultation; ils disent qu'elles évoquent les problèmes posés par les tout petits dont il faut s'occuper, et par les plus grands qu'il faudrait envoyer à l'école. Elles demandent souvent de manière implicite ou détournée, "ce que l'on peut faire". 43/. C'est un fait nouveau qu'il convient d'inscrire dans les perspectives de développement.

4.2. Aménagement et population autochtone

Pour leur part, les autochtones actualisent leurs revendications territoriales à l'aune des aménagements réalisés, selon le principe que maintenant que les mouches noires ont disparu, nous pouvons récupérer nos terres . C'est donc dans les zones aménagées (AVV) que les problèmes fonciers se posent le plus fortement mais, encore, autour des barrages, là ou s'offrent des possibilités de maraîchage, qu'elles soient spontanées (en décrue) ou par le fait d'aménagements irrigués en aval des barrages.

Ainsi, dans les alentours de Kompienga, encore peu peuplés (de 3 à 10 habitants/km), les conflits de terre surgissent-ils du désir de l'ensemble des résidents, autochtones comme immigrés, de cultiver des plantes maraîchères sur les terres de décrue du barrage. Les autochtones prennent conscience de la finitude de leurs terroirs et disputent, pied à pied, la négociation des bouts de terre, à proximité de l'eau, demandés par les étrangers , fussent-ils nouveaux arrivants ou immigrés installés et connus depuis dix ou vingt ans.

Autre exemple, celui des villages autour du Garango, enquêtés en 1973. Ils présentaient alors une forte densité de population entre 75 et 100 hab./km et les plus jeunes chefs d'exploitation rencontraient tant de difficultés à obtenir des terres que la majorité d'entre eux était conduite à émigrer au Ghana ou en Côte d'Ivoire. En 1973, on avait relevé d'une part, que plus de 40% des hommes âgés de 15-39 ans et d'autre part, que plus de 30% des hommes mariés, étaient absents, en migration de travail en Côte d'Ivoire, alors qu'il y avait peu ou pas de départs de familles entières vers d'autres lieux de culture (l'Ouest du territoire national, par exemple), contrairement à ce que l'on notait en d'autres régions du plateau mossi, notamment au Yatenga 3 44/.

En l'absence de statistiques récentes, il est difficile de dire ce qu'il en est aujourd'hui, bien que la possibilité d'envisager un accroissement des densités rurales puisse être admis. Il est également possible d'envisager que les migrations à l'étranger se soient maintenues avec un renforcement de la féminisation et de l'infantilisation de la production agricole que l'on avait déjà relevée en 1973 445/ du fait de la migration.

On peut aussi penser que dans les grosses chefferies traditionnelles, les jeunes hommes se heurtent aux mêmes blocages fonciers et institutionnels qu'il y a vingt ans, à savoir : l'impossible changement du système d'exploitation des terres, empêchant toute forme d'innovation et donc, d'intensification ou de diversification des cultures.

Pourtant, les changements sont là. Des chefs d'exploitation se sont mis à défricher, à l'ouest, depuis une dizaine d'années, en des lieux éloignés de l'aire de culture permanente du village ; ils disent cultiver là où leurs aînés ouvraient la terre avant d'en avoir été chassés par les mouches .

Pour l'instant, dans aucun des trois cas considérés, il ne peut être question d'installations définitives, du fait (disent-ils) d'un manque de puits qui viendrait empêcher le maraîchage ou, surtout, du manque d'accord des voisins (autres riverains ?) pour établir l'habitation à proximité des blocs de l'AVV. Toujours est-il qu'ils défrichent, sèment et récoltent. Ils ont des charrues et, parfois, des tracteurs. Ils utilisent la terre pour produire et ne s'embarrassent pas de savoir qui en est propriétaire . A la saison prochaine, ils cultiveront au même endroit, si l'accord d'aujourd'hui est toujours valable, sinon ils chercheront ailleurs. Ils sont devenus producteurs et leur technique d'insertion, en milieu coutumier , est rentable.

Il est difficile de pousser plus loin l'analyse en l'absence d'enquêtes approfondies. Mais l'ouverture des vallées a permis le maintien de certains hommes jeunes dans leur village d'origine, voire leur retour à partir des pays côtiers, en se dégageant des contraintes foncières - et lignagères - imposées par leur milieu. Cette situation illustre, la dissociation spatiale du peuplement et de la mise en valeur : la croissance de la population de Garango et de Tengaré, accompagne le rythme de l'exploitation des vallées.

D'une manière plus générale, la présence d'aménagements (barrages et blocs de colonisation agricole) conduit à une utilisation du sol de plus en plus diversifiée, ce qui revient à parler d'une trame foncière de moins en moins simple. Il n'y a pas si longtemps, on parlait, d'une part des chefs de terre et, d'autre part de l'Etat. Il s'impose maintenant une catégorisation plus fine des acteurs de la production agricole, qu'ils soient producteurs de céréales ou éleveurs, immigrants ou autochtones, qu'ils soient en implantation mouvante avec déplacements saisonniers ou en exploitation durable et accentuée du milieu.

L'espace de vie et de production en vallée doit en outre être analysé en référence aux différents pôles entre lesquels s'insère leur peuplement : dans un espace élargi aux lieux d'origine et aux lieux de migration à l'étranger (généralement les Etats côtiers).

4.3. Mobilités nouvelles et transformation des systèmes agraires

Depuis 1973, quel que soit le taux migratoire enregistré, la dynamique démographique, enregistrée au niveau national, a eu pour effet une croissance de la population des vallées renforcée par l'inversion des mouvements de population entre les pays côtiers et ceux de la zone soudano-sahélienne.

L'inversion migratoire.

Au Burkina Faso, durant la période 1960-1973, le taux de croissance annuel de la population n'atteignait pas 1% dans les régions de Koupela et du pays bissa qui correspondent, aujourd'hui, à la Province du Boulgou et à la portion sud des provinces du Kouritenga et du Ganzourgou 546/. Or, comparée au recensement de 1985, l'enquête nationale de 1991 donne pour ces provinces un taux d'accroissement qui dépasse 3% l'an, voire 4% pour la Province du Boulgou. Il s'agit donc d'un mouvement d'immigration que l'on relève très concrètement sur le terrain. Ainsi, à Natiabouani, il y avait, en 1985, deux hameaux recensés ; il y en a dix-sept aujourd'hui.

Le faible taux d'accroissement des années 1960-1973 était dû principalement à des structures démographiques relativement vieilles ; des départs en migration de travail vers le Ghana, qui s'avéraient irréversibles et des départs plus récents vers la Côte d'Ivoire, dont bon nombre (76%) avaient encore cours au moment de l'enquête réalisée en 1973. En effet, dans la région citée ci-dessus, de même que dans l'ensemble du pays moaga, les migrations saisonnières, du temps des recrutements forcés puis après l'Indépendance de la Haute-Volta, avaient laissé la place à des migrations temporaires pluriannuelles, voire définitives. Il est vrai, également que de plus en plus de jeunes trouvaient la possibilité de s'installer comme métayer, puis comme propriétaire sur les fronts pionniers du centre-ouest et du sud-ouest ivoirien 647/.

Les provinces burkinabé, qui étaient le siège d'importants mouvements d'émigration vers le Ghana, dans les années 1960 et vers la Côte d'Ivoire dans les années 1970, ont réceptionné des populations venues s'installer sur et en bordure des périmètres créés par l'AVV. Ces flux d'arrivées, encore peu nombreux à la fin des années 1970, en comparaison des flux de départ enregistrés depuis le plateau moaga vers la Côte d'Ivoire, commencent à affluer spontanément à partir du milieu des années 1980. Dès cette époque, aux agriculteurs venus du nord du Burkina et du Mali (anciens de l'Office du Niger), se joignent les migrants, retour de la Côte d'Ivoire : migrants mosse qui rejoignent leurs familles installées dans les blocs aménagés par l'AVV, mais aussi migrants originaires du pays bissa.

A partir des années 1980, et surtout 1990, avec la crise de l'économie de plantation en Basse Côte (café, cacao) et les incertitudes politiques ivoiriennes, les retours vers le Burkina Faso s'accroissent. Ces retours se dirigent principalement vers les pôles de développement que présentent, soit la capitale, Ouagadougou, où le migrant de retour peut investir son épargne (s'il en a) ou, pour le moins, son savoir-faire et savoir-(sur)vivre en ville, soit les périmètres agricoles aménagés, où il peut bénéficier d'aides de l'Etat pour s'installer et surtout avoir accès aux infrastructures productives et sociales existantes. Dans l'ordre des choses, c'est plutôt le commerce (même informel) qui, prioritairement, attire le migrant de retour des pays côtiers. A contrario et dans le même temps, on constate que ceux qui demeurent ancrés en pays côtiers, soit ont bien réussi comme planteurs ou salariés, soit ont échoué ou (provisoirement) n'ont pas les moyens de revenir au Burkina et de s'y installer.

Conséquence des mouvements de retours, les départs qui ont lieu actuellement se réorientent et se redéfinissent. D'une manière plus générale, les hommes jeunes continuent d'aller à Ouagadougou, Abidjan et Lomé, mais cette fois, il s'agit de migrations de courtes durées, voire saisonnières, comme dans l'ancien temps (avant les années 1950). On part en migration pour trouver le capital nécessaire à la production de l'unité domestique, ou afin de monter sa propre exploitation, ou encore pour faire du maraîchage, lequel coûte cher en engrais et en arrosage.

La volonté de s'installer comme agriculteur est à considérer avec d'autant plus d'attention qu'il ne s'agit pas du terroir d'origine. Cela est nouveau si l'on compare à d'autres milieux ruraux d'Afrique de l'Ouest, où le maintien, ou le retour, des jeunes sur le terroir d'origine impliquerait de moins en moins une inscription dans la production agricole ; ces jeunes en attente d'opportunités d'insertion urbaine se maintenant en marge de l'exploitation agricole de leurs parents et circulant entre la ville et la campagne 748/.

En fait, comme nous l'avons dit précédemment, une mobilité chaque fois plus complexe de diverses catégories de population structure la mise en valeur non seulement des vallées mais d'autres milieux ruraux. Aussi est-il important de bien connaître les modalités et l'intensité de l'implication des jeunes générations dans chacun des espaces ruraux, afin d'appréhender leur devenir respectif.

Mobilité et participation des jeunes au développement des terroirs.

La mobilité qui s'organise vers et à partir des vallées comporte quatre éléments importants : l'installation saisonnière des pêcheurs du Mali, et des éleveurs du Niger; le retour de Côte d'Ivoire avec installation comme agriculteur; la reprise des migrations saisonnières et, enfin, les liens avec une parentèle installée en plusieurs terroirs.

Les pêcheurs du Mali et du nord-ouest du Burkina sont attirés par les ressources offertes par les grandes retenues d'eau, et les possibilités de commercialisation immédiate du poisson. Pour le moment les jeunes hommes font la navette entre les vallées et leur lieu d'origine. Cependant, certains jeunes mariés s'installent avec leur famille et essaient de faire du maraîchage entre deux saisons de pêche. Les éleveurs du Niger circulent dans les vallées vers le Togo et le Bénin, mais sont de plus en plus nombreux à s'installer entre vallées et nord-Togo et nord-Bénin où ils effectuent leur transhumance. Dans ce cas, ils commencent à cultiver des parcelles d'autochtones.

Les mouvements migratoires entre le Burkina Faso et les Etats côtiers méritent d'être observés d'un oeil neuf. Les aller-retour annuels, observés aujourd'hui, ne sont pas à mettre sur le même plan que les migrations saisonnières du passé. Ils sont en relation avec les capacités d'accueil dans les vallées , qu'il convient de considérer comme un moyen terme entre les aires de départ (zones défavorisées du pays moaga) et celles de la côte du Golfe de Guinée. Une complexité croissante de la mobilité des gens se constitue, entre plusieurs pôles d'activités. Les réseaux migratoires se densifient au gré des conjonctures politico-économiques entre pays voisins. Etre installé en vallée ne signifie pas rompre avec les mouvements migratoires pendulaires. Il faut reconsidérer les effets démultipliés de cette forme de mobilité saisonnière, ou de courte durée. Cette absence saisonnière se révèle moins néfaste pour l'organisation de la production, dans la mesure où, comme par le passé, elle n'interfère que très peu sur une année agricole qui reste circonscrite à la saison des pluies (soit l'hivernage), bien qu'aujourd'hui elle puisse être prolongée en contre-saison (maraîchage). En fait, il conviendrait de savoir quelles sont les personnes qui sont mobilisées à chacune des périodes du calendrier agricole, et de préciser si l'organisation de la production, et plus particulièrement si la mobilisation périodique de main-d'uvre exige des systèmes d'exploitation stables. Quoi qu'il en soit, même si l'absence des hommes est de courte durée, il conviendrait de prendre en compte cette distribution de la population active dès lors que l'on met en uvre des actions de développement des exploitations agricoles. Il conviendra en même temps de considérer que les installations des plus jeunes "migrants" qu'ils soient pêcheurs, cultivateurs, ou éleveurs, s'articulent, soit totalement, soit en partie, autour de l'activité de maraîchage. Pour cette raison, l'espace autour des barrages, plus que tout autre, est très disputé.

De nombreuses questions d'ordre institutionnel se trouvent ainsi posées. L'Etat, considéré comme le grand ordonnateur du peuplement et du développement, devra à moyen terme trouver le mode de gestion des terroirs le plus efficient pour que les exploitations agricoles soient stabilisées. Et s'il le veut, le pourra-t-il ?